La rentrée est l’occasion toute désignée de fréquenter la bande dessinée éducationnelle, un genre qui se déploie et se densifie depuis quelques années. Que ce soit par le truchement du documentaire, de l’essai ou du récit biographique, la spécificité du langage séquentiel se prête à merveille à l’érudition.

Environnement
Connu pour ses talents de vulgarisateur scientifique, notamment grâce à la série de livres jeunesse La préhistoire du Québec publiée aux éditions Fides et à sa collaboration à la revue Planches, Martin PM signe Un sacrifice tout naturel : Les ratés de la protection de la biodiversité au Québec, troisième opus d’une pertinente collection documentaire coéditée par Atelier 10 et La Pastèque. L’artiste s’intéresse au concept d’écoquartier, ces nouveaux développements soi-disant verts qui poussent aux quatre coins du Québec comme de la mauvaise herbe. Ces désastres environnementaux et urbanistes, dont les noms évoquent invariablement la nature alors que tout y est au préalable rasé (arbres, habitats naturels d’espèces, milieux humides), nous sont pourtant vendus comme la solution responsable au développement effréné des villes. Or, Martin PM s’en remet à la science afin d’exposer au grand jour l’hypocrisie de la classe politique et de l’industrie de la construction, dosant habilement statistiques, faits et ressenti. On ressort de ce nécessaire documentaire de papier conscientisé, informé et profondément en colère à l’endroit du mensonge éhonté et de ce navrant gâchis environnemental.

Psychologie
Dans la vaine d’Economix : La première histoire de l’économie en BD, publié chez Les Arènes en 2020, L’incroyable histoire de la psychologie en bande dessinée de Jean-François Marmion et Pascal Magnat (Édito) se veut une exploration ludique et éminemment sympathique de ce champ d’études qui connut une incroyable évolution au fil du temps. Du chamanisme de temps immémoriaux aux explorations pharmacologiques du XXe siècle, en passant par les préceptes de l’inconscient défendus par Sigmund Freud — qui nous accueille en amorce d’album, le cœur débordant d’allégresse! —, les auteurs usent d’inventivité graphique et d’humour, tout en multipliant les heureux clins d’œil à la culture populaire, afin de rendre captivante la lecture de ce copieux ouvrage.

Histoire
Le 13 mai 1952 aux aurores, le bateau des frères Bernier quitte Sainte-Anne-des-Monts en direction de Trois-Rivières, transportant à son bord des tonnes de bois de pulpe. Récemment restauré, le B.F. s’échoue mystérieusement à quelques milles nautiques de là sur un fleuve Saint-Laurent pourtant clément, plongeant la dizaine de familles des hommes à son bord dans le pire des cauchemars, qui sera interminable — il faudra attendre 2006 avant qu’on retrouve enfin l’épave. Cette tragédie gaspésienne des temps modernes est reconstituée avec beaucoup de doigté par le scénariste québécois Yves Martel et l’illustrateur argentin Dante Ginevra, aidés pour l’occasion par l’historien Louis Blanchette et le navigateur Donald Tremblay (La malédiction des Bernier, Glénat Québec), s’étant tous deux dévoués plusieurs décennies à ce triste événement. Voilà un admirable devoir de mémoire qui nous rappelle de ne pas nous laisser engloutir par l’asservissement des multinationales dicté par le consumérisme.

Paléontologie
C’est en assistant à une énième projection du film Jurassik Park à sa sortie au cinéma que Marion Montaigne a commencé à s’intéresser à la science des fossiles. Et c’est pour apaiser son anxiété perpétuelle qu’elle décide de se lancer dans la BD de vulgarisation scientifique. L’autrice du populaire blogue Tu mourras moins bête, qui engendra quatre albums chez Delcourt, nous revient en force avec Nos mondes perdus (Dargaud), une plongée ludique, humoristique et documentée dans les débuts de l’humanité. L’album interroge ce que l’homme laisse de trace après son passage, dans la perspective de la fin de notre civilisation actuelle. Si on rigole un bon coup, notamment grâce à son trait souple et expressif, on ressort de cette lecture plus éclairé. Plus anxieux aussi. Mais ça, c’est une autre histoire…

Biologie
Que sait-on véritablement des arbres, outre qu’ils sont nécessaires à la vie et fort jolis? L’ingénieur forestier et écrivain allemand Peter Wohlleben en dévoile les moindres secrets dans la copieuse bande dessinée intitulée La vie secrète des arbres (MultiMondes). Adapté d’un livre publié en 2015, l’album de vulgarisation scientifique repose en majeure partie sur les talents du scénariste Fred Bernard et du dessinateur Benjamin Flao, alors qu’ils insufflent à ce récit un rythme nécessaire à l’ingestion de l’impressionnante somme d’informations. La palette chromatique et le trait délicat de Flao nous permet, à l’instar d’une balade en forêt, de nous arrêter, de contempler, de nous émerveiller du miracle de la vie, et plus important encore, de réfléchir et de nous imprégner de ce vibrant témoignage pour la sauvegarde des arbres. Il en va de notre survie.

Biographie
Dans le cadre du centième anniversaire de naissance du génialissime André Franquin, le journaliste et essayiste français Bob Garcia s’est prêté à l’exercice fort réjouissant d’un passage au peigne fin de l’œuvre entière du grand maître du 9e art mondial. Revisitant chacun de ses albums (Spirou, Gaston Lagaffe, Modeste et Pompon, Les idées noires), Garcia contextualise dans ce passionnant ouvrage de référence les différents travaux, dévoilant des pans de l’histoire du siècle dernier (innovations technologiques, cinéma, BD, politique), démontrant au passage que Franquin était non seulement en phase avec son époque, mais qu’il a aussi été visionnaire à de nombreuses reprises. Plus étonnant encore, il dévoile le dialogue existant entre les œuvres de Franquin et d’Hergé. Si on compte étonnamment peu d’ouvrages sérieux à son sujet, outre l’extraordinaire Et Franquin créa Lagaffe de Numa Sadoul, André Franquin est inexorablement entre de bonnes mains avec Franquin : Les secrets d’une œuvre (Éditions du Rocher). Gageons qu’une fois terminée cette passionnante lecture, vous replongerez in extremis dans l’œuvre de ce monstre sacré.

Photo : © Maeve St-Pierre

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