À surveiller
Amiante
Sébastien Dulude (La Peuplade)
Dans une langue dont il convient de souligner la splendeur et le sublime, ce roman raconte les tribulations, les atermoiements et les drames du jeune Steve Dubois dans le Thetford Mines de la fin des années 1980. Au gré d’une amitié particulièrement tragique, avec juste ce qu’il faut de non-dits et d’ellipses, l’enfance y est abordée avec un brio remarquable et une authenticité aussi poignante que juste. Truffé de références culturelles habilement choisies et articulant un propos sensible et délicieusement nostalgique, ce livre est appelé à casser la baraque, rien de moins.
Les sentiers de neige
Kev Lambert (Héliotrope)
Après avoir remporté le Médicis avec Que notre joie demeure, Kev Lambert nous revient avec un roman où l’enfance qui s’effiloche emprunte des chemins sinueux peuplés de monstres et de personnages étranges, tandis qu’Émie-Anne et Zoey traversent le temps des fêtes, entre Noël et le jour de l’An. Tantôt inquiétants comme un cantique, tantôt plus merveilleux que des anges, ces sentiers de neige les mèneront vers de terrifiantes destinées. En librairie le 2 octobre
La part de l’océan
Dominique Fortier (Alto)
En 1850, Herman Melville rencontre Nathaniel Hawthorne, un moment décisif qui imprègne son chef-d’œuvre Moby Dick. Pour Melville, ce roman devient un véhicule pour exprimer un amour non réalisé, une histoire qui n’a pas pu naître autrement que dans les pages de son livre inachevé. À cette trame historique, Fortier ajoute une dimension contemporaine, explorant les liens entre écrivains qui se rencontrent d’abord à travers leurs écrits, capturant les élans humains qui engendrent les œuvres littéraires, ainsi que le désir universel d’incarner, à travers l’art ou la vie, la beauté infinie du monde terrestre, marin et céleste.
Rivière-des-Prairies
Mariana Mazza (Québec Amérique)
Après Montréal-Nord, qui racontait la petite fille qu’elle fut, Mariana Mazza évoque les tumultes émotionnels de l’adolescence, période difficile s’il en est, où quête d’identité, conscience de soi et premières expériences se nourrissent l’une l’autre. Mariana se distingue toutefois des autres par un avantage certain : elle sait déjà quelle voie suivre dans la vie. Portée par un talent naturel, elle aspire à devenir une joueuse de soccer professionnelle… En librairie le 1er octobre
Tout brûler
Lucile de Pesloüan (Leméac)
Stella, à la fois protagoniste et narratrice, remonte l’arbre généalogique des abus subis au sein de sa famille. Trente ans après les événements, elle prend la décision courageuse de porter plainte, de dénoncer les agresseurs et leurs complices pour protéger les enfants. Sa vie bascule alors : aux yeux de la société, elle devient l’agresseuse, celle par qui le mal est arrivé. Histoire de rébellion et de colère, Tout brûler confronte, émeut et fait réfléchir.
Du côté du Szechuan
Philippe Chagnon (Hamac)
Récit subtil et ironique où l’absurde du quotidien se mêle à une réflexion profonde sur la société contemporaine. Inspiré par les tourments de l’époque actuelle, ce petit roman débute directement après les événements de L’essoreuse à salade, sans toutefois en être la suite. Structuré en trois parties, Du côté du Szechuan explore différentes versions d’un même événement : l’enlèvement présumé de Joanie par des criminels. Le lecteur est invité à suivre ces récits variés avec curiosité, cherchant à démêler par lui-même cette situation inhabituelle. La quête de la vérité devient ainsi le fil conducteur d’une enquête littéraire pleine d’esprit. En librairie le 24 septembre
La joie des fous
Éric Mathieu (Tête première)
Imprégné d’une atmosphère dystopique oppressante, ce roman plonge au cœur d’une ville asphyxiante et déshumanisée où Clara, universitaire et poète, vit un cauchemar quotidien. Abandonnée par son conjoint Arno, elle s’installe dans une chambre délabrée d’un hôtel décrépit, passant ses journées à épier l’appartement d’Arno et de sa nouvelle compagne, Annabelle. Clara se trouve alors captive de ses propres visions, résultant de la fragmentation de la réalité et de son désespoir grandissant. À travers le prisme d’un personnage féminin en proie à l’alcoolisme et à la dépression, ce roman explore les relations toxiques et les mécanismes menant à la violence.
L’irréparable
Pierre Samson (Héliotrope)
Cinq ans après Le Mammouth, Pierre Samson nous livre un roman de la confrontation posant une question-choc : que peut-on véritablement réparer lorsque l’irréparable est commis? Eugène Rolland, spécialiste en écrits anciens et débusqueur de manuscrits contrefaits, partage son savoir à l’université tout en cherchant à aborder la soixantaine avec sérénité. Mais une débâcle professionnelle et un monde contemporain de plus en plus hostile le convainquent de son inéluctable obsolescence. Déterminé à révéler la supercherie dont il se sent victime, le paléographe amorce une enquête qui échappe rapidement à tout contrôle.
Je travaille dans le bruit
Yannick Marcoux (XYZ)
Inspiré par sa riche expérience de serveur et sa connaissance aiguë de la furie désespérée des quarts de travail, Yannick Marcoux nous livre un roman original qui frôle le huis clos en faisant du bar le personnage central de son histoire. À la fin des années 1990, Félix devient serveur à l’Uchronie, un repaire du Mile End où résonnent les accords jazz. Pendant ses seize années de service, Félix affine son oreille musicale et croise une multitude de personnages, réels ou chimériques, jusqu’à se fondre presque entièrement entre les murs du pub. Au cœur de cette atmosphère électrisante, il vit pleinement. Cependant, le quartier change, l’Uchronie voit sa clientèle se métamorphoser et un certain âge d’or semble sur le point de se terminer.
Voyage à la villa du jardin secret
J. P. Chabot avec l’aide d’Audrey-Ann Bélanger (Le Quartanier)
Pendant un voyage au Costa Rica, J. P. lit à Audrey-Ann le livre qu’il écrit sur elle, dans lequel il raconte leur rencontre, leur amitié, le quotidien de la jeune femme : elle vit avec l’ataxie de Friedreich, une maladie dégénérative qui lui occasionne des douleurs, la cloue dans un fauteuil roulant et altère sa proprioception. Le handicap, les soins, la difficulté de vivre, la résilience, l’enseignement et le pouvoir de la littérature s’amalgament dans ce roman poignant et lumineux, empreint des vulnérabilités des protagonistes. Même si, avec ses moult détours, le récit s’avère « labyrinthique », comme le dit l’auteur, on suit le fil aisément, happés par la force et la beauté de leur relation, par le rire d’Audrey-Ann qu’on a l’impression d’entendre. [AM]
En librairie le 24 septembre
Romans et nouvelles
Dès le début du mois d’août, Marie-Christine Chartier revient à la littérature avec un septième roman, Le garçon d’encre (Hurtubise), où l’autrice nouvellement humoriste continue d’explorer les relations humaines avec sa plume unique, sensible et imagée. On y suivra cette fois-ci une certaine Maxine, jeune femme de 24 ans cynique et renfermée qui, à la mort de son père, retourne à contrecœur dans son village natal, au Lac-Saint-Jean. Une surprise de taille l’attend toutefois chez le notaire : elle n’héritera qu’à condition de passer deux mois dans la maison de son enfance en compagnie d’Alex, un jeune homme que son père avait pris en affection dans sa dernière année de vie. Près de deux ans après Je suis celle qui veut sauver sa peau, Fanie Demeule reprend aussi du service avec Dents de fortune (Hamac), inspiré par l’histoire méconnue de l’exode des Madelinots pendant la crise des années 1930. Fidèle à ses habitudes, celle qui est aussi éditrice a infusé ce roman d’une touche de fantastique pour explorer l’histoire et les légendes des Îles-de-la-Madeleine. Superstitions, croyances et circonstances surnaturelles viendront teinter le tout à travers les yeux de Laurena, qui se lance dans un périple vers Montréal pour façonner son propre destin et fuir les prémonitions qui la tourmentent, brossant finalement le portrait intimiste et poignant d’une époque marquée par la pauvreté, les chamboulements et la résilience.
Toujours en août, Marie-Jeanne Bérard offre une plongée littéraire captivante dans les méandres de la lande bretonne avec La grande noyée (Tête première), où la maîtrise poétique de l’écriture magnifie le paysage sauvage et mystérieux. Par le biais de l’histoire de Sylvette Luzel, veuve septuagénaire et recluse spécialiste des légendes de sirènes et d’ondines, le roman sonde et triture le mythe de Lilith. Lorsque Marie-Morgane, une femme échouée sur la grève, entre dans sa vie, un huis clos émotionnel s’installe. Au fil d’une narration complexe et multiforme qui détaille la démonisation de son personnage, le roman explore les thèmes de l’obsession, de la condition des femmes, de la filiation et de la maternité. Martin Bélanger, remarqué l’an dernier avec La fin de nos programmes, poursuit son auscultation des regrets contemporains avec 180 (Del Busso éditeur), où d’anciens amants se rencontrant par hasard vingt ans plus tard sur un vol à destination de San Francisco choisissent de régler leurs comptes avec leur vie respective, abordant de front des thèmes aussi vastes et délicats que la non-parentalité, l’engagement et la fidélité. Ce qui nous attend (Québec Amérique), de Myriam Lacroix, dans une traduction de Catherine Lemay, déploie un univers original de récits parfois crus et choquants ayant pour dénominateur commun les futurs hallucinés d’une histoire d’amour entre deux femmes. Que ce soit en devenant mères grâce à la découverte d’un bébé dans une ruelle, en guérissant la dépression par des méthodes inhabituelles ou en renouant avec la communication par la course à pied, du comique sombre à la tendresse malaisée, les diverses réalités alternatives énoncées empruntent joyeusement au surréalisme.
Début septembre, Jean-Simon DesRochers revisite l’immeuble qui servait de décor à La canicule des pauvres avec Le masque miroir (Boréal), un livre aussi personnel que réflexif où l’auteur interroge simultanément la nature de la fiction et la valeur de la vie. Dans un habile jeu de correspondances, DesRochers, alias Rémi Roche, s’amuse à supposer le face-à-face ultime entre un personnage et son auteur, à la frontière entre le réel et l’imaginé. Après moult essais, voici que Mélikah Abdelmoumen revient au roman en publiant Petite-Ville (Mémoire d’encrier), un roman noir mêlant polar et merveilleux tout en ne délaissant pas les thèmes récurrents de l’œuvre de l’autrice. Ancrée dans les conflits de classe et de race, l’intrigue critique le capitalisme, la gentrification et les médias tout en dressant un portrait poignant de nos villes minées par l’exclusion, l’injustice et les inégalités. Bulles de fantaisie (XYZ), de Sophie Bouchard, plonge au plus creux des relations amoureuses à travers trois histoires d’un réalisme confondant. En se penchant sur les dérives tumultueuses où l’amour se heurte à la tromperie et aux apparences, chaque récit révèle comment une personne, incapable de trouver satisfaction dans sa propre vie, se perd finalement dans des illusions fabriquées sur mesure. Francine Cunningham, autrice crie de l’Alberta, présente quant à elle Dieu n’est pas là aujourd’hui (Éditions Hannenorak), l’un des rares recueils de nouvelles de la rentrée. Du bureau de Dieu à une boutique érotique, de l’appartement délabré d’un couple âgé à la roulotte d’une jeune Autochtone dotée d’un don spécial, un kaléidoscope de lieux insolites sert de réceptacle à l’évocation des paradoxes troublants qui fondent notre humanité. Avec Le straight park (Triptyque), Gabriel Cholette s’immisce dans l’univers des skateparks montréalais pour explorer les luttes intérieures et les démesures nocturnes de son protagoniste. Pour combattre l’anxiété, celui-ci passe ses journées à photographier les skaters dans ces arènes hétéronormées et s’abandonne la nuit à diverses formes d’excès. Avec une écriture explosive, l’auteur examine les tensions entre le jour et la nuit, les straights et les queers, la sobriété et l’ivresse, l’autocompassion et l’autodestruction, l’amour et la domination, les normes de genre, les traumas familiaux et la violence conjugale. Trois ans après Tout est ori, le très attendu deuxième livre de Paul Serge Forest, Porter le masque (VLB éditeur),
paraîtra à la fin septembre. Dans cet ouvrage où le lecteur entre dans un univers singulier où la pandémie frappe les gens d’une manière inédite, il y est question d’un virus étrange qui s’attaque à la ponctuation de leurs phrases, les privant de toute expressivité. Dans ce chaos, un marché noir de signes de ponctuation se forge, où des clients dépendants iront jusqu’à la violence pour se procurer les précieux symboles. Jean-François Caron arpente de façon assumée et facétieuse l’autofiction dans Monte-à-peine (Leméac), un roman où il s’autorise à brouiller les pistes, multipliant les clins d’œil à son œuvre de même qu’à sa propre vie, du journalisme au camionnage, en passant par la littérature, où une faune bigarrée et débonnaire s’épanouit en dehors des carcans du monde tel que nous pensions le connaître.
Début octobre, la savoureusement caustique Anne Archet, dont le flamboyant des frasques n’est plus à démontrer, fera paraître sous le pseudonyme de Félicité Angers le roman Angéline de Monbrun (Remue-ménage), pastiche finement lubrique de l’œuvre la plus connue de Laure Conan. Octobre sera aussi témoin de la parution du nouveau roman de Marie Laberge, dix jours (Boréal). Bref et percutant, ce petit livre raconte l’histoire d’une femme qui, après avoir choisi le moment de sa fin, s’engage dans un implacable exercice de lucidité. En écrivant le journal de ses derniers jours, elle célèbre les fondements de sa vie : les amours, les enfants, les bons coups et les échecs, tandis que les vanités protectrices de l’orgueil s’évanouissent.
Récits
Signe de l’hybridité de l’époque, peut-être, d’une volonté testimoniale en expansion ou encore d’une certaine quête d’authenticité, les récits à connotation littéraire ont la cote ces dernières années. Fort prisé par ceux que la fiction indiffère, voire horripile, ce genre au spectre d’une largeur à l’éclectisme inouï gagne chaque année de nouveaux adeptes.
Après avoir brillamment revisité Tolstoï dans Anna, ces trains qui foncent sur moi, le dramaturge Steve Gagnon propose Genèse d’une révolution sans mort ni sacrifice (L’instant même), un récit narratif à trois voix où une femme ayant quitté la ville pour se réconcilier avec la nature s’ingénie à conjurer l’aliénation du quotidien au fil de réflexions et de discussions impliquant sa mère, son fils et son amoureux. Rebecca Makonnen fait son entrée en littérature avec Dans mon sang (Libre Expression), récit émouvant et profond sur la filiation où elle remonte le fil de ses origines avec une sensibilité et une imagination poignantes. Partant de découvertes troublantes sur ses parents et son enfance, l’animatrice dévoile une histoire familiale remplie de secrets sous la forme de fragments déconstruits. Dans Madeleine et moi (Leméac), Marc Séguin se livre à un pèlerinage artistique et spirituel à travers les églises et les lieux sacrés qui ont inspiré l’œuvre d’Ozias Leduc. Fasciné par une Madeleine repentante du peintre, Séguin se lance dans une quête obsessionnelle pour comprendre et recréer l’essence de cette figure biblique. Entre visites sacrées et moments d’atelier, il ravive la sensualité et la profondeur de l’œuvre de Leduc, cherchant à saisir son geste créatif libre et sans entraves. Kristina Gauthier-Landry, à qui on doit déjà le formidable recueil Et arrivées au bout nous prendrons racine, fait paraître Le don (La Peuplade), campé dans un univers insulaire énigmatique où une femme détient secrètement tous les dons essentiels : le silence, la souplesse, les souvenirs, et surtout, l’amour. En célébrant les liens entre des générations de femmes discrètes dans une prose indocile et lumineuse, la poète bouscule les conventions pour affirmer son existence. Avec Mon père est un pigeon voyageur (Libre Expression), Francine Ruel offre le pendant masculin, une décennie plus tard, du récit autobiographique amorcé avec Ma mère est un flamant rose. Par le truchement d’une prose poétique et émotive, l’autrice évoque les souvenirs d’une enfance marquée par l’absence paternelle et tisse les fils de son histoire familiale tout en remettant en question l’image qu’elle s’est forgée de cet homme mystérieux qui a disparu de sa vie quand elle n’avait que 7 ans.
Poésie
Ô toi, lecteur qui s’apprête à sauter ce passage du dossier sur la rentrée littéraire québécoise, croyant à tort ne rien y trouver pour toi : attends! La poésie est une forme littéraire qui gagne véritablement à être connue. Il existe une myriade de poètes dont l’acuité d’observation, le sens de la formule et les instincts sémantiques en disent plus long sur le monde contemporain et sur la vie elle-même que nombre d’essais. Pour peu qu’un bon ou une bonne libraire vous aide à dégoter le recueil approprié, essayer la poésie, c’est souvent l’adopter!
The Beretta Band (Poètes de brousse) raconte la rencontre improbable de Jonathan Charette et d’Ariane Caron-Lacoste, deux héritiers de Denis Vanier et de Josée Yvon qui, un jour de tempête, décidèrent de fonder un groupe de punk balistique. Le livre qui narre leurs péripéties est un cocktail de délits, d’onomatopées, de métaphores fulgurantes et d’humour noir. Ces promoteurs d’une poésie rebelle et incendiaire ont une mission simple : semer le trouble et en accepter les conséquences. Cinq ans après Pour commencer, le sang, l’Acadien Luc-Antoine Chiasson, avec La grande maison en bardeaux rouges qui grince la nuit (Perce-Neige), offre un recueil qui revisite les deuils parsemant nos vies et leur impact sur notre existence. Usant d’une langue au parti pris d’efficacité, le poète aborde le passé, l’enfance et la famille avec la simplicité de ceux dont la sensibilité n’a d’égale que la sincérité.
Six ans ont passé depuis le succès de Paquet de trouble et voici que la comédienne Charlotte Aubin publie Toute ou pantoute (Del Busso éditeur), où le deuil amoureux est ausculté par une poésie franche et audacieuse. Décrivant avec une honnêteté brutale, mais non sans finesse, les tourments intérieurs et les nuances de ces moments charnières, la poète soupèse et décrit la fragilité des relations, la résilience face à la douleur et la quête de sens. On retrouvera un Nicholas Giguère fort différent de ce à quoi il nous a habitués dans Effets de réel (Le Quartanier), un recueil où l’auteur de Freak Out in a Moonage Daydream se demande si la poésie crée un effet de réel ou si ce n’est pas plutôt elle qui serait un effet du réel. Dépourvu de repères et puisant à même ses thèmes fétiches, de la sensualité masculine au rapport à l’autre, en passant par la mort et la corporalité, le poète cherche à circonscrire les liens qui l’unissent et le mettent au monde.
Pour son premier recueil de poésie, Notre-Dame de tous les peut-être (Du passage), la romancière Dominique Fortier a choisi d’utiliser la forme épistolaire et d’alterner entre prose et vers pour articuler un propos autour du désir, de l’écriture et du pouvoir des livres. Entre Paris et Montréal, surplombée de la majesté et de la mélancolie de Notre-Dame, détruite, mais toujours présente, l’autrice des Villes de papier entretient avec délicatesse l’espoir en dépit de l’absence. Près de vingt ans après son premier recueil, miniatures en pays perdu, qui fut suivi de plusieurs autres, François Turcot revient cette saison avec Les pas fantômes (La Peuplade), un recueil à la beauté navrée alliant une prédisposition
contemplative à un sens inné de l’image étonnante, mais juste. Entre désolation familière et exotisme onirique, les voyages immobiles du poète mènent ainsi au seuil de vertiges aussi envahissants que poignants. Timothée-William Lapointe apporte une touche d’humour et de rythme à la banalité du quotidien avec Une vie bien dormie (Ta Mère), dont les envolées facétieuses recèlent néanmoins une profondeur teintée du jaune des rires de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Inspirée par les rites funéraires familiaux, Laurence Veilleux élabore une mythologie toute personnelle en récupérant la parole des fantômes qu’elle secoue dans Aller aux corps (Le Noroît), où, au gré d’images taxidermiques et de souvenirs archaïques, elle toise les ellipses que les morts laissent dans leurs sillages et refonde ses filiations en se plaçant sous le signe des sorcières insoumises qui préfèrent la barbarie à la solitude.
Théâtre
Il se joue beaucoup de théâtre au Québec, comparativement au peu de textes dramaturgiques ayant le privilège de faire l’objet d’une publication. Toutefois, grâce à l’apport grandissant de maisons d’édition telles qu’Atelier 10 et Ta Mère, qui s’ajoutent à l’arrière-garde, cette situation semble heureusement vouée à se résorber. Dans tous les cas, on ne saurait trop vous enjoindre d’aller voir les pièces qui passent près de chez vous!
Rébecca Déraspe, dramaturge cumulant plus de dix ans de carrière et presque autant de pièces, publie Fanny (Ta Mère), une pièce créée en 2021. Fanny et Dorian forment un vieux couple qui habite une grande maison et qui n’a pas à se plaindre. Pour déjouer la routine et la stabilité presque ennuyante de leur vie, ils décident de louer une chambre à une étudiante, Alice. Au contact de celle-ci, leurs valeurs et leurs certitudes se voient remises en question. Le choc est grand pour Fanny, qui dès lors essaie de comprendre cette jeunesse qui l’impressionne et la ravit. Guillaume Chapnick offre une exploration émouvante des relations masculines dans le cadre familial avec Chevtchenko (Atelier 10), qui met en scène une famille québécoise d’origine ukrainienne où trois frères se dévouent à leur père atteint d’une maladie neurodégénérative. Tandis que l’autonomie du père décline
et que ses repères s’estompent, les souvenirs des instants de beauté et de liberté reviennent et se déploient. Un texte prenant sur la proche aidance et la résilience des immigrants de deuxième et troisième génération. François Archambault et Gabrielle Chapdelaine dénoncent la toxicité d’un certain optimisme de pacotille avec Faire le bien (Leméac), une pièce détaillant la lutte épuisante et souvent désopilante de ceux qui cherchent à bien faire à une époque où la bienveillance est devenue un impératif. Naviguant entre le drôle, l’âpre et le touchant, les saynètes soulignent les angles morts de nos interactions, là où la question cruciale du vivre-ensemble se pose, aussi omniprésente qu’insoluble.
Roman historique
D’une popularité indéniable, le roman historique québécois touche vraisemblablement une corde sensible auprès d’un certain lectorat, dont l’appétit pour les sagas familiales et l’évocation d’épisodes cruciaux ou méconnus de notre passé est manifestement insatiable. Heureusement pour eux (et surtout pour elles), le filon ne semble pas près de se tarir.
Après s’être intéressé à Laurier dans Armand et Sir Wilfrid, Claude Corbo jette maintenant son dévolu sur le père des cégeps et de l’UQAM en faisant paraître Daniel Johnson à Manicouagan (Del Busso éditeur). 1968 : depuis le début de l’année, Johnson traverse une période tumultueuse. Sa position exprimée dans Égalité ou indépendance l’a mené à une impasse, coincé entre la souveraineté prônée par Lévesque et l’intransigeance crasse de Trudeau. La veille de sa mort, seul dans sa chambre à Manicouagan, il revisite les moments clés de sa carrière politique, cherchant à échapper au sentiment d’échec qui l’assaille. La tonitruante Marthe Laverdière présente enfin la suite de sa nouvelle série La Delle avec Antonin (L’Homme), où Alvenia, secrètement enceinte, accouche dans l’anonymat à Québec et trouve le moyen de garder un œil sur l’enfant, ce qui n’empêchera pas la solitude de faire obstacle à la sérénité à laquelle elle aspire. Josée Ouimet présente quant à elle Les équations (Hurtubise), deuxième tome de la série Un vent d’orage, qui prend place dans le
Montréal des années 1940. On y retrouvera Alice Fafard amorçant une nouvelle vie dans une pension de famille. Employée comme calculatrice pour le laboratoire de l’Université de Montréal, elle se plongera avec passion dans des équations complexes et des problèmes mathématiques ardus, savourant son indépendance naissante et goûtant à ses premiers émois amoureux. Enfin, Pascale Dussault entame un nouveau cycle avec le premier tome de la série À cœur débattant, intitulé Lazarine l’insoumise (Hurtubise). Dans le Montréal du XVIIIe siècle, passion amoureuse et intrigue politique se mêlent dans le tumulte de la lutte pour l’indépendance alors que Lazarine Montminy, une jeune paysanne de 18 ans, nourrit une profonde aversion à l’égard des Britanniques depuis la défaite des Français sur les plaines d’Abraham.
Quoi d’autre?
Les titres dont il fut ici question ne représentent qu’une petite partie de tout ce qui est ou sera bientôt disponible sur les rayons. Vos librairies indépendantes ont entre autres ceci de formidable qu’elles sont habitées par des libraires de tous âges et de toutes obédiences qui, d’abord, connaissent vraiment les livres et, surtout, agissent et conseillent en toute indépendance, justement. Au nom de l’ensemble de mes collègues, je vous incite à profiter pleinement de notre expertise, laquelle trouve précisément son sens et sa raison d’être à votre contact, à vos côtés, en marge des algorithmes, des tendances et des impératifs commerciaux. Vous côtoyer est un honneur, vous conseiller est une joie, et gagner votre confiance est un privilège que nous chérissons. On se voit en librairie?






















