En 2022, l’auteur canado-américain John Irving faisait paraître The Last Chairlift, son quinzième roman, disponible en français depuis janvier 2025 sous le titre Les fantômes de l’Hotel Jerome. Renouant après sept ans d’absence avec ses thèmes fétiches, l’auteur nous amène à la rencontre d’Adam, fils d’une skieuse petite, mais puissante, qui découvre la vie auprès de sa cousine lesbienne émancipée, de son beau-père transgenre, et d’une panoplie d’autres personnages colorés sans oublier les quelques fantômes qui donnent son titre à l’ouvrage.

À la mi-janvier, je terminais ma lecture du dernier roman de John Irving, Les fantômes de l’Hotel Jerome, première incursion pour moi dans l’univers de cet auteur majeur de la littérature américaine. Or, cette première lecture revêtait un caractère particulier, puisque j’avais rendez-vous avec John Irving de passage au Québec. La COVID est malheureusement venue — encore une fois — changer nos plans et ce qui devait être une rencontre chaleureuse avec l’auteur dans le lobby d’un hôtel montréalais s’est transformé en conférence virtuelle. Malgré la distance, la chaleur et la générosité de l’écrivain transcendent l’écran, tout comme son indulgence quant à mon anglais chancelant.

Un livre, plusieurs titres
Pour Irving, découvrir le titre des traductions de ses romans est quelque chose qu’il a toujours apprécié, puisqu’il a lui-même en tête plusieurs titres pour ses œuvres. Ainsi, le roman, qui aurait pu s’intituler Rules for Ghosts, Darkness as a Bride ou encore Honeymoon on the Cliff, a finalement adopté en version anglaise le titre de The Last Chairlift, en référence à un passage émouvant se déroulant à la fin de l’ouvrage. Dans la traduction française parue chez Seuil, le livre prend pourtant le titre qu’on lui connaît, Les fantômes de l’Hotel Jerome, ce luxueux hôtel d’Aspen, que l’auteur a visité à de nombreuses reprises dans sa jeunesse et qui, dans le récit, est peuplé de fantômes.

Un roman autobiographique?
En lisant Les fantômes de l’Hotel Jerome, il m’a semblé y voir de nombreuses ressemblances avec la vie de l’écrivain. J’en suis candidement arrivée à la conclusion que ce livre était certainement son texte le plus autobiographique. Lorsque j’aborde le sujet avec Irving, celui-ci me répond en souriant qu’il est familier avec cette question qu’on lui pose à chacune de ses publications. Il est vrai que l’assise de ses textes, ce qui constitue les premiers chapitres généralement consacrés à l’enfance et à l’adolescence de ses héros, est souvent constituée d’éléments rudimentairement inspirés de sa propre vie. L’histoire s’ancre dans un terrain familier puis tout change.


Les fantômes de l’Hotel Jerome regorge de membres de la famille qui entretiennent tous entre eux d’étroites relations parfois anxiogènes et envahissantes, mais toujours protectrices et pleines d’amour.

Ainsi, lorsqu’on le questionne sur la nature autobiographique du roman, Irving se demande de quelle partie on parle. Bien sûr, il y a le flou quant à l’origine familiale, mais tout le reste est différent. Selon lui, si c’était vraiment une autobiographie, ce serait un feuillet de quelques pages absolument inintéressant. Ce qui rend Les fantômes de l’Hotel Jerome aussi pertinent aux yeux de John Irving est toutefois en lien avec un événement récent de sa propre vie.

Dans tous les livres de l’auteur, le beau-père est un héros à l’image de Colin Irving, son propre beau-père. Lorsqu’un beau-père est présent dans une histoire de John Irving, celui-ci est plus qu’un chic type, il est héroïque. Et monsieur Barlow n’y fait pas exception. « Ma femme et moi étions à un festival d’écrivains à Key West lorsque nous avons appris que mon beau-père, Colin Irving, était décédé. Il avait 100 ans et ça m’a frappé durement. Mais j’étais tellement content qu’il soit en vie et capable de lire Les fantômes de l’Hotel Jerome parce qu’il savait combien je l’aimais et l’honorais dans mes romans. »

La perte de l’homme qui a inspiré tant de figures héroïques dans l’œuvre du romancier a donc coïncidé avec la publication de ce dernier livre. « J’adore Elliot Barlow et tous les autres personnages qui ne sont pas exactement autobiographiques, mais qui sont, d’une manière plus spirituelle, modelés sur lui », me confie John Irving avec émotion.

Les sources d’inspiration
Outre la figure du beau-père, Les fantômes de l’Hotel Jerome regorge de membres de la famille qui entretiennent tous entre eux d’étroites relations parfois anxiogènes et envahissantes, mais toujours protectrices et pleines d’amour. Chez Irving, la famille, c’est les parents, certes, mais aussi les ex, les conjoints, les amies et leurs amis. Et c’est cette énorme toile familiale qui explique pratiquement à elle seule la longueur du roman, selon l’écrivain.

Cette histoire, qui existait depuis près d’une décennie à travers des fragments, sur des feuillets épars, dans des cahiers de notes, qui prenait forme dans des listes de personnages et des lignes du temps, n’a pourtant pas pris plus de six ans à écrire. « Au moment où j’ai commencé à écrire ce roman, j’avais l’impression de vivre avec ces personnages, vous savez, depuis huit ou dix ans. Je savais qui ils étaient. J’en savais plus sur l’endroit où ils se retrouveraient que sur l’endroit où je devais commencer », m’a-t-il confié. Une fois lancé dans l’écriture en décembre 2016, Irving n’a donc eu qu’à se replonger dans ses souvenirs de skieur et dans son enfance au New Hampshire pour rédiger ces quelque 900 pages se déroulant sur près de quatre-vingts ans. « J’avais écrit les trois ou quatre derniers chapitres du roman avant de commencer, parce que j’écris toujours en me dirigeant vers une fin. Ce n’est pas nouveau. Mais dans ce cas-ci, je connaissais si bien l’histoire, parce que quand vous avez des personnages qui font partie d’une famille aimante et que cette famille est à l’image de celle d’Adam, eh bien, vous devez savoir ce qui va leur arriver avant de commencer. Et, vous voyez, savoir ce qui va arriver à Nora révèle tout sur la façon dont Nora se comporte en tant qu’enfant et jeune femme. »

Questionné sur l’omniprésence des personnages queer dans cette histoire, Irving explique que cette sensibilité fait partie de lui depuis toujours : « Le respect des personnages queer est aussi ancien et ancré dans ma propre famille que mon soutien aux droits des femmes et à l’avortement. » Un rôle d’allié qui lui vient sans doute de sa mère, infirmière dans un service de planning familial, mais aussi de son frère et de sa sœur, tous deux homosexuel·les, qui lui ont malgré eux fait découvrir la discrimination, voire la haine dont ils pouvaient être victimes.

Écrire à 83 ans
Et écrire à 83 ans, ça change quoi? Selon Irving, pas grand-chose. Déjà à l’adolescence, alors que ses camarades affectionnaient les écrits de Faulkner et de Hemingway, Irving se passionnait pour les romans du XIXe siècle : « Je pourrais aussi bien dire que j’étais déjà démodé quand j’étais adolescent! » Alors qu’il a toujours admiré Melville, Dickens, George Eliot, Flaubert, il a maintenant l’impression « d’y être vraiment », concluant en riant : « Vous pourriez dire qu’à 80 ans, je ne suis pas plus démodé que je ne l’étais, n’est-ce pas? »

Photo : © Derek O’Donnell

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