Le rythme effréné de nouveautés qui marque la dernière ligne droite de l’année — cette saison qui s’étire de la rentrée jusqu’à Noël — crée invariablement un angle mort, surtout lorsqu’un nouvel opus d’Astérix s’invite dans les librairies. Question d’y remédier, voici six pépites que vous avez peut-être laissées filer.

Je me souviens
Les nouveaux venus à la bande dessinée Nicolas F. Paquin et Donald-Yvan Jacques suscitent la surprise avec D’ouest en ouest, captivant récit du jeune Montréalais Ross Eveleigh Johnson, enrôlé dans l’aviation durant la Seconde Guerre mondiale. Le destin de cet homme, que l’Histoire avait presque effacé, est ici restitué avec brio. À l’instar du grand classique La guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, le tandem s’attache aux ramifications de cet engagement et aux coulisses d’un immense traumatisme, où la camaraderie et la tragédie s’enchâssent avec justesse. S’appuyant sur une copieuse correspondance, les auteurs déroulent le fil de cette histoire avec une rare sensibilité. Grâce à un découpage aéré, impeccablement rythmé, et à un trait rond et enveloppant, le livre se lit d’un seul souffle. Une belle réussite, doublée d’une superbe addition au jeune catalogue des éditions Mains libres.

Rencontre au sommet
Pour sa première bande dessinée, la géologue Esther Bordet livre le fascinant récit de son ascension du mont Makalu en 2019, au Népal. Là où l’ouvrage se démarque des habituels documentaires, c’est par l’audace de sa construction narrative : en pleine montagne, son grand-oncle Pierre Bordet — membre de la première expédition du massif dans les années 1950, dont les carnets et diapositives l’ont profondément marquée enfant — lui apparaît et l’accompagne. Cet enchâssement temporel distille une impression de grande intimité et offre une immersion vertigineuse. Le coup de crayon jeté et vif du carnet combiné à l’intégration de photographies qui, à l’instar du Photographe d’Emmanuel Guibert (décidément!) et Didier Lefèvre, viennent attester du réel, confèrent à Makalu (Moelle Graphik) une indéniable force et en font une belle réussite.

Nouvelle-France
Comptant plus d’un demi-siècle de création derrière lui, Louis Rémillard, l’un des véritables doyens de la bande dessinée québécoise à ce jour actif, poursuit depuis vingt ans une patiente traversée de la Nouvelle-France. Après avoir effleuré Paris dans un chapitre du sublime Traces de mocassins (Moelle Graphik, 2020), il nous y entraîne cette fois de plain-pied avec le premier volet de Filles du Roy (Septentrion). Aux côtés de Dom Leblond, qui signe un scénario d’une sobriété éloquente, Rémillard met en scène deux jeunes femmes que la vie semblait avoir condamnées d’avance et qui, pourtant, trouvent dans l’appel du Nouveau Monde une brèche vers un avenir possible. Porté par l’équilibre rare entre la précision scénaristique de Leblond et le trait chaleureux, presque charnel, de Rémillard, ce premier tome s’impose comme l’amorce d’une œuvre appelée à marquer durablement notre imaginaire.

Le livre dans le livre
Et si un livre en cachait un autre? C’est la question que soulève L’éducation physique de l’autrice portugaise Joana Mosi, hypnotisant deuxième titre de la bédéiste à paraître en traduction aux éditions Pow Pow. À l’instar du roman La jalousie d’Alain Robbe-Grillet, L’éducation physique semble, en surface, ne rien raconter. Et pourtant… Laura, jeune autrice disposant d’un an pour écrire un livre, évolue dans une existence gouvernée par d’innombrables normes sociales tacites, rythmée par une visite quoti­dienne au gym. Au fil de saynètes portées par un découpage audacieux et parfaitement maîtrisé, derrière le vacarme ahurissant des conversations anodines et des non-dits se révèle peu à peu le cœur du récit : notre incapacité à nous écouter, à vivre pour nous-mêmes. Comme si la vie se traversait à la manière d’un cours d’éducation physique : par déplaisir, par procuration, par obligation. Alexandre Fontaine Rousseau propose, comme à son habitude, une traduction d’une grande justesse. Avec ce titre, Mosi nous offre rien de moins que la lecture coup-de-poing de la saison.

Gare aux loups
Œuvrant dans le domaine de l’animation, la Québécoise Van — dont on s’était régalé d’une première offrande dans le collectif 1792 : À main levée (Les Publications du Québec, 2017) — signe sa première bande dessinée chez le prestigieux éditeur français Casterman. Elle y déploie un récit fantastique, au sens propre comme au figuré, situé dans la ville de Québec en 1816. On y suit le jeune Jean-Thomas qui, une fois la nuit tombée, se transforme en loup-garou. Chaque soir, son père l’enferme afin d’assurer à la fois sa sécurité et celle des villageois. Mais lorsqu’un congénère vient semer la panique dans la Vieille Capitale, Jean-Thomas entreprend une enquête avec ses amis. Van amorce une série qui s’annonce fort prometteuse, jouant habilement sur la fibre nostalgique et l’intensité dramatique, à la manière de La guerre des tuques ou de Stranger Things. Le dessin chaleureux ancre l’émotion, tandis qu’une mise en page parfaitement orchestrée insuffle au récit un rythme haletant, le tout servi par une parlure québécoise savamment dosée.

Cours Manga 101
L’autrice, sociologue, enseignante et spécialiste du manga Valérie Harvey propose, avec Passion manga : Du Japon au monde (PUQ), une captivante plongée au cœur d’un genre bédéesque en pleine effervescence, mais encore largement méconnu. De format manga, cet ouvrage de 180 pages relève un remarquable pari de concision que néophytes comme aficionados dévoreront d’un seul trait. Au programme : repères historiques, idées reçues déboulonnées, fonctionnement du système narratif, présentation des principaux types de manga et généreuses suggestions de lecture, le tout porté par un éclairage sociologique. La passion de l’autrice pour la culture japonaise est si communicative qu’on referme le livre avec l’envie irrépressible de se plonger aussitôt dans un manga. À mettre au plus vite entre les mains de libraires, bibliothécaires, enseignants et enseignantes et parents.

Photo : © Tzara Maud

Publicité