Après une entrée remarquée en littérature avec le roman Daddy Issues, en 2022, Elizabeth Lemay reprend le fil de ses réflexions sur l’amour, la séduction et le féminisme avec L’été de la colère, un récit où elle multiplie les constats, les salutaires coups de gueule et les éclairs de lucidité tout en cultivant une franchise aussi audacieuse qu’assumée.

L’été de la colère est votre deuxième livre. Pourquoi avez-vous opté pour un récit?
J’avais envie de raconter mon histoire, mais aussi celle des femmes qui m’entourent et de celles que je ne connais pas. J’aime jouer entre le récit et l’essai. C’était aussi le cas avec Daddy Issues.

Y a-t-il des circonstances particulières ayant présidé à l’écriture de ce livre?
C’est pour moi l’accumulation de tout ce qui constitue l’expérience d’être une femme. Du consentement à la pornographie, de notre rapport au corps et à la beauté, de notre place dans les salles de réunion aux rencontres amoureuses, tout incite les femmes à connaître leur place. On en vient à porter sur soi le regard des autres et la preuve de notre vacuité en dehors du rôle qu’on nous a attribué.

Quel rapport entretenez-vous avec le féminisme?
Les discussions autour du féminisme demeurent sur ce qui est mesurable, comme si, une fois la parité sur les conseils d’administration atteinte, tout était gagné. Je m’intéresse à l’intime et au conditionnement des hommes et des femmes à dominer et à être dominés. Certains ont reproché à mon premier roman, Daddy Issues, d’être antiféministe parce que le personnage de la maîtresse amoureuse existait dans un état de soumission absolue. Comme si ne pas savoir nous départir de cette culture d’érotisation de la domination masculine qu’on nous a fait gober faisait des femmes de mauvaises féministes. Et je refuse d’en être blâmée. Je refuse le sceau de mauvaise féministe dont on affuble les filles aux prises avec cette culture qui les a façonnées. C’est cette vision du féminisme que j’ai voulu explorer.

De Simone de Beauvoir à Mona Chollet, en passant par bell hooks et autres, vous évoquez plusieurs ouvrages tout au long du livre. En quoi vos lectures ont-elles façonné votre vision et votre compréhension du monde?
Si ces lectures m’ont façonnée, je suis aussi une femme à qui on a appris à rechercher le regard masculin et à valoriser l’amour de ce même masculin avant toute autre chose. L’été de la colère est né de ce sentiment constant de faillir, à la fois au rôle qu’on m’a attribué mais aussi aux ouvrages féministes. Je revendique le droit de me soumettre à regret aux lois du patriarcat en n’en étant pas moins féministe. Je réclame le droit qu’ont les femmes d’être imparfaites, de se démener pour échapper à leurs conditionnements et de faillir à leurs propres politiques. Si le féminisme m’a façonnée, il est aussi la mère à laquelle je n’arrive jamais à plaire.

Qui sont ces sorcières modernes que vous aimeriez voir célébrées davantage?
La sorcière moderne est l’incarnation d’une forme de désobéissance. Elle est celle qui parle fort, qui répond aux hommes et dont on dit qu’elle a un sale caractère. Elle nage à contre-courant et s’affranchit du rôle qu’on lui a attribué. Dans L’été de la colère, je fais le portrait de femmes qu’on a vidées de leur âme pour en faire des événements. Pamela Anderson, Monica Lewinsky, Anita Hill, Britney Spears; si je tente de leur redonner leur humanité, c’est moins pour les célébrer que parce que ce qu’on raconte de ces femmes a tout à voir avec qui nous sommes.

L’amour vaut-il la peine qu’on s’y abandonne? Le jeu en vaut-il la chandelle?
Sans remettre en question l’existence de l’amour ou de sa possibilité, ce qui m’intéresse, c’est notre manière d’aimer; c’est la culture de domination et d’inégalité inhérente aux histoires d’amour, celles de la culture populaire avec lesquelles on a grandi et, plus tard, les nôtres. Dans les relations hétérosexuelles, on en vient à érotiser le déséquilibre entre partenaires. L’amour ne relève pas que du privé et les relations intimes n’échappent pas au domaine politique. On a beau reconnaître la culture qui nous a fabriqués et comprendre notre conditionnement, on ne s’en débarrasse pas aisément. Aux femmes, il faut parfois une vie entière pour désapprendre.

Photo : © François Couture

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