On sait que quelque chose de terrible est arrivé — on le devine — et c’est au fil des chapitres que le récit se déplie, que ses contours se révèlent. Les orphelines, comme d’autres livres de Sophie Bienvenu, commence par la fin sans nous donner toutes les clés, au départ, pour mesurer la pleine ampleur du drame. Les orphelines, c’est le roman, intrigant et prenant, d’une vie déjà difficile qui déraille. D’une catastrophe qu’on ne découvre qu’aux derniers milles, pas loin du point final. « Les gens heureux n’ont pas d’histoire, rappelle l’autrice. C’est comme une circulaire d’épicerie, ce que tu peux écrire avec eux. » Ce livre, donc, c’est un monologue à fleur de peau où le feu brûle entre les mots. (Il y a toujours, chez Sophie Bienvenu, une urgence de dire qui consume jusqu’à se faire un peu mal.)
Autant le préciser d’emblée : ce livre encore chaud, paru le 11 novembre, plaira à ceux qui ont aimé Et au pire, on se mariera, ce titre qui a révélé Sophie Bienvenu en 2011. C’est un ouvrage savamment ficelé qui rappelle (d’heureuse manière) ce roman porté à l’écran par la réalisatrice Léa Pool, dans un scénario de Bienvenu elle-même.
L’écrivaine se souvient : « À l’époque de la parution d’Et au pire, on se mariera, j’ai été amenée à rencontrer des jeunes dans les cégeps, et à Saint-Hyacinthe, une étudiante m’a dit : “tu en parles comme d’un petit livre, mais moi, je me suis fait abuser quand j’étais petite. Puis tu m’as donné une voix.” »
Les frissons la prennent encore en racontant cette anecdote. En guise de preuve, Sophie me montre la chair de poule sur son avant-bras. Je ne peux que me sentir pareille, animée, à sa suite (ces choses-là sont contagieuses) d’un trop-plein d’empathie pour cette cégépienne d’un autre temps, qui a probablement la jeune trentaine au moment de rédiger ces quelques lignes. Et j’espère qu’elle va bien.
C’est ce témoignage, plus que n’importe quel prix, qui a poussé Sophie Bienvenu à se consacrer à l’écriture à temps plein. « Après ça, je ne pouvais pas retourner travailler en publicité pour faire des slogans de Mise-o-jeu. Je me suis dit : si ça a touché cette personne, c’est que j’ai peut-être fait quelque chose d’important. »
Nul doute qu’elle fera aussi œuvre utile avec Les orphelines. C’est un roman qui témoigne des violences faites aux jeunes filles, qui traite de dépression avec réalisme. Qui donnera à d’autres lecteurs la sensation d’être vus. D’être importants.
Mais ce n’est pas pour autant une lecture lourde et drainante. Quiconque a déjà lu Sophie Bienvenu sait qu’elle joue de contrastes. Qu’elle en raffole; comique et tragique peuvent ainsi coexister au sein d’une même phrase. Et à cet égard, plus jamais je n’entendrai Qui a le droit de Patrick Bruel de la même manière. Sans refouler un éclat de rire. Cette ballade du brun chanteur n’est plus associée à la Cité Rock Détente mais à une adolescente téméraire et maussade (Elsa) qui se pète la fiole en skate.
Composer avec le doute
Passée de journaliste (elle a un temps écrit pour Voir à Québec) avant de devenir publicitaire, puis finalement romancière et scénariste, Sophie Bienvenu a un beau curriculum vitæ, de même qu’un agent, une bibliographie impressionnante et une page Wikipédia en son honneur. Femme de lettres accomplie, elle est assurément l’une des plus appréciées et prolifiques de sa génération. L’une des plus enviées et influentes, à n’en pas douter.
Pourtant, et jusqu’à tout récemment, le trac la prenait avant chaque parution chez les libraires. Malgré le succès, malgré le fait que ses livres soient mis à l’étude par des enseignants (c’est notamment le cas de Chercher Sam) et réédités en format de poche.
C’est à la suite de la publication de son avant-dernière offrande que sa manière d’aborder les lancements a changé. Que la pression, d’un sens, est tombée. Durablement. « Pour être honnête, J’étais un héros, c’était un peu une déception. Là, avec mes prochains livres, ça ne peut pas être pire. »
Sophie élabore, mi-figue, mi-raisin. Généreuse, surtout : « En même temps, je le savais un peu en le sortant. Personne n’avait envie d’écouter cette histoire-là d’un gars blanc de 65 ans, d’un homme blanc qui raconte sa maladie. Je pouvais le concevoir et regarde… c’était pas forcément mon meilleur. Donc là, après ce livre, je n’ai plus nécessairement ces attentes-là [que mes livres rencontrent leur public et fassent l’objet de bonnes critiques]. »
Pour écrire J’étais un héros, Sophie Bienvenu a puisé dans les souvenirs avec son père. Cette fois, en revanche, l’écrivaine s’inspire de la famille qu’elle a choisie. Des femmes qui l’ont façonnée, vue et fait grandir.
« Ma meilleure amie est décédée il y a deux ans. Quand je l’ai rencontrée, elle avait 40 ans et moi, 20 ans. Tout de suite, on s’est adoptées comme mère et fille. Ce roman… c’est ce qui se serait passé si elle avait vraiment été ma mère. Pour moi, Les orphelines, c’est d’abord et avant tout un hommage à mon amie. »
Une autre copine l’a nourrie pour créer Magda, la dame qui reçoit l’histoire d’Elsa (la narratrice) en pleine poire. « Je me suis inspirée de mon amie octogénaire, qui est Polonaise. Les orphelines, c’est un roman de femmes; c’est pour ça que les hommes n’ont pas de noms, que je les appelle le Comédien, l’Époux, Tonton… »
Avec son florilège de personnages principaux et secondaires déployés sur deux continents, entre le Québec, la France, la Pologne et même l’Italie, Les orphelines donne à voir des récits intimes d’immigration. Et comme toujours, dans son œuvre, ce mélange tout naturel, incarné, de québécismes avec des formules plus françaises. Cette langue, la sienne; Sophie Bienvenu est née en Belgique, a grandi en France et a, depuis longtemps, fait son nid dans la Belle Province.
Et elle a également, comme autrice, connu plusieurs vies. Son parcours débute au tournant du millénaire, à l’ère des blogues, quand elle publie un recueil de billets (Lucie le chien) aux éditions Hamac. Beaucoup l’ignorent, mais elle a livré une série de romances adolescentes en treize tomes, simplement intitulée (k), aux éditions de la courte échelle, avant de mettre au monde sa première fiction adulte.
Si La Mèche peut se vanter de lui avoir ouvert la porte de la littérature avec un grand L, c’est maintenant Le Cheval d’août qui édite, imprime et distribue son travail. Elle ne tarit d’ailleurs pas d’éloges à l’égard de Geneviève Thibault, la fondatrice de la maison qui a, comme de juste, travaillé à La Mèche avant de voler de ses propres ailes. « Pour moi, Geneviève, c’est la meilleure directrice littéraire au Québec. Des fois, je lis des livres et je me dis “my god, si Geneviève les avait édités, ce serait tellement meilleur!” »
Photo : © Justine Latour













