Votre œuvre est singulière, notamment en raison des lieux qu’on y découvre, souvent de petits villages méconnus, où la nature et ses forces sont bien présentes. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à la géographie, au paysage?
Le lieu est important en écriture. Je suis une terrienne, fille de paysans, j’ai grandi sur un lieu avec des arbres et des bêtes. Il m’est resté de ce temps un lien harmonieux avec le sol, avec ceux qui le travaillent, les gens de mots, précieux taiseux. Et je m’en sers en écriture. J’aime les pêcheurs dans les ports, les saisons froides, quand la neige tombe en abondance, ces géographies fortes m’inspirent, les climats rudes qui mettent le corps à l’épreuve, les chaleurs extrêmes et les froids mordants, le vent, la pluie en bord d’océan. Je suis heureuse quand j’ai la mer pour horizon. Et quand je regarde un arbre, je suis aussi regardée par lui.
Mes romans sont ainsi campés sur des géographies précises, traversés par ce que je vois, ce que je sens, ils sont des histoires imaginées, qui font semblant d’être. Pour s’ancrer, il leur faut un réel bien présent. Le lieu fait toujours racines à mon écriture, il est toujours davantage qu’un décor, il est un personnage à part entière.
D’ailleurs c’est la deuxième fois que vous campez une histoire à Venise (Seule Venise, Éditions du Rouergue, 2004). Qu’est-ce que cette ville a de particulier pour vous? Pourquoi choisir d’y revenir?
Venise me manque quand je reste longtemps sans y aller. Ville intemporelle, elle est un refuge. J’y vais pour des pauses. Tant qu’elle tient. Tout est si beau là-bas. Et si fragile. Ville éphémère aussi, par sa visible usure, je la ressens mourante, et je l’aime aussi pour ça, elle est un miroir mélancolique de nos vies. Devant sa beauté, on n’est rien, et on est tout. Marcher seule dans Venise, au petit matin, suivre des ruelles, un petit campo, un café qui ouvre, une table, je sens vibrer mon âme.
J’éprouve pour Venise un attachement très ancien. J’en connais les défauts. Ville à double face, agaçante de foule. Un havre de paix pour qui sait louvoyer. Pour qu’elle se montre, il faut connaître la bonne saison, les bons quartiers. J’aime y errer seule. Le temps s’écoule différemment, laisse place à la flânerie, à la rêverie. Et déclenche des émotions favorables à l’écriture.
Nous avons connu Jess, l’héroïne des Jardins de Torcello, dans votre précédent roman Avant l’été. Qui est Jess pour vous? Pourquoi la ramener dans ce nouveau roman, malgré l’anachronisme que ça implique?
Jess est ma petite sœur. Elle ne sait pas ce qu’elle veut, mais elle sait ce qu’elle ne veut pas. Et je n’en avais pas fini avec elle. Je l’avais laissée dans l’attachement à sa famille, je voulais assister à son possible envol, voir ce qu’elle allait faire de ce sentiment d’enfermement face à un destin imposé et qu’elle rejette de tout son être.
La littérature permet cette liberté, de prendre un personnage, et de le ramener plus tard. Elle autorise cet anachronisme.
Jess est un peu réservée, mais têtue et obstinée, je la trouve attachante, elle encaisse les humiliations, et elle ne lâche pas grand-chose. Elle ne veut pas devenir une autre, elle veut devenir un peu davantage que ce qu’on lui a transmis, imposé. Elle change de prénom, d’identité. Elle refuse de faire ce qu’on attend d’elle, de suivre le chemin qu’on lui a tracé, prendre la suite de sa mère, dans l’hôtel familial, faire la bonniche, comme elle dit. Elle a envie de faire naître les choses qui sont ELLE. Véritablement ELLE. Pas de grandes choses peut-être, mais s’autoriser à un peu de liberté, de fantaisie. Elle a une attirance spontanée pour la beauté. Elle la déniche, partout où elle se cache, dans Venise, dans les jardins, dans sa relation avec Maxence, dans le visage de ce fou d’Elio, dans l’attitude sombre de la vieille Riva.
Et elle trouve en Maxence une façon d’être qu’elle sent en elle, sur un mode mineur, en petite sourdine, une intuition de ce qu’elle pourrait être.
Photo : © Actes Sud













