Avec Un Canadien à Paris, Jean-Pierre Charland entame une nouvelle série où l’Histoire se lit comme un roman. Fidèle à sa méthode minutieuse, l’auteur des grandes sagas québécoises conjugue archives et imagination pour donner chair à la mémoire collective.

Douzième étage d’un édifice gris, tout neuf, dressé au bord d’une autoroute. En bas, à travers une grande vitre du rez-de-chaussée, des silhouettes s’activent sur des tapis roulants, comme figées dans un surplace futuriste. Le GPS a bataillé pour trouver l’adresse — quartier encore absent des cartes, comme s’il n’existait pas tout à fait. L’ascenseur m’avale, puis s’ouvre sur un appartement minuscule avec une vue large : au loin, les arbres ont des teintes presque sépia qui contrastent avec la pluie. Le temps se prend pour une photo d’archive. Le fauteuil où je m’assois est confortable — on pourrait y écrire longtemps, mais je remarque qu’il n’y a pas de chat. Jean-Pierre ajuste son appareil auditif avant de plonger dans sa vie d’écrivain.

« J’ai commencé mon premier roman à 12 ans. Trois pages. » Il a eu une première vie d’auteur, « quatre romans, un par année », vite devenue incompatible avec l’université, puis le travail. Vingt ans sans écrire. « Dans les années 1990, je me suis autorisé à ralentir. C’est le temps qui me manquait. Depuis, je n’ai pas arrêté. » Professeur d’histoire retraité depuis 2014, il a traversé la pandémie en écrivant « tous les jours ». Aujourd’hui, il passe de quatre à deux romans, puis bientôt un par an. « Ça devient plus dur, physiquement. Et si je ne veux pas que ma femme me quitte, il faut que je garde un peu de temps libre », sourit-il.

L’homme a publié plus d’une cinquantaine de titres, des sagas et des enquêtes historiques devenues un rendez-vous pour un lectorat fidèle. Il se définit pourtant avec la simplicité d’un col bleu du récit : « Je suis un pusher d’histoires. Je vends de l’histoire. » À 6 ans, déjà, il aimait l’Histoire. À l’adolescence, les récits de navigateurs solitaires — Bernard Moitessier, notamment — l’ont initié à l’ailleurs. Cette double pulsion, la rigueur du réel et le désir d’évasion, irrigue tous ses livres.

« Mes romans sont des romans historiques… de vrais romans historiques »
La recherche ne vient pas après l’inspiration; elle en est le moteur. Charland ouvre de grands écrans : d’un côté, son manuscrit; de l’autre, les archives. Il consulte La Presse sur le site de la BAnQ pour vérifier le programme exact d’un cinéma « le 12 octobre 1932 ». Il fouille les journaux pour savoir où l’on se retrouvait, ce qu’on mangeait, comment on s’habillait. Il collecte des photographies pour chaque lieu et chaque visage — réels ou inventés — avant de les décrire. Il revit le paysage urbain à travers des films d’époque. Et si la ville sent parfois le charbon, il calcule même « combien de tonnes de crottin » jonchaient les rues de Montréal en 1867. « Les détails vérifiables donnent de la crédibilité. C’est devenu ma façon d’écrire. »

Ses scénarios, dit-il, « sont toujours les mêmes » : comment des personnages ordinaires vivent les bouleversements de l’Histoire — l’emprise du clergé, la pauvreté, la guerre, la crise, la Révolution tranquille. « Je tiens à un personnage auquel le lecteur peut s’identifier, qui se bâtit une vie malgré les contraintes. » On lui reproche parfois « trop de politique ». Il sourit : le réalisme l’impose. « Une institutrice de 17 ans perdue en campagne ne s’y intéresse pas : Félicité est le seul roman où la politique n’entre pas. Mais un étudiant de 22 ans en 1936 ne peut pas ne pas s’en passionner. »

Paris, 1936 : la beauté et le danger
Son nouveau cycle, Un Canadien à Paris, l’emmène hors du Québec. Il avait goûté ce dépaysement en suivant les pas d’Eva Braun jusqu’en Allemagne. Ici, cap sur Paris, 1936, au son de « Tout va très bien, madame la marquise ». « À lire les journaux français, on dirait une inconscience totale. Hitler annonce son intention d’attaquer la France, et on fait comme si de rien n’était. Les partis se fragmentent, trente gouvernements entre 1919 et 1939! » Il place Théodule, un jeune Québécois, au cœur de cette apparente insouciance, « avec une attitude typiquement québécoise : l’extrême centre », et observe comment les condescendances françaises frottent l’identité d’un Canadien français des années 1930. Sa sœur, Ophélie, apportera au fil des tomes un regard féminin : exode, évacuations d’écoles, entraide des réfugiés.

La résonance avec aujourd’hui est assumée. « On vit des tensions comparables. On minimise des menaces évidentes. » Il lève les yeux vers la pluie, presque étonné du calme de la pièce. « Voyager, écrire : ce sont deux manières de suspendre le temps. Quand j’écris, il n’y a plus que moi et l’écran. Ça agit comme un calmant. » Il raconte son « roman de chimiothérapie », Un homme sans allégeance, commencé le premier jour du traitement de sa conjointe et achevé le jour de la dernière séance. « Écrire met une distance qui aide à tenir. »

Les femmes, la force, la langue
L’univers de Charland est traversé de personnages féminins d’une « force tranquille ». « J’ai grandi dans un monde où les femmes occupaient une grande place. Ma mère aimait dire : “L’homme qui va me battre n’est pas encore né, parce qu’il va bien finir par s’endormir.” » Félicité lui reste cher : un roman entièrement porté par la voix intérieure d’une jeune institutrice isolée « dans les rangs », face à l’hostilité, aux rumeurs, à l’Église — et à un dossier d’archives tellement vrai « qu’on en a conservé les noms : Malenfant, Tarasine, et un enfant prénommé… Hélas ». Il en rit encore.

À 20 ans, il entrait dans les années 1970. « Pour quelqu’un qui a connu cette atmosphère de liberté, 2025 est décourageant. » Il marque une pause, avant d’ajouter : « L’effet sida a été une douche froide — une rupture dans cet élan de liberté. Il n’y a pas que ça, bien sûr. Mais au Québec, cette période a aussi été celle d’un formidable accès aux études et d’un éveil politique. » Sa série Génération 1970 a capté ce basculement intime et social — l’ascenseur, là encore, comme métaphore d’un pays qui change d’étage.

Il connaît l’effet de ses livres. « Un homme m’a dit au Salon du livre que ma série avait aidé sa femme, décédée d’un cancer. Une lectrice en phase terminale s’inquiétait de la date du dernier tome. » Il ne s’en vante pas; il mesure. « Je suis heureux si ce que je fais trouve des oreilles. Publier des romans et que tout le monde regarde ailleurs, ça ne m’intéresse pas. » Sinon? « Je me remettrais à la peinture. Il y a un lien entre composition d’un tableau et d’un roman. Mais je suis perfectionniste. Pour entreprendre [la peinture], il me faudrait le temps d’être très bon. »

Avant de refermer son propre livre, Un Canadien à Paris, que voudrait-il que l’on garde? « Le sentiment d’une époque troublée et troublante, avec ses ressemblances au présent. Et puis l’évasion. J’écris parce que ça me sort de la quotidienneté. J’espère que mes romans font pareil. » Il imagine son lecteur idéal : « Une personne devant un foyer, un chat sur les genoux, mon roman dans les mains, un porto à côté. » Ici, pas de chat, mais un fauteuil qui donne envie de rester. Dehors, la pluie rend au monde son grain d’archive. Dedans, un écrivain sourit : « Je n’ai pas fini d’écrire. »

Photo : © Martine Doyon

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