Actrice, scénariste, metteuse en scène, réalisatrice de films, dramaturge… Sarianne Cormier est une artiste complète. Ce mois-ci, le texte de sa pièce Julie paraît aux Éditions du remue-ménage; le parfait prétexte pour lui parler de son rapport aux livres.

Sarianne Cormier arrive préparée, souriante, devant ce café de la Petite Italie où elle m’a donné rendez-vous. Je ne l’ai encore jamais rencontrée avant ce jour, mais je sais déjà que je vais l’aimer. Je commande un latté, elle me l’offre. « Le Caffè Italia, c’est pour les amis », qu’elle me dit.

Sur les pages de son cahier, posé à côté de sa tasse, une vingtaine de titres griffonnés au plomb, en vue de cette entrevue pour Les libraires. Elle a fait ses devoirs. En fait, on sent que l’adolescente qu’elle a été, et qu’elle donne à voir dans Julie, fait toujours partie d’elle. Et comment peut-il en être autrement quand on sait le drame qu’elle a vécu, la disparition d’une amie (Julie Surprenant — muse de sa nouvelle pièce), peu avant l’âge adulte?

Mais revenons à son rôle de libraire d’un jour — mandat qu’elle ne prend visiblement pas à la légère. Ma première question, raccord avec Julie, porte sur sa lecture la plus marquante de l’école secondaire. Les yeux posés sur ses notes, prête à en raturer l’un des éléments, elle nomme Le cœur découvert de Michel Tremblay, lecture obligatoire qu’elle a eue à la polyvalente, du temps où elle vivait toujours chez ses parents, à Terrebonne. « J’ai pogné de quoi. Les personnages vivent leur vie, leur émancipation sexuelle, et ils vont au Festival des films du monde, dans le temps où ça existait et que c’était cool. Je me disais “je veux que ma vie ressemble à ça”. Je les trouvais tellement chanceux d’aller à ce festival et de manger de la tarte au citron. C’était à l’époque où les calories et les gros gâteaux étaient à la mode. C’est surtout le côté culturel de Montréal que je trouvais extraordinaire. La tarte au citron aussi. »

Se faire des scènes
Sans surprise, parcourir le rayon théâtre des librairies fait partie des habitudes, comme lectrice. Du tact au tact, la diplômée du Conservatoire nomme Sébastien David, un collègue, lorsque vient le temps de nommer un dramaturge qu’elle admire. « Je l’aime autant comme auteur que comme ami. Notre écriture est vraiment différente, mais il y a quelque chose qui nous appartient à tous les deux, cette manière d’écrire des bonnes madames de banlieue. Il écrit bien la langue de Longueuil. Il faut lire Une fin, présentée cet hiver au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et Dimanche Napalm, pour lequel il a gagné un Prix littéraire du Gouverneur général en 2017. »

Il arrive aussi que Sarianne ait des coups de cœur pour des textes qu’elle scrute de fond en comble en apprenant ses répliques, lorsque d’autres metteurs en scène l’embauchent comme interprète. C’est ce qui est arrivé en décembre dernier, dans les coulisses de l’Usine C, quand elle a, sous la direction de Brigitte Poupart, donné corps aux mots d’Alice Birch, traduits par la prolifique Maryse Warda. « Alice Birch, qui a d’ailleurs porté à l’écran des livres de Sally Rooney [Conversation with Friends et Normal People], fait une fixation sur la maternité, sur le féminisme et sur la position des femmes qui me fait vraiment du bien. Anatomie d’un suicide, le texte que j’ai joué, a l’air sombre parce que ça parle de filles qui décident de mettre fin à leurs souffrances par la mort, mais ça reste quand même positif parce que c’est leur choix. J’ai trouvé l’écriture d’Alice Birch vraiment renversante. Il y a beaucoup d’humour, là-dedans. C’est très anglais. Même dans leurs creux les plus profonds, les personnages ont leurs moments de lumière. Leur ironie existe toujours. »

Dans un tout autre registre, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll est un jalon important dans le curriculum vitæ scénique de Sarianne Cormier. Neuf années durant, elle a parcouru le monde — les États-Unis, le Canada, l’Asie — grâce à cette production pour jeune public orchestrée par Hugo Bélanger, où elle défendait plusieurs rôles. « Chaque première, Hugo donnait un cadeau à ses acteurs, un livre qui nous représente. Quand j’ai fait Alice la première fois, et que je venais de finir l’école de théâtre, j’ai reçu de lui l’œuvre complète d’Hans Christian Andersen. Ça a vraiment changé ma vie. J’étais déjà obsédée par La petite fille aux allumettes, tellement que je m’en suis inspirée pour un court-métrage. Je suis tout autant fascinée par La petite sirène. J’espère faire un film de sirènes un jour. Ce que j’aime, chez Andersen, c’est son rapport à la morale, qui est souvent déconstruit par les Walt Disney de ce monde. C’est terrible, ce qu’il a écrit. C’est cruel. »

Phylactères et autres friandises
Les bandes dessinées, ouvrages plus pesants que la moyenne, façonnent le décor et la vie de Sarianne Cormier. « J’avais une grosse bibliothèque et elle s’est effondrée, confie-t-elle, mi-figue, mi-raisin. J’ai dû faire des choix, me départir de plusieurs livres, les déposer dans le Croque-livres de ma ruelle. » Ont survécu à l’élagage les BD d’Obom, une autrice et illustratrice québécoise (née Diane Obomsawin) qu’elle affectionne particulièrement. « Obom a fait le livre qui me fait le plus rire au monde, qui s’intitule Plus tard… Je pense que j’ai acheté toutes les éditions de ce livre-là. Son humour me fait mourir, et tous ses livres sont bons. Elle a aussi écrit une autre BD qui s’appelle J’aime les filles, parue à L’Oie de Cravan. C’est plein de nouvelles sur des femmes qui font leur coming out lesbien. C’est vraiment, vraiment beau. Puis, elle a fait un grand livre que j’ai donné à mon fils, Le petit livre pour les géants. Le jour où c’est sorti, j’ai attendu devant la librairie pour l’acheter. Il y a plein de mots dans sa langue autochtone à elle, en abénakis. »

À force apparemment égale, mais dans un tout autre style, Sarianne Cormier est une grande fan de Paul Auster. « Il a été l’une de mes idoles pendant une grosse partie de ma vie, tout comme son épouse, Siri Hustvedt, qui a fait La femme qui tremble. C’est pas un essai, c’est pas un roman, je sais pas c’est quoi, mais j’adore ça. » Concernant Auster, elle recommande tout particulièrement Je pensais que mon père était Dieu, recueil tiré d’une émission de radio que le regretté New-Yorkais a animé. « Il lisait des lettres que lui envoyaient des gens de partout aux États-Unis, des lettres racontant des moments extraordinaires de leur vie. Ce n’est pas vraiment de lui, forcément, et c’est une langue vraiment différente [de ce qu’on retrouve habituellement en littérature]. Mais ça m’a beaucoup inspirée pour Julie. »

Pour créer ce spectacle devenu objet tangible, et qui sera sur les tablettes ce 14 avril, Sarianne Cormier a fait un travail d’excavation d’ordre linguistique, une sorte d’archéologie de ses souvenirs pour arriver à recréer la parlure des adolescents du Québec au tournant du millénaire. Et là encore, assise sur mon siège de La Licorne, j’ai eu l’impression de faire partie de sa gang d’amis.

Photo : © Chloé Charbonnier

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