À surveiller
Le mal joli
Emma Becker (Albin Michel)
Emma Becker aime brasser les conventions et les lecteurs par le fait même. Elle nous en fait à nouveau la démonstration dans Le mal joli, son sixième roman. L’autrice désormais épouse et mère ne compte pas renoncer au plaisir de la chair pour autant, loin de là. Elle devient ainsi l’amante d’un écrivain connu et vit avec lui une histoire fulgurante. Ce livre — écrit au moment même où elle vivait cette histoire d’infidélité — dissèque la passion amoureuse qui parvient à se glisser à travers la toile de la charge mentale et qui en révèle beaucoup sur la femme et l’écrivaine qu’elle est.
Dors ton sommeil de brute
Carole Martinez (Gallimard)
Dors ton sommeil de brute se déroule dans un futur proche et s’ouvre sur l’une des plus belles scènes d’accouchement de la littérature. Huit ans plus tard, on retrouve cette mère et sa fille, isolées du reste du monde au milieu de la nature. C’est avec un sens de la narration impressionnant que Carole Martinez transforme une histoire familiale en dystopie et tente de percer le fin voile séparant le monde réel de celui des rêves. Le roman prend un tournant surprenant lorsqu’au milieu de la nuit, tous les enfants du monde se réveillent pour pousser un hurlement terrifiant. Captivant!
Les âmes féroces
Marie Vingtras (L’Olivier)
Après Blizzard, élu Prix des libraires français en 2022, Marie Vingtras nous offre ici un vrai roman américain. Les âmes féroces met en scène une lesbienne élue à titre de shérif au grand dam de certains autres policiers et du maire de cette petite ville tranquille où il ne se passe pas grand-chose. C’est donc une véritable onde de choc qui se produit quand on trouve le cadavre d’une adolescente bien sous tous rapports. Quels sont les secrets de cette jeune fille? Sous forme de roman choral donnant la voix à différents protagonistes liés à l’enquête, Les âmes féroces s’avère un parfait roman social déguisé en roman policier. En librairie le 21 septembre
Les éphémères
Andrew O’Hagan (Métailié)
Ce grand roman sur l’amitié au masculin a séduit les critiques lors de sa parution en version originale. Nous y rencontrons deux amis fanatiques de musique dans l’Irlande des années 1980 où l’économie peine à se relever des réformes de Thatcher. Une quarantaine d’années plus tard, nous retrouvons les deux hommes, toujours amis, un peu moins punks et faisant désormais face à de grands défis. Un roman qui peut rappeler à certains égards Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara (Buchet-Chastel) puisqu’il nous démontre que l’amitié peut être un élément central de l’existence. En librairie le 21 septembre
Bien-être
Nathan Hill (trad. Nathalie Bru) (Gallimard)
Par la fenêtre de son appartement, un jeune homme observe quotidiennement sa voisine. Il copie ses choix de livres et sa sélection musicale et espère un jour pouvoir lui adresser la parole. Ce qu’il ignore, c’est qu’elle aussi l’observe. Voici le début d’une belle histoire d’amour que l’on suivra tout au long du second roman de l’Américain Nathan Hill. Vingt ans après cette rencontre, que reste-t-il de l’amour? Qui sommes-nous à travers nos désirs et nos paradoxes? Un grand livre, qui deviendra sans doute un classique.
Pour Britney
Louise Chennevière (P.O.L)
Lorsqu’elle retrouve dans une boîte de souvenirs des traces de sa passion d’enfance pour la chanteuse Britney Spears, l’autrice revisite le destin de la reine de la pop. Entremêlant habilement sa propre vie à celles de Britney et de Nelly Arcan — une autre femme victime de l’objectification de son corps —, Louise Chennevière réfléchit à la culture du viol, au corps des femmes, à notre rapport à l’image et à la sexualité. Dans une écriture syncopée, l’autrice brosse un portrait juste et bouleversant de ce que signifie être une femme. Ce livre est une véritable déflagration qui n’est pas sans rappeler la puissance de Triste tigre de Neige Sinno.
La vie infinie
Jennifer Richard (Philippe Rey)
Jennifer Richard — dont le premier roman Il est à toi ce beau pays (Albin Michel) avait été salué par la critique — publie cet automne un troisième ouvrage à saveur philosophique et prophétique. Vaut-il mieux chercher une façon de vivre sans souffrance ou plutôt accepter la vie telle qu’elle est, avec ses joies et ses peines? Céline réfléchit à ce dilemme, lorsqu’elle rencontre un ami d’enfance l’encourageant à apprivoiser les joies et les deuils, tandis que son mari travaille au développement d’un programme qui permettra la vie éternelle. Un roman sensible et intelligent. En librairie le 4 octobre
L’adversaire
Michael Crummey (trad. Aurélie Laroche) (Leméac)
Au début du XIXe siècle, dans un village côtier de Terre-Neuve, une communauté est divisée par la haine et par de vieilles rancœurs qui prennent source dans la rivalité apparemment éternelle opposant un frère et une sœur. Ce roman, qualifié de chef-d’œuvre par le Toronto Star, décrit, dans un style élégant, la rudesse de la vie sur la côte est du Canada. Bien que sombre et peuplé d’êtres sournois et vils, ce livre fascinant expose l’adversité sous toutes ses formes, incluant celle que l’on représente pour nous-mêmes.
Saison toxique pour les fœtus
Vera Bogdanova (trad. Laurence Foulon) (Actes Sud)
Née en 1986, Vera Bogdanova est en quelque sorte la voix des milléniaux en Russie, à la façon d’une Sally Rooney. Saison toxique pour les fœtus a d’ailleurs été un best-seller lors de sa parution en version originale. On y suit les cousins Ilia et Jénia de 1995 à 2010 à travers les bouleversements économiques de la Russie et les tourments familiaux. Alors que la jeune Jénia quitte peu à peu l’enfance, elle découvre la violence des hommes et la malédiction que peut signifier le fait de naître femme en Russie, tandis que son cousin, lui, rêve d’avoir un métier qui lui permettra de se sortir de sa condition sociale inférieure. En librairie le 10 octobre
La confession
Romane Lafore (Flammarion)
La confession, c’est celle de la narratrice, qui, dès le premier chapitre, révèle qu’elle a gravement péché, sans en dire davantage. Romane Lafore nous tient en haleine tout au long de ces 288 pages nous racontant l’histoire d’Agnès. Jeune catholique issue de l’aristocratie française et très pratiquante — de celles qui militent contre le mariage pour tous et s’impliquent dans le mouvement antiavortement —, Agnès vient tout juste de se marier et rêve déjà à la famille nombreuse qu’elle aura. Les enjeux de fertilité et le désarroi marital viendront peu à peu entacher son bonheur et sa foi.
Les valeurs sûres
Débutons ce tour d’horizon de la rentrée littéraire avec les valeurs sûres. Ceux et celles qui sont parvenus avec les années à fidéliser un lectorat et à gagner le respect des critiques et dont les nouveaux livres sont rarement décevants.
Véronique Olmi publiera cet automne Le courage des innocents (Albin Michel), son seizième roman, directement inspiré par les recherches qu’elle a effectuées durant l’écriture de son précédent texte, Le gosse. On y rencontre Ben, qui est épris de justice et qui rêve d’un monde meilleur. Le jeune homme cherche à retrouver son petit frère, dont la garde est entre les mains de la protection de l’enfance. Sa quête le mènera jusqu’en Ukraine à la rencontre des enfants déportés par la Russie. Sur son chemin, il découvrira la complexité des sentiments humains, ce qui transformera radicalement son existence.
En plus de Véronique Olmi, les éditions Albin Michel publieront bien sûr le nouveau texte d’Amélie Nothomb. Dans L’impossible retour, roman qui s’inscrit dans la veine autobiographique de l’autrice belge, Nothomb se replonge dans son rapport au Japon. L’éditeur français nous donnera également à lire les nouvelles pages d’autrices chouchous telles que Mélissa Da Costa [dont vous pouvez lire l’entrevue ici], Valérie Perrin et Viola Ardone.
Arturo Pérez-Reverte quitte les éditions du Seuil après une relation commerciale de trente ans. Il rejoint la collection « Du monde entier » chez Gallimard avec la parution de L’Italien, une histoire d’amour et de mer se déroulant durant la Seconde Guerre mondiale. Ce nouveau livre s’ouvre sur la rencontre entre une libraire espagnole et un plongeur de l’armée italienne échoué sur les côtes de Gibraltar. Des années plus tard, le narrateur, un journaliste — qui pourrait bien être une version rajeunie de l’auteur lui-même —, retrouve la trace de cette femme, officiant désormais dans une librairie de Venise. Une épopée qui pique notre curiosité dès les premières pages. Avec le talent de conteur qu’on lui connaît, l’auteur espagnol est ici au meilleur de sa forme.
Tandis que le précédent roman de Colm Tóibín s’intéressait à l’auteur Thomas Mann, Long Island (Grasset) ramène à l’avant-scène le personnage d’Eilis Lacey. Les habitués de Tóibín reconnaîtront sans doute le nom du protagoniste central de Brooklyn, publié il y a une vingtaine d’années et porté au grand écran en 2015. Le nouveau roman de l’auteur débute quand Eilis découvre que son époux des deux dernières décennies a eu un enfant d’une relation extraconjugale. Face à cette situation incongrue, Eilis choisit de retourner en Irlande pour faire le point. Toutefois, la confusion de la femme s’accentue quand elle tombe sur son béguin de jeunesse. L’écrivain irlandais relate avec sensibilité les tourments d’une femme confrontée aux aléas de la vie.
Avec La reine du labyrinthe (Robert Laffont), son quatrième roman, Camille Pascal, historien de formation et lauréat du Grand Prix du roman de l’Académie française en 2018, vient assurément confirmer sa qualité d’écrivain de romans historiques d’envergure. Il nous entraîne cette fois dans la France de Marie-Antoinette, peu de temps avant la prise de la Bastille. Entre scandale politique et complot, Camille Pascal brosse le portrait d’une reine qui court à sa perte et d’une courtisane qui n’a pas froid aux yeux.
Jour de ressac (Verticales), le nouveau roman de Maylis de Kerangal, s’ouvre de façon bien mystérieuse au moment où la narratrice reçoit un appel. Au bout du fil, la gendarmerie l’informe que son numéro a été retrouvé dans la poche d’un cadavre inconnu gisant sur la digue dans la ville portuaire du Havre. Un lieu qu’elle a pourtant quitté depuis longtemps et où elle n’a pas remis les pieds depuis plus de vingt ans. Cet événement provoque un ressac dans sa vie, puisqu’il la replonge dans ses souvenirs et dans l’histoire tragique de la ville. Maylis de Kerangal nous offre ici un nouveau roman captivant qui pourrait bien se tailler une place dans les listes des grands prix littéraires.
Cœur-d’amande (Mialet-Barrault) de Yasmina Khadra nous mène à la rencontre de celui qui deviendra peut-être le personnage le plus attachant de cette rentrée littéraire. Nestor vit avec une forme de nanisme qui ne l’empêche pas de prendre soin de sa grand-mère vieillissante. Le jour où il perd son emploi de vendeur de chaussures, il se retrouve à errer dans les rues de son quartier de Montmartre, peuplé de ses amis, de petits malfrats au bon cœur. Imaginez La bête de David Goudreault (Stanké) propulsée dans l’univers du Fabuleux destin d’Amélie Poulain et vous aurez une idée de ce qui vous attend dans ce roman tendre et rempli d’humour.
Miguel Bonnefoy est un grand raconteur. Ses romans prennent chaque fois des atours de fables épiques dans lesquelles des vies ordinaires se transforment en destins comparables à ceux des plus grands héros de l’histoire. Fidèle à sa réputation, Bonnefoy raconte dans Le rêve du jaguar (Rivages) la vie d’un bébé abandonné qui sera bien vite recueilli par une vieille muette. Doté d’une grande débrouillardise et d’une détermination folle, le poupon deviendra un entrepreneur doué puis un chirurgien réputé. L’histoire mythique de la famille qu’il engendrera s’entremêle à celle du Venezuela, le pays qui les verra naître. L’exotisme du lieu, la brillance du style et l’intelligence pétillante des personnages font de ce roman un vrai plaisir de lecture.
Quatre traductions attendues
Dans Seule restait la forêt (Buchet-Chastel), un roman salué par la critique lors de sa parution en version originale, Daniel Mason fait d’une maison le personnage principal d’une fresque historique se déroulant sur près de 400 ans. Cette maison, dont la première pierre sera posée par un couple illicite fuyant des villageois puritains, sera tour à tour habitée par un ancien soldat passionné par la culture des pommes, un chasseur d’esclaves, un peintre et un journaliste. Elle verra naître et s’éteindre des hommes, des amours, des familles et des gloires. Avec un format éclaté qui n’est pas dénué d’humour, le roman profite d’une excellente traduction française signée par Claire-Marie Clévy qui n’enlève rien au texte original renfermant certains passages si exquis qu’ils rappellent les maîtres de la littérature tels Flaubert et Hawthorne.
Abraham Verghese est d’origine indienne. Il a grandi en Éthiopie et demeure maintenant aux États-Unis où il pratique et enseigne la médecine. Le pacte de l’eau (Flammarion), son deuxième roman, se situe dans le superbe État du Kerala, largement bordé par l’océan Indien, où l’eau est omniprésente. Sur une barque, une jeune fille est menée à la rencontre de son futur époux. Ce sera un bon mariage, certes. Toutefois, une rumeur court au sujet de l’homme qu’elle s’apprête à épouser. Quelque chose comme une malédiction semble peser sur sa famille, voulant qu’à chaque génération l’un d’entre eux meurt noyé. S’ouvre ainsi une grande fresque familiale se déroulant entre 1900 et 1977 et qui a déjà conquis plus d’un million et demi de lecteurs dans sa version originale.
Cet automne marque un tournant dans la carrière de Sally Rooney, puisque la parution d’Intermezzo (Gallimard) paraîtra simultanément à travers le monde, un sort réservé à quelques grands auteurs seulement. En sept ans et trois romans, la jeune Dublinoise peut donc se targuer d’être désormais un phénomène mondial. Ce quatrième livre démontre à juste titre une certaine maturité en s’éloignant légèrement du style propre à Rooney jusqu’à présent. Exit la narration très factuelle et les personnages féminins en quête d’amour, ce roman-ci raconte plutôt l’histoire de deux frères que tout sépare, mais qui se réuniront au moment de la mort de leur père. En fine observatrice de la société actuelle, Rooney offre encore une fois un roman mordant et addictif.
Un jour d’avril (Seuil) marque le retour à la littérature très attendu de Michael Cunningham, l’auteur du roman Les heures que nous n’avions pas lu depuis 2016. Dans ce nouveau livre à la construction surprenante, nous rencontrons une famille à trois périodes de son existence; chaque 5 avril entre 2019 et 2021. Cette galerie de personnages habitant Brooklyn nous donne à voir l’amour qui va et qui vient, le vieillissement et les conflits de toutes sortes. La famille à l’harmonie vacillante parviendra-t-elle à retrouver ses repères à travers les petits et grands bouleversements de la vie? C’est avec l’écriture élégante qui a fait sa renommée que Cunningham parvient encore une fois à capturer les moments qui donnent du sens à l’existence.
L’épreuve du second roman
Les seconds romans sont sans doute source d’anxiété pour les éditeurs et les auteurs. Après un premier texte à succès, la pression de publier assez rapidement afin de ne pas tomber dans l’oubli s’additionne à la crainte de n’avoir été finalement l’écrivain que d’un unique succès. Pendant ce temps, nous, libraires et lecteurs, trépignons d’impatience à l’idée de retomber en amour avec l’écriture qui nous avait charmés. Réjouissons-nous, puisque cette rentrée littéraire regorge de bouquins qui réussissent avec brio l’épreuve du deuxième roman.
En 2012 paraissait Les douze tribus d’Hattie, un roman bouleversant sur la condition des familles afro-américaines du Nord des États-Unis, qui avait entre autres été acclamé par Oprah Winfrey. Il aura fallu attendre douze ans avant d’avoir droit à un second roman de l’autrice américaine Ayana Mathis. Les égarés (Gallmeister) se déroule dans le Philadelphie des années 1980 où Ava et son fils Toussaint sont forcés de se rendre dans un centre d’hébergement après avoir été chassés de chez eux. Alors qu’Ava est prête à tout pour protéger son enfant malgré le peu d’options s’offrant aux femmes comme elle, Toussaint, lui, est attiré par le Sud du pays, là où vit sa mythique grand-mère.
Paru en 2021, Aussi riche que le roi avait été un coup de cœur pour plusieurs. Dans La nuit de David (Gallimard), second roman de l’écrivaine née en 1990, Abigail Assor déploie à nouveau son talent et son imagination et prouve qu’elle n’était pas que l’autrice d’une seule œuvre. Dans ce nouvel écrit, nous rencontrons les jumeaux Olive et David. Olive est belle, habile, attachante. David, lui, est différent. Il a des poussées de colère qui font peur à tous, sauf à Olive, qui l’aime inconditionnellement. Devenue adulte, celle-ci nous raconte son enfance aux côtés de ce frère aux besoins particuliers et qui n’est plus là désormais. Un roman absolument magnifique sur la charge émotive qu’on fait parfois porter aux enfants et sur l’attachement, l’inquiétude et la cruauté.
Au moment de sa parution en 2016, Petit pays avait été nommé sur de nombreuses listes de prix littéraires puis adapté au cinéma et en bande dessinée. Nous pourrons enfin retrouver un nouveau livre de Gaël Faye en librairie cet automne. Ces huit ans d’absence auront permis à l’auteur franco-rwandais de créer Jacaranda (Grasset), un beau roman aussi touchant que son premier livre et dans lequel on retrouve certains thèmes qui y étaient déjà présents. Le personnage principal de Jacaranda est né en France d’une mère rwandaise, mais ne connaît rien à ses origines africaines. Il pourra renouer avec cet héritage lors d’un voyage formateur sur sa terre maternelle.
L’autrice argentine Camila Sosa Villada nous avait étonnés avec Les vilaines, un premier roman magistral. L’écrivaine passe le test du second roman avec brio grâce à Histoire d’une domestication (Métailié). Ce deuxième roman charnel raconte l’histoire d’une actrice transsexuelle au sommet de sa gloire, qui fait rêver les hommes comme les femmes. Tandis qu’elle est éclatante sur scène dans une pièce de Cocteau, sa vie privée est une suite de tâches domestiques plus ou moins passionnantes. Camila Sosa Villada ébranle nos certitudes dans ce roman magnifique sur le désir et la vie de famille.
Des biographies romancées
Les grandes figures historiques inspirent les romanciers depuis toujours. Cette année ne fait pas exception. Que ce soit en se penchant sur des moments méconnus de leur vie ou en brodant autour d’un fait réel, les romanciers d’aujourd’hui, grâce à leurs recherches et à leur imagination, redonnent habilement vie aux héros d’hier. Entre les figures bien connues se glissent aussi des pionniers et des pionnières oubliés que l’on prendra plaisir à découvrir dans ces nouvelles pages.
En 1980, Marguerite Yourcenar fait son entrée à l’Académie française, devenant ainsi la première femme à siéger au sein de la prestigieuse institution. Elle a alors 78 ans et vient à peine de perdre sa compagne des quarante dernières années. Mais la vie n’est pas terminée pour la grande écrivaine belge, qui rencontre un photographe homosexuel dans la trentaine, qui deviendra son secrétaire particulier et son amant. C’est sur cette passion fulgurante et surprenante que se penche Christophe Bigot dans Un autre m’attend ailleurs (La Martinière).
Peut-être que la méthode Coué vous dit quelque chose? Il s’agit d’une technique d’autosuggestion développée au début du XXe siècle selon laquelle en se répétant assez souvent une idée elle finira par devenir réalité, promettant ainsi de guérir les maux ou d’accéder au poste de nos rêves si on le désire assez fort. Dans La vie meilleure (Gallimard), le romancier français Étienne Kern s’intéresse avec humilité au père fondateur de cette méthode. Certes, Émile Coué fut tourné en ridicule par certains et adoré par d’autres, mais dans ce roman intimiste, Kern cherche surtout à redonner du sens à cette quête de joie et de paix qui fut la mission de ce pharmacien adepte de développement personnel.
Très peu d’entre nous connaissent l’existence de Gertrude Bell et de son rôle dans la géopolitique du Moyen-Orient. Olivier Guez fait de ce personnage historique méconnu l’héroïne de son nouveau roman Mesopotamia (Grasset), nous démontrant encore une fois à quel point les femmes ont été effacées de l’histoire mondiale. Polyglotte, aventurière et amie de Lawrence d’Arabie, Gertrude Bell est une archéologue reconnue ayant contribué au partage des riches terres pétrolifères de Mésopotamie au début du siècle dernier. Un fascinant roman sur une héroïne incroyable.
Alors que Les sept maisons d’Anna Freud (Actes Sud) d’Isabelle Pandazopoulos relate les derniers moments de la fille du célèbre psychanalyste allemand, Le sentiment des crépuscules (Robert Laffont) s’intéresse plus particulièrement à la figure du patriarche. On y retrouve donc Sigmund Freud alors exilé à Londres en raison de la Seconde Guerre mondiale et qui reçoit la visite de Stefan Zweig accompagné du peintre Salvador Dali. Si les deux premiers sont tournés vers le passé et ses chimères, le peintre pour sa part regarde résolument vers le futur. Clémence Boulouque s’est inspirée de la rencontre entre ces trois hommes pour écrire un roman sur la fin d’un monde. Cependant, pour en savoir plus sur la figure tout aussi passionnante d’Anna Freud, il faudra aussi se plonger dans l’ouvrage précédemment mentionné d’Isabelle Pandazopoulos. Celle-ci redonne voix à la jeune femme qui fut la pionnière de la psychanalyse pour enfants et qui cacha des années durant sa relation amoureuse avec une Américaine.
L’autrice canadienne Emma Donoghue nous entraîne elle aussi en Angleterre, à la découverte d’une autre belle histoire d’amour transgressive. Dans Une fille j’ai embrassée (Les Presses de la Cité), Donoghue s’intéresse donc à Anne Lister, une femme de lettres, alpiniste et exploratrice britannique ayant vécu au XIXe siècle. Cette aristocrate étonnante refusera de se plier aux règles établies et sera la première femme connue à conclure un mariage homosexuel. Le roman est librement inspiré des correspondances et des journaux intimes d’Anne Lister, figure méconnue du lesbianisme moderne.
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1. https://m.livreshebdo.fr/article/une-rentree-litteraire-2024-toujours-plus-resserree-459-romans





















