Le ciel qui s’éteint, c’est vraiment une image forte et originale. Comment est née cette idée?
C’est un peu par hasard, comme ces éclairs d’inspiration qui nous frappent parfois sans crier gare, que j’ai eu envie d’écrire à partir de cette disparition. Il s’agit de mon moteur d’écriture. J’étais en Amérique du Sud depuis un très long moment et je commençais à réaliser que le vide qui m’habitait ne serait pas comblé par ce voyage; je ressentais une terreur existentielle assez intense, que j’ai voulu récréer métaphoriquement, par un cataclysme réel surgissant dans un univers fictif.
Alors que plus rien ne semble avoir de sens, Éli se lie d’amitié avec ses voisins. S’accrocher aux autres, créer des liens, être ensemble : est-ce une façon de contrer le néant?
Absolument. L’obsession que développe Éli pour sa voisine survient après la perte de tous ses repères. Sa grand-mère vient de mourir, les étoiles se sont éteintes; elle se cherche une figure maternelle, en quelque sorte, qui puisse la réconforter. Il y a cela, mais aussi le fait que sa voisine peigne. L’art de cette dernière fascine Éli, qui s’imagine que le sens de la catastrophe lui apparaîtra lorsqu’elle pourra voir le tableau que Margot est en train de réaliser. J’ai voulu écrire sur ces moments où, dans l’existence, on s’accroche à une personne désespérément (pour le meilleur et pour le pire). La relation qu’entretiendra Éli avec Francis, le fils de sa voisine, sera quant à elle plus discrète, mais tout de même importante. Je pense que j’ai voulu explorer plusieurs facettes du désir, de cet élan qu’on a vers les autres et qui nous aide à traverser les moments de crise.
Qu’est-ce que le titre Contours évoque pour vous?
Les contours de la création. Lorsque j’écris, j’ai l’impression que je n’arrive jamais à dire exactement ce que je voudrais dire. Comme mon personnage, le sens ne cesse de m’échapper. Je n’arrive toujours qu’à esquisser la forme des choses. J’ai écrit un livre-cage dans lequel j’ai placé des personnages aux prises avec ce même problème; l’écriture pour Éli et la peinture pour Margot. J’avais envie de voir ce qu’elles en feraient.
La disparition du ciel ainsi que celle des gens sont abordées dans le roman. En quoi les thèmes de l’absence et de la perte vous inspirent-ils?
L’absence est un moteur d’écriture extrêmement puissant. Il s’agit d’un creux à combler qu’on doit remplir. Encore plus qu’une catastrophe, la disparition des astres est un point de départ. Il n’y a plus d’étoiles : et maintenant quoi? Que faire de tout cet espace vide? J’aime bien le parallèle qu’il y a à faire entre une toile vierge et le ciel noir à partir duquel j’ai construit mon roman. Comme le personnage de Francis qui, en tant que peintre en bâtiment, se charge d’effacer les traces de la vie passée pour permettre à une nouvelle œuvre d’exister, l’absence initiale est nécessaire, dans la logique de ce récit, pour que des événements se produisent et que des personnages interagissent entre eux.
Selon vous, comme le tente Éli, est-ce qu’écrire permet « de créer à partir du vide », de retenir ce qui disparaît?
Oui, d’une certaine façon. Je pense qu’en se mettant à écrire sur les événements qui se sont produits depuis la disparition des étoiles, Éli réussit à retenir quelque chose, du moins ses propres impressions. Et c’est tout ce qu’on peut faire, en fin de compte, confrontés que nous sommes au passage du temps et à la finitude des choses; retenir ce qu’on peut en l’écrivant ou en le peignant.
« Et peut-être que ce duel épique avait commencé bien avant la disparition, me disais-je, peut-être qu’on était en train de vivre la bataille ultime, le combat final du creux contre le plein, du sens contre le non-sens, de l’ordre contre le chaos. Mais on résistait, on résistait de toutes sortes de manières, il était impératif de résister », lit-on dans le roman. Avec Margot qui peint et Éli qui tente d’écrire, l’art et la création jalonnent le récit. Pour vous, l’art est-il une manière de résister?
Oui, mais ce n’est pas la seule. C’est dans le mouvement qu’on résiste, dans les multiples tentatives de trouver un sens : en creusant, en courant, en questionnant le tarot, en aidant une colonie d’oiseaux à survivre à l’hiver, etc. Mes personnages sont tous plus ou moins désespérés, mais ils ne stagnent pas. Ils agissent pour ne pas sombrer dans l’absurdité.
Même si l’atmosphère s’avère apocalyptique et sombre, le roman est empreint de lumière. Était-ce important pour vous que votre histoire soit teintée d’espoir?
Cette question me fait très plaisir. Ce fut tout un travail de réussir à trouver la lumière dans cet univers inquiétant et sombre dans lequel j’ai placé mes personnages, comme il est difficile de rester positive dans le climat politique actuel. Je ne suis pas certaine d’y arriver complètement, je veux dire qu’Éli n’est pas totalement guérie de son vide existentiel, à la fin, mais je sens qu’elle arrive à mieux cohabiter avec lui.
Photo : © Sophie Gagnon-Bergeron













