Il est certes difficile de ne pas céder aux sirènes du consumérisme en cette période de magasinage effréné qu’est le temps des fêtes. Et si la meilleure défense était l’attaque? Auquel cas, pourquoi ne pas offrir la lecture en cadeau? Voici de somptueux albums à glisser sous le sapin ou à mettre entre les mains d’êtres aimés.

Entretiens
En 1986, Numa Sadoul publiait Et Franquin créa la gaffe, mythique livre d’entretiens avec l’immense qui fit école. Après quatre décennies d’absence, une réédition trouva (enfin!) le chemin des librairies en 2022. Christelle Pissavy-Yvernault, qui a signé bon nombre d’ouvrages de référence et d’entretiens, a eu la merveilleuse idée de proposer un livre d’entretiens des entretiens (Franquin et moi, Glénat). Ainsi donc, elle invite Sadoul à se livrer sur les coulisses de la production de Et Franquin créa la gaffe, mais aussi, sur celles du milieu franco-belge des années 1970-1980. Cette conversation passionne à plusieurs égards, notamment du fait que Sadoul, qui a inventé ce genre, a notamment ouvert le chemin à la plus jeune génération dont fait partie Pissavy-Yvernault. Par le truchement d’une conversation décontractée échelonnée sur deux jours et ponctuée de visites du plombier, de digressions savoureuses et de repas, l’intervieweuse et l’interviewé se donnent la réplique dans ce passionnant huis clos. On ressort de ce théâtre de chambre en cinq actes avec une seule envie : relire tout Franquin… et ses entretiens.

Livre d’art
Quoi offrir au lecteur ou à la lectrice boulimique de mangas qui semble avoir tout dévoré? Le mirifique ouvrage de référence The Art of Radiant. Lancée en 2013 chez l’éditeur français Ankama, la série Radiant — qui en est à son 18e tome — est devenue le premier manga occidental à avoir réussi à percer le marché oriental jusque-là impénétrable. L’excellent shonen du québécois Tony Valente est depuis traduit dans vingt-deux langues, compte une adaptation animée de quarante-deux épisodes, et propose depuis peu deux nouvelles séries satellitaires (Cyfandir Chronicles et Fabula Fantasia). L’ouvrage est une prenante incursion dans les coulisses de la création de ce manga, généreux en anecdotes et en illustrations inédites. À l’iconographie sublime, ce pavé saura réjouir les exigeantes pupilles des plus fervents amoureux du genre.

Conte
Quelques rescapés de la cité assiégée d’Ur, protégeant précieusement quelques braises du feu sacré, entament un long et périlleux voyage en direction de Tharasis où ils espèrent trouver refuge. C’est à cet incroyable voyage que nous convie son auteur Etienne Chaize. Surdimensionné, l’album se traverse comme une carte du monde, alors que les personnages mesurent à peine quelques millimètres. Les magistrales pleines pages qui composent ce récit initiatique hypnotique à la J.R.R. Tolkien nous plongent dans ce captivant et fastidieux périple où les enfants remplacent les parents en tête de cortège tant la destination est lointaine. Bien que se déroulant à une époque éloignée, Ether (Éditions 2024) n’est pas sans rappeler 2001 : l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick par son silence, sa gravité, son esthétisme épuré, tout en évoquant ce qui attend les colons qui entameront l’exploration de la vastitude de l’espace. Une lecture vertigineuse, rare.

Biopic
L’écrivain portugais Fernando Pessoa est une figure littéraire mystérieuse et fascinante du siècle précédent dont on peine encore à saisir l’ampleur du génie. N’ayant connu la gloire qu’après sa mort, il laissa dans une grande malle de bois des milliers de fragments d’écriture, sous une multitude d’hétéronymes à qui il inventa non seulement une vie, mais un style d’écriture distinct. C’est par le truchement de cet enchâssement des réalités que Nicolas Barral raconte la vie intranquille de Pessoa (L’intranquille monsieur Pessoa, Dargaud). Un jeune journaliste, évoquant la dégaine de l’acteur américain Adrien Brody, est mandaté pour rédiger la chronique nécrologique de Pessoa, que l’on sait malade. Ce jeune homme est-il une invention de Pessoa? Son reflet? L’album, à l’instar de l’œuvre de l’écrivain qui nous invite à contester notre rapport à la réalité, se traverse comme un cauchemar voluptueux dont on ressort subjugué.

Histoire
Après le retentissant succès de La bombe — album traduit dans dix-huit langues et vendu à plus de 150 000 exemplaires dans toute la francophonie —, l’illustrateur émérite québécois Denis Rodier reprend du service dans un autre foudroyant récit historique dont l’action se situe peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et donc tout juste après La bombe. Au cœur des hostilités, plusieurs centaines de soldats allemands alimentaient la propagande du Reich, deux caméras en main. Du moins, officiellement. Car plusieurs d’entre eux étaient munis d’un troisième appareil clandestin. Un de ceux-ci était mandaté pour suivre le Führer en personne. Sa 3e « Kamera » sera l’objet de convoitise de l’Intelligence Américaine, qui compte y découvrir les atrocités perpétrées dans les camps de la mort en vue du procès de Nuremberg. Magnifiquement mis en images, ce terrifiant récit, bien que campé dans une époque qui nous semble révolue, nous rappelle que la barbarie est quant à elle toujours de service dans différents hémisphères de la planète, pour de viles considérations de gains territoriaux et d’éradication culturelle. À noter que cette édition de luxe en noir et blanc (La 3e Kamera, Glénat) restitue la puissance de l’encrage de l’artiste pour le plus grand bonheur des esthètes du dessin.

Classique
L’année 2024 fut résolument celle de Manu Larcenet. Outre la parution de son extraordinaire adaptation du roman La route de Cormac McCarthy, voilà que son éditeur Dargaud a également lancé une réédition intégrale de sa populaire série Le combat ordinaire. Ce qui frappe à sa (re)lecture, c’est à quel point ce classique contemporain, qui initia une nouvelle génération de lectrices et lecteurs au médium il y a vingt ans, préfigure La route. Dans ce récit intimiste racontant la vie d’un photographe largué traversant péniblement la trentaine, Larcenet aborde ses thèmes de prédilection : la transmission, le renoncement et la relation père-fils. Premier important jalon d’un corpus unique — suivront Blast, Le retour à la terre, Le rapport de Brodeck, Thérapie de groupe puis enfin La route —, Le combat ordinaire n’a rien perdu de sa superbe ni de sa pertinence. Le chemin parcouru entre ces deux albums phares en à peine deux décennies prouve que Larcenet est l’un des auteurs incontournables du XXIe siècle.

Photo : © Maeve St-Pierre

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