Que ce soit comme compagnons de route ou en guise d’unique billet d’évasion pour les vacances estivales, les albums ici sélectionnés vous feront découvrir des univers insoupçonnés. Embarquement immédiat pour ces lieux qu’il nous est autrement impossible d’explorer.

Humour absurde
Si vous croyez que le grand air des montagnes vous ferait le plus grand bien, vous risquez d’être pris d’un insondable vertige à la lecture du Génie des alpages de F’murrr. Lancée dans le mythique mensuel français Pilote en 1973, la série, principalement composée de brefs récits absurdes en deux planches, met en scène un troupeau de brebis mené par Romuald, un bélier noir, et accessoirement, par le jeune berger Athanase et son chien. À l’instar de l’artiste américain George Herriman et sa série fondatrice Krazy Kat, F’murrr construit un univers échappant à toute logique autre que la sienne. Truffée de références littéraires, Le génie des alpages (Dargaud) lève le voile sur le quotidien de brebis qui cherchent inexorablement à déjouer l’ennui. Chez F’murrr, la véritable comédie opère en second plan, quelque part à l’arrière dans le décor. Ne cherchez pas la chute classique en fin de gag dans cette lecture stratifiée. L’auteur nous convie dans un ailleurs dont vous ne ressortirez pas indemne.

Méta-BD
Et si la banlieue-dortoir drapée de bungalows, d’abris Tempo et de pelouses gorgées d’eau était la frontière finale de la galaxie du 9e art? C’est dans cette contrée lointaine que nous convie Jean-Paul Eid avec Jérôme Bigras, héros moustachu ventripotent flanqué de sa tondeuse Rex qui se mesure à d’improbables aventures, telles qu’une attaque de dinosaures géants, un La-Z-Boy comme machine à voyager dans le temps ou une laveuse en guise de portail vers une base secrète. C’est également dans ce laboratoire expérimental de papier que l’auteur s’amuse à brillamment repousser les limites du langage de la bande dessinée (inversion du sens de lecture, transparence de page, interactivité recto verso, etc.). Lancé en 1985 dans le défunt magazine humoristique Croc, le personnage chouchou triomphe non seulement de la bêtise, mais il résiste au temps. Des tondeuses et des hommes (La Pastèque), dont la première version publiée en 2007 est depuis longtemps épuisée, propose une sélection des meilleurs gags en format de poche. S’il gagne du bide, Jérôme Bigras n’a pas pris une seule ride. À défaut d’avoir l’étoffe d’un grand aventurier, Bigras a indéniablement celle d’un grand classique de la bande dessinée québécoise.

Fresque science-fictionnelle
Philippe Druillet aura mis près d’un demi-siècle à boucler les aventures de Lone Sloane, un flibustier de l’espace au regard de braise plongé au cœur d’une guerre intergalactique où il en découd avec d’étranges forces du mal et des régimes totalitaires. Il invente sous nos yeux une grammaire tout droit sortie d’un autre monde, alors qu’il balance par la fenêtre le cadre rigide du langage de la bande dessinée pour en faire exploser les pages. À la fois baroque, gothique, wagnérien, évoquant tant Le cri d’Edvard Munch que les tableaux d’Hieronymus Bosch, Druillet engendre une œuvre ambitieuse, inédite, décomplexée, déroutante, envoûtante, allant même jusqu’à transposer l’univers de son héros dans la prose de Gustave Flaubert. Il a osé imaginer le monde d’après pour mieux nous mettre en garde contre l’inéluctable gâchis collectif vers lequel nous fonçons à la vitesse de la lumière. À la fois un grand classique du genre et une œuvre à ce jour novatrice, Lone Sloane (Glénat) est assurément une lecture d’une autre dimension.

Manga d’anticipation
À la suite de l’éclosion du virus E-1 en l’an 2025, celles et ceux s’adonnant aux plaisirs de la chair périssent instantanément. Sale temps pour les hédonistes, en somme. L’île de Neopolis est alors scindée en deux par un mur, divisant les femmes des hommes, chaque clan carburant à la haine de l’autre. L’apparition du N-Dorphin, une drogue révolutionnaire, vient toutefois rompre l’ordre établi. Kenzell et Lesya, deux dissidents de sexes opposés, se retrouvent malgré eux projetés au cœur d’un conflit aux ramifications abyssales. Avec cette nouvelle série manga, le Québécois Joël Dos Reis Viegas nous entraîne dans un univers vibrant et tonique, empruntant notamment à l’univers des jeux vidéo — l’esthétique n’est d’ailleurs pas sans rappeler Jet Grind Radio de la défunte console Dreamcast. À l’instar d’un manège défilant à vive allure, Urbance (Ankama) nous aspire dès les premières pages. Attachez votre ceinture, cette lecture futuriste décoiffe.

Épopée fantastique
Marv était un jeune inventeur de génie avant de tout perdre. Trahi par Olympe, l’épouse d’un puissant homme dont il s’était amouraché, il œuvre depuis comme simple livreur. Aidé de son compagnon Dino, il tente de remettre en mains propres une lettre à la femme qui lui a brisé le cœur. C’est alors qu’ils se perdent tous deux dans la labyrinthique usine, alors qu’ils doivent redoubler d’ardeur et de ruses pour arriver à leurs fins. Avec ce premier album en carrière, Jean Dalin livre un récit d’une fulgurante inventivité et d’une somptueuse beauté. Il convie les lectrices et lecteurs à littéralement circuler dans les immenses planches. Inclassable, l’œuvre n’est pas sans rappeler l’atmosphère fantasmagorique de Little Nemo de Winsor McCay, la minutie de Chris Ware, la poésie du film Le roi et l’oiseau de Jacques Prévert et la fécondité graphique de Moebius. Bien plus qu’une simple lecture, La trahison d’Olympe (Sarbacane) est une expérience immersive nous transportant bien au-delà de la 5e dimension.

Polar identitaire
Sept ans. C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour la livraison du second opus de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris (Alto). Tout en poursuivant l’enquête sur le meurtre d’Anka Silverberg, sa voisine et muse survivante de l’Holocauste, Karen Reyes doit composer avec l’arrivée de la puberté. Représentée sous les traits d’un loup-garou, la jeune artiste se sent en marge d’un monde qu’elle peine à comprendre. Bousculée par les tragédies, elle noircit frénétiquement les pages de son carnet, tentant de cartographier son désarroi. Mêlant habilement beaux-arts, films de série B, Histoire, comics d’horreur et questions queer, Ferris est plus que jamais portée par la grâce d’une narration unique, inspirée. Un poignant récit sur les méandres de la construction de soi.

Photo : © Maeve St-Pierre

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