Le barman du Ritz est un récit haletant, importé depuis la France, et on ne peut plus parisien. Rendez-vous dans le 1er arrondissement, place Vendôme, là où des officiers allemands ont élu domicile après avoir marché sur Paris, là où quatre années et deux mois durant, ces hauts gradés du régime nazi ont terrorisé les employés du Ritz qui s’efforçaient de ne rien laisser paraître, forcés qu’ils étaient de servir l’ennemi sans broncher ni fléchir.
« Vous et moi, on connaît la fin de l’histoire, mais eux ils ne savent pas. Ça aurait pu durer 10, 15 ou 100 ans, illustre Philippe Collin, l’auteur, lui qui sera bientôt de passage au Salon international du livre de Québec. J’ai écrit Le barman du Ritz au présent du passé parce que je voulais que le lecteur comprenne que Frank Meier ne sait pas ce qui l’attend. Il faut qu’il avise en fonction de ce qui se passe dans le monde, ou dans l’hôtel. »
Violence et raffinement se conjuguent donc au quotidien pour le personnage-titre, sorte d’influenceur avant la lettre, une figure archiconnue de son vivant, et à l’international, dans l’univers du luxe. Gabrielle Chanel, Ernest Hemingway, Winston Churchill, Francis Scott Fitzgerald, Cole Porter, Joséphine Baker et tant d’autres se sont désaltérés à ses doux nectars, ses créations alcoolisées apparemment divines. Réputé — avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale — et prisé des élites de l’art comme du monde politique, le mixologue avait d’ailleurs publié ses recettes en 1936. Cet ouvrage (intitulé The Artistry of Mixing Drink) est tombé dans le domaine public entre-temps, et Philippe Collin a entrepris de le rééditer. Ce livre, sorti en même temps que Le barman du Ritz, est aussi publié chez Albin Michel.
« L’art du cocktail, pour utiliser son titre en français, avait été imprimé à 1 000 exemplaires et seulement en anglais. C’était vraiment un objet de collection pour les VIP. En plus, c’est assez marrant parce que les 300 premiers sont numérotés et dédicacés. On voit, du coup, l’influence qu’avait Frank Meier parce que les gens à qui c’est adressé sont très importants. C’est évidemment la jet-set, mais aussi des hommes politiques comme le fils de Roosevelt. C’est une espèce de best-seller mondain, en fait. »
Je n’est pas exactement un autre
Natif de Bretagne, Philippe Collin s’est transplanté à Paris d’où il a peu à peu gravi les échelons de France Inter, radio publique qui l’emploie encore à ce jour et d’où il agit maintenant comme réalisateur de balados (dont l’excellent Face à l’histoire). « L’une des choses qui m’a fasciné chez Frank Meier, c’est que je suis, comme on l’appelle aujourd’hui, un transfuge de classe. Quand on a fait ce chemin-là, on est vraiment sensibles à ceux qui l’ont fait aussi. »
Si l’auteur et journaliste s’est autorisé à entrer au Ritz une première fois, c’est parce que le travail l’y a amené. Jamais, autrement, n’aurait-il poussé la porte de cette institution mythique, de ce repaire des riches et célèbres de ce monde.
« Je suis arrivé à Paris en 1998, à 23 ans, et il se trouve que j’avais été très marqué par Paris est une fête, dans lequel Hemingway est fasciné par le Ritz, là où il passe prendre Scott Fitzgerald, qui y réside avec Zelda. […] Au départ, je n’osais pas y aller parce que j’arrivais d’un milieu très modeste et que j’avais une sorte d’interdit social. »
C’est finalement la femme de John Lennon qui lui permettra de goûter au fruit défendu. « En 2002, alors que je travaillais déjà pour France Inter, j’ai appris que Yoko Ono était à Paris pour une exposition. J’ai appelé son agent, j’ai réussi à obtenir une interview, mais comme c’est le cas avec toute star mondiale, il fallait que je me déplace à l’hôtel où elle séjournait. Il se trouve que c’était au Ritz. J’ai donc pu y entrer avec une légitimité. Je me suis pointé une heure en avance, et je suis resté après qu’elle est remontée à sa chambre. Je me suis rendu compte que je pouvais me payer une bière, que l’ambiance était assez sympa, pas trop oppressante, et j’y suis retourné plusieurs fois. »
De là, un employé du Ritz l’a mis au parfum de l’existence de ce Frank Meier, héros de la Résistance à sa manière, un homme né de parents polonais très pauvres, et fort probablement juifs, dans l’Autriche-Hongrie du XIXe siècle. Il s’est arraché à la misère en migrant vers les États-Unis, où il a appris les rudiments de la mixologie, auprès du non moins célèbre Charles Mahoney, avant de regagner le vieux continent, de renier sa patrie et de combattre dans les rangs de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale.
« Je pense qu’il s’est senti très bien intégré dans la République française. Donc il va la défendre, ce qui est fort quand même comme geste. Il l’a défendue contre son pays d’origine, qui n’était pas une république, mais bien un empire où il n’y avait pas beaucoup de liberté individuelle, où les petites gens et les juifs ont pu être maltraités. Et par ailleurs, je n’arrive pas à prouver qu’il est juif. Moi, j’ai fait le choix de romancier de dire qu’il l’est. »
Au-delà des lustres et du clinquant
La quantité impressionnante, sans cesse grandissante, d’œuvres sur le sujet en témoigne : la Seconde Guerre mondiale est un vivier pour les créateurs. Philippe Collin n’y échappe pas. Avant d’écrire ce roman, son premier, il a rédigé des essais sur Philippe Pétain et Léon Blum, figures marquantes de ce conflit armé terriblement photogénique. (À cet égard, mentionnons, au passage, que Le barman du Ritz aura droit à son adaptation au cinéma. « On va faire un film », se contente-t-il de commenter, rieur, au septième ciel.)
Collectivement, cette époque fascine parce qu’elle constitue, pour paraphraser Philippe Collin, une rupture de civilisation. Bien que trop jeune pour en avoir fait lui-même l’expérience, l’écrivain confie que le conflit a marqué sa famille au fer rouge. « Mes deux grands-pères ont été faits prisonniers de guerre en Allemagne pendant cinq ans, dans deux camps. Mes grands-mères étaient des femmes françaises séparées de leur mari, avec des enfants. Mon père a une sœur qui est née avant la guerre, et ma mère avait déjà deux frères et sœurs. »
Philippe Collin a mis plus de deux décennies pour donner corps à cette idée de livre, pour raconter l’insaisissable Frank Meier — qui est devenu son alter ego, en quelque sorte, dans l’écriture. Sa démarche de création, qui s’est développée sur le temps long, arrive à terme à point nommé, à l’heure où l’extrême droite connaît une nouvelle montée de popularité en Allemagne, alors que le monde replonge, Trump et ses sbires aidant, dans les ténèbres, les déportations de masse et les saluts fascistes. Le barman du Ritz est, en ce sens, un devoir de mémoire. Un livre important.
Photo : © Roberto Frankenberg














