Affirmer que le féminisme a mauvaise presse est un leitmotiv lassant, souvent utilisé par ceux et celles qui cherchent à minimiser sa force de frappe. Et pourtant, peu importe la forme choisie, pour peu que l’on croie en l’égalité, ce combat n’essouffle pas sa pertinence. La grande Simone de Beauvoir le résume mieux que quiconque : Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse, pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. Alors qu’aujourd’hui cette célèbre citation s’alourdit du poids de la prophétie réalisée, certaines écrivaines continuent de prendre la plume pour faire siennes les revendications d’autrices qui, avant elles et comme elles, ont compris que l’écrit a le pouvoir de défricher la société pour lui permettre un renouveau fécond.

Dans son dernier roman pour jeunes adultes intitulé Là où naissent les papillons, publié chez Gründ Québec, l’autrice Sarah Degonse contribue à cette réflexion pérenne en ancrant le féminisme dans le quotidien de la jeune génération par le biais de sa narratrice, Suzanne de Montbelliac. À 21 ans, cette jeune Montréalaise, au carrefour de sa vie d’adulte, vient tout juste de remplir la dernière case du bingo de la vie réussie en décrochant un emploi de rêve dans un des théâtres les plus prestigieux de Montréal. Si sa feuille de route marquée d’étoiles et de A+ devrait normalement la combler, étrangement, le coup d’œil lui donne davantage l’impression de regarder des instantanés de vie déconnectée. Elle coche pourtant toutes les cases : une amitié durable avec l’irremplaçable Justin. Un appartement charmant, idéalement situé, et, cerise sur le gâteau, assez éloigné du contrôle de sa mère, qu’elle partage depuis quatre ans avec un gentil garçon. Comment expliquer alors que seuls l’éclat gris-vert des yeux de sa collègue Joséphine et la correspondance intrigante entre deux femmes du début du siècle soient en mesure de l’émouvoir? Est-il possible de se tromper alors que l’on pensait avoir suivi à la lettre toutes les étapes de l’assemblage? Doit-on laisser de côté les instructions pour trouver sa propre voie?


Le féminisme n’est pas la revendication d’une égalité physiologique, c’est vouloir les mêmes droits en tant qu’être humain. C’est demander une justice sociale, une égalité des salaires, de pouvoir disposer de son propre corps, etc. C’est le même combat depuis les débuts.

Ces questionnements font écho à ceux que l’autrice s’est posés à plusieurs époques de sa vie. Sarah ne s’en cache pas : Suzanne, c’est elle jusqu’au bout des ongles et jusque dans ses contradictions les plus évidentes. La Suzanne romantique, amoureuse infinie de l’œuvre de Jane Austen, comme la Suzanne féministe qui tente de trouver sa voie dans un univers artistique qui n’est pas toujours tendre envers les femmes. Si l’autrice peut rêver de bals et de somptueuses robes tout en étant consciente des injustices subies par les femmes du début du siècle, elle est également convaincue qu’il est possible de repenser le féminisme au-delà de l’étiquette négative qui lui colle trop souvent à la peau. Tout est une question de perspective : « Les étiquettes permettent de rassurer ceux et celles qui ont besoin de classer leurs expériences dans des cases. Mais ces étiquettes-là, elles nous nuisent énormément puisqu’elles sont formatées par une société qui a besoin de donner rapidement un sens à ce qu’elle voit. Il s’agit trop souvent de raccourcis. Lorsque l’on dit à une féministe qu’elle devrait être capable de soulever un canapé toute seule, ce n’est qu’un quiproquo qui nous éloigne des vrais enjeux. Le féminisme n’est pas la revendication d’une égalité physiologique, c’est vouloir les mêmes droits en tant qu’être humain. C’est demander une justice sociale, une égalité des salaires, de pouvoir disposer de son propre corps, etc. C’est le même combat depuis les débuts. »

Un combat que l’on voit se jouer dans une correspondance épistolaire que Suzanne découvre dans un écrin de bois gracieusement offert par Henri, son vieil ami antiquaire. Sur les pages d’un papier jauni datant de 1935, Prudence écrit à Rose. De sa calligraphie soignée, elle partage avec son amie les mots bouleversants de George Sand et de Colette, ainsi que ses réflexions sur les limitations frustrantes imposées par son sexe. Elle se questionne sur son avenir, rêve de liberté et admire les femmes qui ont le courage de leurs convictions. Malgré les années qui les séparent et l’évolution des mentalités (comme des technologies de communication), Suzanne sent une connexion sincère avec sa nouvelle amie de papier à travers des questionnements qui se font écho à travers le temps. Suzanne, c’est un peu Prudence. En fait, « […] on est toutes des Prudence. On est toutes des femmes qui se posent des questions, qui veulent des droits ».

Cette quête de droits, loin d’être un combat solitaire, trouve sa force dans l’union des femmes. C’est dans l’environnement malsain de son nouvel emploi, causé par un directeur aux mains baladeuses et aux idéaux tout aussi désinvoltes, que Suzanne découvre toute la force de la sororité face à l’adversité : « Dans le roman, Suzanne est témoin d’une situation houleuse entre une collègue et son patron. Initialement hésitante, elle choisit finalement d’aborder le sujet avec sa collègue, reconnaissant l’importance du dialogue entre femmes. Et je crois sincèrement à ça. Les femmes ont été conditionnées à se voir en ennemies. Le mouvement #MeToo a joué un rôle de catalyseur dans l’émergence d’une nouvelle forme de sororité. Le regard que l’on pose l’une sur l’autre doit être différent. Au lieu de juger, il faut s’entraider. Il faut arrêter de voir les femmes comme des pions à éliminer et les considérer comme des alliées précieuses qui peuvent nous aider à avancer. »

Le cheminement vers la solidarité et l’émancipation est au cœur du roman de Sarah Degonse, qui utilise la métaphore du papillon pour symboliser les élans intérieurs qui nous poussent à l’action : « Les papillons, c’est l’excitation d’où naît la ferveur du combat féministe, qui nous donne l’élan pour nous battre pour nos droits et choisir le cours de notre vie. » Suzanne incarne cette quête d’autonomie d’abord en s’opposant à ses parents, à sa mère surtout, par le choix d’une carrière artistique. Elle va également au-delà des attentes sociales en suivant les élans de ses papillons amoureux et en osant aimer à sa façon : « Je pense que dans la vie, il faut suivre un peu son propre instinct. C’est ce que j’avais envie de dire à Suzanne dans ce roman. Oui, elle a fait ce qu’il fallait. Elle s’est mise en couple, a habité avec un garçon même si la passion s’est vite envolée. Mais finalement, elle se rend à l’évidence qu’elle n’existe pas vraiment dans ce choix. Je voulais qu’elle se choisisse, elle. » L’attirance de Suzanne pour Joséphine se cristallise à travers sa lecture de la correspondance entre Prudence et Rose, miroir de ses propres émotions. Comme Prudence, Suzanne doit se rendre à l’évidence que la vie ne se limite pas à ce qu’elle a appris. Elle doit s’écouter, faire taire le bruit de la société et de ses propres angoisses, pour oser prendre des risques et même, s’il le faut, se tromper. Tout revient à cette perle de sagesse que le père de l’autrice lui répétait lorsque l’indécision la taraudait : écoute ta petite musique intérieure.

Si vous doutez toujours de la pertinence d’un roman féministe à notre époque, détrompez-vous. Là où naissent les papillons est un (r)appel puissant à l’affirmation de soi, comme femme et comme individu. Ce texte, drôle, touchant et sincère, sème les graines d’une prise de conscience collective qui doit germer dans la tête de la jeune génération pour que s’enrayent les mécanismes qui isolent et oppriment. À nous maintenant de nous laisser porter par ces mots et cet élan solidaire en osant ajouter une pierre à l’édifice que des femmes avant nous ont érigé en reines. Ce n’est qu’en conjuguant nos actions au pluriel que nous gagnerons la bataille.

Photo : © Mathieu Rivard

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