Que signifie « apprivoiser »?
C’est une chose trop souvent oubliée,
dit le renard. Ça signifie, créer des liens.
– Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
Mathilde est en perte de repères. À 40 ans, elle s’étourdit dans son travail de chroniqueuse et d’animatrice littéraire, accumulant les contrats pour oublier le vide qui l’attend à l’extérieur de l’univers feutré des romans qu’elle connaît si bien. Fragilisée par des événements qui ont fissuré durablement ses fondations, elle décide, sur un coup de tête, de faire œuvre utile en offrant du temps comme aidante bénévole auprès d’une vieille dame ayant fait une vilaine chute. Une occasion en or, pense-t-elle, pour tisser des liens sans trop d’investissements. Dans un luxueux condo surplombant la ville, Mathilde rencontre Jacqueline. Une dame longue et mince, au port altier, compensant la vulnérabilité de son état par une attitude d’une dignité exacerbée enrobée de propos cinglants. À l’opposé de la douceur que l’on associe habituellement aux personnes âgées, Jacqueline est faite de cette étoffe rugueuse qui ne s’assouplit qu’avec le temps et les efforts. Malgré son envie pressante de claquer la porte et de laisser cette vieille dame à son malheur, quelque chose d’intangible la retient. De la rencontre de ces deux solitudes, le vide de l’une se reconnaissant dans celui de l’autre, une amitié improbable mais salutaire se tisse doucement entre ces deux femmes qui s’apprivoisent malgré les générations et les réalités qui les séparent. Une amitié d’autant plus précieuse qu’elle ne sera que de courte durée : le temps de Jacqueline est compté et un projet ambitieux doit se conclure avant qu’elle ne puisse apposer le point final à son existence. Mathilde aura-t-elle la force de l’accompagner jusqu’au bout? « Elle fouilla mon regard en quête de mystérieuses confirmations — J’ai besoin de vous, Mathilde. »
C’est en discutant avec un ami médecin spécialisé en soins palliatifs et en réfléchissant à son propre parcours que Dominique Demers a commencé à s’intéresser de près à la réalité des proches aidants et à jeter les bases de son nouveau roman, Debout dans l’orage, publié aux éditions Québec Amérique. L’autrice, qui est arrivée à l’âge où il n’est pas rare d’accompagner ses propres parents, a saisi l’opportunité que lui offrait ce roman pour vivre ce moment dont la vie l’a privée; sa mère étant décédée lorsqu’elle était très jeune, et son père emporté subitement, sans qu’un dernier au revoir soit possible : « Pour moi, la littérature est une façon de tricher avec la vie, en me permettant d’en vivre plusieurs et de choisir des situations que je trouve enrichissantes, nourrissantes et ébranlantes. »
Mais comment incarner toutes les nuances de cet ultime accompagnement dans un roman d’un peu plus de 300 pages? L’autrice est allée à la rencontre de ses personnages pour le découvrir. Si son intention initiale était de créer deux personnages de femmes fortes, sa première rencontre avec Mathilde et Jacqueline ne fut pas sans défis, chacune la surprenant au fil de l’écriture avec ses projets, ses ambitions et ses secrets. Dominique Demers n’a pas le choix. Tout comme le lecteur qui établit un pacte de lecture avec l’écrivain, elle doit lâcher prise et se laisser porter par l’histoire : « Il y avait quelque chose comme un saut en parachute à commencer à écrire ainsi, sans filet. Mais je ne voyais pas d’autre manière de faire. C’est comme si je devais m’investir dans ces personnages, me glisser sous leur peau, puis les laisser se rencontrer pour mieux les comprendre. C’est ça qui est magique avec l’écriture : sentir qu’un univers nous précède et que l’on a la chance inouïe de l’explorer. »
Ce qu’elle n’avait peut-être pas anticipé dans son plan d’écriture, c’est cet ouvrage que Jacqueline nourrit l’ambition de finaliser : un essai sur la résilience chez les animaux et leur relation à l’art. Une triade de sujets fascinants, mais d’une intimidante complexité. Tout comme Mathilde, qui se voit proposer de chapeauter ce projet et s’y oppose d’emblée avant d’accepter, l’autrice a d’abord hésité à suivre cette piste qu’elle jugeait trop ambitieuse. C’est en écoutant son intuition, cette petite voix intérieure qui l’encourageait à aller jusqu’au bout de l’idée avant de la rejeter définitivement, qu’elle décide de se lancer. Heureusement, la recherche n’est pas une corvée pour celle qui a passé plus d’une quinzaine d’années à travailler comme journaliste pour L’actualité et qui a toujours soif d’élargir ses horizons de connaissances. Après des heures de lectures passionnantes et de rencontres formatrices avec des spécialistes généreux qui ont su l’aiguiller, l’autrice a pu vivre ce double bonheur qui est d’apprendre avec ce désir de découvrir les contours de ses personnages par la recherche.
La clé de l’énigme est cette phrase apposée au mur de la chambre de Jacqueline : « Transformer la tragédie en triomphe. » Tout dans ce roman conduit vers la résilience, cette capacité à raccommoder les déchirures et à trouver en soi ce que Dominique Demers appelle « ce petit ressort » qui permet de nous propulser au-delà d’un événement traumatique ou de l’utiliser comme tremplin pour se reconstruire. L’art se révèle être un outil puissant de transformation, offrant un espace libre et créatif pour dire, exister, reproduire et recréer afin d’apprivoiser la souffrance et ainsi faire naître la beauté : « Quand on est assez fort, l’art peut nous aider à créer de la beauté, non pas pour fuir la laideur, mais comme un acte de résistance. À travers la création, on invite la beauté à retrouver la place centrale qu’elle mérite dans notre société. » Pour Jacqueline, qui a une sensibilité innée pour la peinture, autant que pour Mathilde, qui est une passeuse de beautés et de vérités par son travail de chroniqueuse littéraire, l’art peut devenir cet outil puissant qui permet de créer une émotion plus grande que nature en connectant avec ceux et celles qui l’expérimentent.
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Debout dans l’orage, c’est avant tout l’histoire d’une relation profonde qui se bâtit entre deux femmes qui osent sortir de leur zone de confort et se dévoiler dans leur vulnérabilité pour vivre leur amitié.
Plus encore que l’art, l’attachement joue un rôle central dans ce processus de reconstruction. Debout dans l’orage, c’est avant tout l’histoire d’une relation profonde qui se bâtit entre deux femmes qui osent sortir de leur zone de confort et se dévoiler dans leur vulnérabilité pour vivre leur amitié. Pour Jacqueline, qui s’est isolée du monde et a toujours traité ses relations comme des exceptions à la règle, il s’agit de faire tomber ses barrières et d’inviter quelqu’un dans son quotidien en lui accordant sa confiance. Pour Mathilde, qui se noie dans sa peine, cette amitié devient un moyen de se réorienter en lui permettant de mettre de côté les événements du passé pour ne garder que les leçons nécessaires pour avancer.
« Je crois qu’en fin de compte, tous mes romans visent à raviver notre capacité d’émerveillement. Si, en fermant ce livre, le lecteur se sent un peu plus convaincu que la vie peut encore nous offrir de l’émerveillement — que ce soit à travers les relations humaines ou l’art — et qu’il a tissé des liens d’empathie avec d’autres humains, même s’ils sont de papier, je ne l’aurai pas écrit pour rien. » C’est peut-être la plus belle et la plus grande leçon que nous offre ce roman de Dominique Demers : s’offrir la chance de tomber en amitié, malgré les incertitudes et les larmes qui risquent de couler lorsqu’on se laisse apprivoiser. Comme Mathilde et Jacqueline, trouver le courage de tendre la main pour soutenir celle de l’autre malgré la pluie qui s’abat. Ce n’est qu’en pratiquant ce geste de connexion sincère que nous en ressortirons, collectivement, grandis.
Photo : © Martine Doyon













