Dans un monde où le linge à plier s’accumule plus vite que son ombre, la mère de famille moderne trouve parfois des trucs pour ne pas sombrer. Ou du moins, pour utiliser ces moments à bon escient. Alors qu’un hiver gris et sans neige empêche la narratrice et ses enfants d’aller glisser ou de faire l’ange « pour [les] aider à faire en sorte que ça passe », cette dernière s’occupe donc ainsi : « Dans ces temps-là, je plie, je plie du linge et je pense, beaucoup, à toutes sortes de choses; face à l’impasse environnante je deviens, dans un sens comme dans l’autre, la femme qui plie », écrit-elle. « Danièle, elle plie en crisse », diront la mère et la belle-mère de celle-ci.
« C’est un choix de parler de choses très petites, comme du gazon et du linge, pour essayer de les faire entrer dans un livre et que ça devienne autre chose, parce que nos vies, l’expérience humaine sont faites beaucoup plus de ces détails que du reste », explique l’autrice. C’est à travers ce souci des parcelles de l’existence que la lecture se fait collective et sensorielle.
L’admiration de Danièle Belley pour le travail de Christian Bobin, écrivain français réputé pour son attention aux détails et aux ambiances, n’est pas étrangère à cette attention aux motifs du vécu. C’est d’ailleurs une citation de Le Très-bas, son ouvrage consacré à Saint-François-d’Assise, sorte de long poème en prose, qui sert d’exergue à Dans l’ordre des choses :
« Nous vivons dans des villes, dans des métiers, dans des familles. Mais le lieu où nous vivons en vérité n’est pas un lieu. Le lieu où nous vivons vraiment n’est pas celui où nous passons nos jours, mais celui où nous espérons — sans connaître ce que nous espérons, celui où nous chantons — sans comprendre ce qui nous fait chanter. »
La langue de Belley
À l’image de Bobin, Danièle Belley a composé elle aussi une sorte de long poème en prose, en forme de roman d’amour pour les banlieusards, où l’on espère plus que l’on désespère. Son écriture frondeuse et verbeuse n’a rien à voir avec la tendance actuelle au dépouillement.
« Quand on est née dans la ouate, condamnée à téter le lait maternisé des fatalités qu’on nous verse à volonté dans des blockbusters faussement tournés au Maghreb pour nous faire croire que la vie est certainement une chienne ayant traîné sa gale sur un autre continent que le nôtre, on s’éduque au malheur par les mouvements botoxés de la fiction, on pleure sur le pauvre sort d’un visage anguleux à vingt millions, éprouvant la noirceur sur fond de nuit américaine. »
Son humour, aussi, détonne dans la morosité de l’époque. On sent l’amplitude, le plaisir, l’élasticité du verbe chez celle qui travaille aujourd’hui comme rédactrice professionnelle, après des études collégiales en chant classique et un diplôme en interprétation du Conservatoire d’art dramatique de Québec.
La musique, propose-t-elle, influence beaucoup son écriture, plus que le théâtre et ses années comme comédienne : « Que je parle du passé, de maintenant au passé ou de changer de rythme et d’osciller, il y a quelque chose de musical là-dedans, note Belley en entrevue. Même faire des sauts temporels, un peu comme s’il y avait un soupir ou un silence. Il y a quelque chose de l’ordre du rythme, de la mélodie. Et même au niveau de la phrase, c’est comme un chant. »
Belley n’avait pas prévu pondre un roman. Cela s’est fait de manière non préméditée, en commençant par un récit qui a tout de même fait son chemin dans le livre. Le fait que le tout se présente en une suite de chapitres fermés (« comme une courtepointe », précise-t-elle) découle de cette approche intuitive. Chaque histoire sur le ménage, le gazon, les films de l’enfance, mais aussi l’écriture, les premiers chums, les premières jobs, le premier voyage en Europe se superposent à l’enfant et l’adolescente qu’elle a été, et l’adulte, la femme, la mère, la lectrice, qu’elle est devenue.
Plutôt que de les décrire comme une suite de cassures entre les âges, le roman fait habilement le lien entre les différentes étapes de la vie, comme si un seul souffle les portait. On respire et réfléchit ainsi de manière naturelle et fluide avec la narratrice. « J’ai une relation ambiguë avec la fiction, ajoute Belley. C’est pour ça que les livres arrivent tard dans ma vie, là. Je croyais qu’il n’y avait pas de monde en dehors de la fiction. »
Fertile banlieue
Mais pourquoi écrire sur la banlieue nord-américaine, sujet déjà très éculé, demande-t-elle, avant d’ajouter plus loin : « On sent déjà qu’on est en terrain connu, que le voyage sera organisé, que les clichés plairont; et s’il est vrai que la banlieue se présente comme un miroir grossissant — simple reflet des éléments qui la composent —, je cherche l’image qui bouge encore, celle qui a lieu avant de mourir dans l’étain. »
Car dans ce roman, le mouvement est perpétuel et la banalité n’existe pas, bien que l’on y tienne parfois mordicus. « Je regarde l’ordinaire du quotidien dans lequel mes enfants trempent, baignent. Je le regarde, cet ordinaire qui leur est permis, offert; cet ordinaire qu’on voudrait retenir à bras le corps sitôt qu’il nous quitte. Pourquoi vouloir si fort en sortir? Derrière l’excentricité qui fait le magnétisme enviable de certains se cache parfois une douleur immonde. »
Belley croit que la banlieue est avant tout devenue un symbole, peut-être un peu figé, puisque tellement de Québécois en sont issus. « Je ne suis pas une défenderesse absolue de la banlieue, mais c’est comme si j’avais l’impression qu’il y avait un rééquilibrage qui était à faire dans l’opinion, dans la pensée collective par rapport à ça. On écrit plus sur son caractère inquiétant, dangereux, à la American Beauty. »
Belley réfléchit par ailleurs à la possibilité de créer en banlieue même si on peut y sembler piégé : « C’est un enfermement, mais je me dis, parfois, c’est vrai, je me console en me disant que de cet enfermement pourrait naître, aussi, une forme de vie intérieure, avec ses plantes et ses fleurs », avance sa narratrice.
Sur la couverture signée par l’illustrateur (et directeur artistique des Éditions de Ta Mère) Benoit Tardif, on peut voir une suite de maisons identiques. L’une d’entre elles, couchée sur le flanc, fenêtres offertes au ciel, évoque le célèbre 742 Evergreen Terrace de la télésérie Les Simpson, laquelle a toujours su nous rappeler (un peu comme ont pu le faire les cinéastes David Lynch et Robert Altman ou encore la dramaturge Sarah Berthiaume ou le scénariste François Létourneau) que sous des apparences d’uniformité se cachent souvent un fort potentiel d’inquiétante étrangeté, de drame ou encore d’humour absurde. À tout hasard, cet extrait drôle à s’en fêler une côte :
« Ça me dérange qu’il y ait de ces éclats de synchronicité qui me ramènent toujours à croire que c’est encore possible, voler, et que je suis spéciale, au fond. Je voudrais arrêter, je voudrais vraiment arrêter de croire ça; je voudrais arrêter mais qu’est-ce que tu veux, en ce moment il y a, sur le bord de ma thermopompe, un fucking poulet qui me regarde. »
Un bouillon de banlieue pour l’âme.
Photo : © Véronique Moisan













