Vous n’avez peut-être pas encore lu Katia Belkhodja, celle à qui l’on a décerné en novembre dernier un Prix littéraire du Gouverneur général pour son roman Les déterrées, un livre si bien ficelé que l’on comprend dès les premières lignes qu’il ait pu faire de l’œil au jury, « une fresque foisonnante, un récit titanesque plein de vie, de lumière et d’humour qui exhume les histoires, petites et grandes, des tentatives d’effacement », s’est-il exprimé. Il faut la lire, cette œuvre relatant les horreurs des conflits meurtriers et les actes immondes perpétrés, car c’est un roman dur, mais dont la douce ironie pas si douce nous montre les chemins empruntés de la résistance se trouvant au cœur des liens qui unissent les personnages les uns aux autres.

Ce livre se veut en quelque sorte un devoir de mémoire; Katia Belkhodja se souvient non pas pour honorer ou exhiber ses plaies, mais pour éclairer ce qui les a conduits, elle et les siens, à l’ici, au bout de l’exil. « D’un point de vue personnel, il y a des choses que je voulais protéger de l’oubli de façon très égoïste pour mes enfants, dit l’écrivaine. Des récits que ma tante m’a donnés, des récits que ma mère m’a transmis, des choses qui leur disent : voici de quelles failles, de quelles forces vous arrivez. Oui, de temps en temps on a brisé, c’est normal de briser, et oui toujours on a survécu. »

L’écriture, la révolution
La narratrice, Rym, brosse le portrait d’un pays, l’Algérie, du colonialisme, de la guerre d’indépendance, de la civile aussi, celle qu’on a appelée la décennie noire et qui a été payée à fort prix, ainsi que les guerres le sont toutes. Le dire aux enfants, « [l]eur en parler, même s’ils se sauvent en comparant des Pokémon. Surtout si ». Le fil n’est pas chronologique, on passe d’Hugo, Maxime et Gabriel, les fils de Rym et de la cousine Doumia, au grand-père Asias qui a une photo de Goethe dans son portefeuille et qui aura donné à ses petites-filles ce goût de la connaissance, la curiosité d’aller voir dans les dictionnaires et les encyclopédies. « On peut tout te prendre, sauf ce que tu as dans la tête. » On se trimballe de la bibliothèque municipale de Greenfield Park aux montagnes kabyles le temps de tourner la page; on déterre les morts pour pouvoir encore contempler leur visage et on célèbre la fête des voisins gaiement à coups de Mr Freeze et de Shakira.

Ce qui prime, ce n’est pas de suivre linéairement la trajectoire, il s’agit plutôt de rendre compte d’une généalogie tissée serrée naviguant au milieu de l’adversité et de la gaieté, au sein d’une écriture marquée tout au long par l’humour — dans le contexte cataclysmique du roman, il fallait le faire. « C’était important pour moi que ce ne soit pas misérabiliste, qu’on ne soit pas dans une espèce de pornographie de la douleur, de la misère des peuples du Sud. L’humour, c’est une distance et la distance, ça veut dire qu’on réfléchit sa condition. »

Cette fine dérision dont est serti Les déterrées apporte son intelligence au texte, à commencer par l’essence des protagonistes, tous sublimes : l’Inès, érudite étourdie, époustouflant personnage, socialement mésadaptée, où, jeune élève, après une consciencieuse étude analytique, s’apercevant que prier ou non avant les examens laisse ses résultats inchangés, décide de devenir agnostique pour de bon; la Doumia, rieuse, entêtée, piètre cuisinière, par tous les vents défenderesse des réfugiés; la Mouna, découvrant, jeune enfant, l’ultime sentiment de l’allégresse alors qu’elle se tient au bord du vide au quatrième étage de sa fenêtre, humant le dehors, inconsciente du danger et farouchement libre; c’est elle encore qui, à l’aide d’une feuille et d’un crayon, fera la preuve de la permutabilité des religions monothéistes, forçant les témoins de Jéhovah à rebrousser chemin; et Rym, portant un regard tendre et gouailleur sur tout ce beau monde et qui, petite, avait une poupée qu’elle a « refusé de mettre en soute dans l’avion parce que c’était [sa] fille, qu’on ne mettait pas ses enfants dans une soute à bagages ».

Par le récit, l’autrice parvient à défaire une partie de l’opacité entourant les conséquences collatérales. Les histoires qu’on se raconte protègent, elles sont le terrain fertile qui garde l’esprit éveillé, qui donne un sens, elles sont les livres dans lesquels la petite Katia Belkhodja se plonge, en Algérie, retenue à l’intérieur de la maison parce que hors les murs, c’est la guerre civile. Les livres, un coin douillet où se pelotonner, se gaver de péripéties. Pour la fillette, la tragédie n’est enfin ici que fiction dont elle se nourrit, quand dans Le Cid de Corneille, Don Diègue dit à son fils Rodrigue « va, cours, vole, et nous venge ». Ces vers abreuvent le cerveau de Belkhodja : « on est une espèce qui fictionnalise pour survivre », dit-elle.

Plus tard, devenue adulte, elle écrit et sème des rébellions parce que pour elle, l’écriture devient l’endroit de toutes les libertés, et souhaite que tous et toutes se les arrogent. « Parfois, il faut dynamiter les ponts », annonce Inès, décaper le vernis, faire éclater le mensonge. Pour Rym, mais aussi pour Katia Belkhodja, ce serait de cesser de croire à « la nécessité de la tiédeur. On entend beaucoup qu’il ne faut pas en demander trop, qu’il faut être d’extrême centre, et que c’est la seule façon de rallier le plus grand nombre de gens, mais je pense qu’au contraire, il y a des choses qui deviennent radicales parce qu’on cultive l’extrême tiédeur, dit l’autrice. Il faut continuer à affirmer de façon excessivement claire l’humanité des uns et des autres ».

Éprouver le vertige
Une galerie de femmes ordinaires, monumentales, des mères, des sœurs, des tantes si solidement liées qu’on a l’impression qu’elles sont d’un même tenant — « [j]e n’est pas un autre, je est une cousine » —, des joyaux refusant de se soumettre au sort, même si parfois elles plient, inévitablement elles plient. À un moment, Rym se retient de toutes ses forces pour ne pas se tuer, engouffrée dans une dépression qui la consume autant qu’elle la culpabilise. Les morts en Algérie morts pour rien, sa mère, Lounja, traversant les continents pour qu’elle ait une existence meilleure, et elle, Rym, s’enlèverait volontairement la vie? « Ce n’est qu’en anglais que je pense au suicide. […] Il y a des choses auxquelles je ne peux pas penser dans la langue que ma mère a parlé à son ventre. » Lorsque Inès sent une bouffée d’angoisse l’envahir, elle songe au vacuum immense de la galaxie et ce néant l’apaise comme un silence, ça cesse de bourdonner. Et éternellement cette complicité, des soudures, des mortaises qui s’emboîtent et empêchent de s’écrouler. « Je pense que la sororité, dans tellement de cas, et c’est peut-être radical, mais c’est la chose qui nous sauve la vie, de plein de façons. Il y a quelque chose dans cette espèce de partage profond qui permet de se sortir des pires marasmes. Et on sait à quel point le travail invisible des femmes porte la société sur son dos », rappelle l’autrice.

Une autre raison d’écrire et de raconter réside justement dans cette volonté de transparence, de rendre visible. L’autrice parle de ce qui se transmet et se loge dans l’ARN, se répercute dans le corps des prochaines générations et devient cryptique si rien n’est dit, si rien n’est su. « En fait, le problème, c’est que si on oublie, on ne sait plus pourquoi on souffre. Alors que savoir pourquoi on souffre, c’est déjà le début de quelque chose, le début du chemin », explique Belkhodja. En ce sens, toutes les vérités seraient bonnes à dire tandis que ce qui est dissimulé ourdit sous la surface, ronge les nerfs, fabrique des traumas. Reconnue, dévoilée, la vérité est peut-être difficile, mais elle contient également ses germes qui serviront à construire la suite. « Il y a l’héritage de la violence historique, qui est aussi l’héritage de tout ce qui a été fait pour survivre. Paradoxalement, la survie, ça pèse, mais la survie, c’est de l’amour. Et ça, c’est du vent dans les voiles, c’est des mains qui tirent et qui poussent. On y va tous ensemble, on y va. »

Photo : © Marjorie Guindon

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