La création et la lecture constituent toutes deux un acte profondément intime. C’est justement sur ce territoire que vous convient les auteurs et autrices des albums présentés. Loin des lieux communs propres à l’anecdotique, ces œuvres aux visées universelles vous feront voyager en vous-même.

La tradition
Auteur, éditeur et penseur de la bande dessinée, Jean-Christophe Menu signe avec Menu 30/40 (L’Apocalypse) son plus grand album en carrière, tant au sens propre que figuré. Réactivant la mythique collection « 30/40 » de Futuropolis — le seul, le vrai —, qui tient son nom d’un format atypique (30 cm × 40 cm) et qui publia de grands noms du 9e art de 1974 à 1994 sous la direction d’Étienne Robial, Menu renoue avec l’autobiographie en abordant le deuil de ses parents, tout en poursuivant l’exploration de son Mont-Vérité et des univers de Vert Thépamur et Lapot. Champion de la construction de récits en fragments, l’auteur noircit les gigantesques pages de sa nouvelle offrande avec générosité et ingéniosité. Son 30/40 est une lettre d’amour au médium, à ses proches et à nous, ses fidèles lecteurs. Magistral.

La création
Après trente années de bons services en tant qu’éditeur de mangas au sein de la même maison d’édition, Shiozawa plaque tout derrière lui. Vivant seul avec son oiseau Java, il peine à embrasser le nouveau chapitre de sa vie. Son amour du médium est à ce point fort qu’il décide de recruter d’anciens mangakas avec qui il a travaillé par le passé pour lancer une publication portée par sa seule passion et ses maigres économies. Avec cette nouvelle série, le grand maître Taiyō Matsumoto propose un récit sublime et profondément engageant, brossant au passage un portrait du milieu éditorial du manga, où l’usure et la précarité des artisans détonnent avec les stratosphériques profits qu’engrange cette florissante industrie. L’approche graphique résolument poétique et enivrante de Tokyo, ces jours-ci (Kana) nous plonge dans une envoûtante hypnose de lecture dont il est difficile de sortir.

La maladie
À la suite de la publication remarquée de deux savoureux fanzines il y a quelques années, Catherin fait une entrée fracassante dans le milieu éditorial québécois avec Momm (Pow Pow), un bouleversant journal de bord des derniers jours de sa maman atteinte d’une maladie incurable. Aidante naturelle, elle s’interroge sur la manière d’aborder la maladie et la mort par le truchement d’un graphisme résolument fantaisiste et d’une désarçonnante bienveillance, nous faisant ainsi habillement naviguer entre les larmes et les sourires tout du long. Extraordinaire récit de résilience, il en est également un de résistance alors que Catherin refuse de succomber au gouffre de la maladie. D’un trou noir qui absorbe toute matière, elle en tire un album d’un scintillement rare qui nous caresse l’âme. Même si elle devient le parent de sa mère, elle ne perd rien de sa fantasmagorie d’enfant dans l’exécution des planches. Momm est un diamant brut de douceur, qui nous rappelle si joliment que l’amour triomphe de tout.

L’intégration
Diplômée des Beaux-Arts de l’université de Téhéran, Shaghayegh Moazzami s’installe à Montréal en 2016, fuyant le régime en place. Bien qu’elle entretienne une relation complexe avec la bande dessinée, interdite par la révolution islamique de 1979, elle décide de s’y consacrer. Après Hantée, récit d’émancipation de femme et d’artiste publié en 2021 aux éditions Çà et là, elle revient à la charge avec Les coquelicots de Ridgewood, où elle y narre le récit de sa réno-éviction en pleine pandémie. Dans cette histoire parsemée d’heureux souvenirs d’enfance en Iran, Moazzami, troquant le hijab pour le masque médical, tente de combattre la nostalgie qui représente un pernicieux danger pour quiconque choisit l’exil. Par le biais d’un trait nerveux et de cadrages centrés desquels se dégage une palpable tension, l’autrice conteste notre rapport à la liberté, à l’ouverture, à la nécessité d’accueillir celles et ceux qui choisissent de résister, témoignant plus que jamais de l’importance de tendre la main à cet « autre » que l’on cherche trop souvent à démoniser par les temps qui courent.

La solitude
L’autrice sud-coréenne Silki, vivant en France depuis quelques années, propose ces jours-ci Je vais bien ou pas, second album en traduction française au prestigieux catalogue de L’Association, qui précède d’ailleurs la publication de Malgré tout je suis ici dans sa contrée d’origine. Son sens inné de la formule choc provient assurément de ses années de production diffusée sur les différentes plateformes de médias sociaux. Si l’écrin de son nouveau livre est petit, ce qui s’y déploie est immense, car c’est de la vastitude de notre isolement à cette époque d’interconnectivité où plus personne ne semble capable d’écoute et de sollicitude qu’il est question. Sous la forme d’illustrations et de brèves séquences mettant en scène des êtres anthropomorphiques, Silki couche sur papier avec justesse le désarroi générationnel qu’occasionne le désengagement. Celui à l’endroit d’autrui, celui que l’on éprouve à notre égard. La ritournelle Tout le monde est malheureux de Gilles Vigneault résume avec justesse le propos de la jeune autrice au talent considérable.

L’apocalypse
Publié à l’origine en 1982, soit au paroxysme de la Guerre froide, Quand souffle le vent de l’auteur britannique Raymond Briggs (Tanibis) fait enfin l’objet d’une réédition digne de ce nom. Œuvre patrimoniale trouvant tristement écho quatre décennies plus tard dans notre monde à nouveau au bord du gouffre, Briggs y narre le récit d’un couple de retraités se préparant pour la guerre atomique dans leur petit havre de paix aux confins de la campagne anglaise. La naïveté dont les deux protagonistes font preuve détonne avec la tragédie qui se joue dehors. Le découpage très serré de ce huis clos doucereux — une trentaine de cases par planche — est ponctué de sombres doubles pages dévoilant différents engins de la mort, se jouant ainsi habilement de nos nerfs. C’est le cœur brisé que nous sortons de ce chef-d’œuvre d’anticipation.

Photo : © Maeve St-Pierre

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