#MeToo
Un cinéaste québécois issu du cinéma-vérité au faîte de sa carrière se retrouve en lice aux oscars pour son plus récent film. Impliqué socialement et prenant soin de sa conjointe souffrant d’Alzheimer, l’homme projette l’image de la bonté… jusqu’au jour où sa vie bascule alors qu’il fait les frais d’allégations d’inconduite sexuelle sur les réseaux sociaux. Le tandem Jean-Paul Eid et Claude Paiement, qui nous avait offert Memoria et La femme aux cartes postales, explore le thème de la culture de l’annulation avec beaucoup de doigté dans cette intrigue dont on redoute les ramifications. Car cette question de la dissociation entre l’homme et l’œuvre n’a certes pas été vidée, tout comme celle de l’entourage qui détourne le regard, complice du mensonge. Impeccablement raconté, le récit, qui n’est pas sans rappeler l’histoire de Claude Jutras et dont on ne ressort pas intact, a bénéficié de l’approbation d’une lectrice sensible en la personne de Léa Clermont-Dion. Crue (La Pastèque) est une œuvre tout aussi inconfortable que nécessaire. La dernière planche vous hantera longtemps, à n’en point douter.
Carnet d’enracinement
À l’instar d’une plante d’intérieur meurtrie à plusieurs lieues d’une source lumineuse, une jeune trentenaire agonise dans un emploi où l’usure la guette déjà. Elle plaque donc la mornitude de son cubicule et de son appartement en ville pour aller s’enraciner en Mauricie avec son amoureux. Si le travail sur une pépinière forestière au grand air est bénéfique pour l’âme, il s’avère néanmoins éprouvant pour le corps. Les trois saisons se confondent en une seule, longue, éprouvante et transformatrice. Avec La clé des bois (Nouvelle adresse), Amélie Dubois explore les méandres du saut dans le vide et du prix à payer pour sa liberté, tout en levant le voile sur les coulisses de cet univers agricole. Oscillant habilement entre récit d’apprentissage et documentaire, elle livre un premier album convaincant porté par un trait saisissant.
Folklore pimpé
Prenez la légende de La chasse-galerie, ajoutez-y une généreuse portion de références au jeu vidéo Mario Kart et à la franchise cinématographique Rapides et dangereux, chaufroitez le tout d’un second niveau de lecture avec une savoureuse mise en abyme du tandem de calleurs et obtenez Les canots de Satan (Pow Pow), le nouveau plat de résistance d’Alexandre Fontaine Rousseau et Xavier Cadieux, ceux-là mêmes qui avaient requinqué le mythe de Jos Montferrand avec La pitoune et la poutine. Tout part en vrille dès la première page: les auteurs en panne d’inspiration doivent assouvir les moindres désirs scénaristiques de Satan, le castor en guise de narrateur se fait kidnapper en cours de récit, les canots s’entrechoquent en plein ciel comme dans La Guerre des étoiles, bref, les 300 pages bien tassées de cette relecture psychotronique feront assurément le bonheur des lectrices et lecteurs, même les plus pugnaces conformistes. Savoureux, copieux et sucré à souhait.
Documentaire littéraire
Amorcée en 2021 avec La science-fiction, illustrée par le jeune prodige québécois Djibril Morissette-Phan, la passionnante collection « Histoire de… en bande dessinée » (Les Humanoïdes associés) explore l’univers dense du polar. Sous la plume de la professeure et chercheure à l’Université de Montréal Claire Caland, l’ouvrage dévoile la riche mythologie du genre populaire, de l’Antiquité à aujourd’hui. Explorant les différents courants, l’influence du genre dans les autres médiums — dont la bande dessinée — ainsi que les autrices et auteurs qui l’ont si brillamment façonné, Caland multiplie les suggestions de lectures et les habiles transitions de l’Histoire à certains récits cultes. Appuyé par l’ingénieuse mise en page de l’illustratrice Sandrine Kerion, l’ouvrage est un piège tant il est immersif. Voilà une lecture essentielle et complémentaire au Détectionnaire : Dictionnaire des personnages principaux de la littérature policière et d’espionnage de mon estimé collègue en ces pages, Norbert Spehner.
Récit fantastique
Sacha Lefebvre, cocréateur et illustrateur de la série de science-fiction U-Merlin et du manga Les Élus Eljuns, propose Shinougaia (Éditions Michel Quintin), premier projet solo enlevant qui saura plaire aux jeunes lectrices et lecteurs en quête de récits initiatiques et d’univers à l’architecture dense. Les terres de Tiadora ont longtemps bénéficié de la magie, qui leur a été ravie à la suite d’un putsch du précédent roi. Aidée d’une automate aux circuits émotifs défectueux et d’un ancien chevalier de la garde du roi tenu pour mort, la jeune Pixy Duciel a pour première mission de rétablir l’ordre. Lefebvre insuffle à l’ensemble une indéniable énergie contagieuse, dosant habilement l’action et la comédie. La magie opère.
Western endiablé
Wild Bill a tronqué la rudesse de la périlleuse vie de justicier au grand air pour le poste de shérif à Dolores City, une petite bourgade située quelque part entre Californie et Nevada où il fait régner la justice. Mais le Far West, sauvage et imperturbable, n’a pas dit son dernier mot. Les embrouilles se pointent aux portes de la ville alors qu’une famille s’y présente, traînant avec elle un lourd secret dont le tribut sera chèrement payé par la communauté. Premier volet du troisième diptyque de la populaire série Wild West (Dupuis), l’album nous en met plein la vue grâce aux bons soins du prodigieux illustrateur québécois Jacques Lamontagne et du scénariste aguerri Thierry Gloris. Le duo produit non seulement le meilleur western du moment, mais indéniablement aussi l’un des classiques du genre aux côtés du mythique Blueberry de Jean Giraud et Jean-Michel Charlier.
Photo : © Maeve St-Pierre















