La lecture est entrée tôt dans sa vie, presque en même temps que l’écriture. Elle se souvient de ce premier petit livre fabriqué à la main, en première année, qu’elle avait elle-même relié. « J’étais si fière », confie-t-elle. Ce rituel d’enfant — relier, assembler, créer un objet à soi — annonçait déjà une manière d’habiter le monde par la forme et par la main. Depuis, lecture et écriture n’ont cessé de s’entrelacer. « Ce n’est pas le même geste, mais pour moi, c’est très lié », dit-elle. Enfant, elle dévorait Anne… la maison aux pignons verts et Émilie de la Nouvelle Lune. Lectrice avide, certes, mais indisciplinée, « amnésique », ajoute-t-elle dans un rire franc : elle lit dans l’instant, sans chercher à retenir. Ce n’est pas l’histoire qui compte, mais l’état dans lequel le livre la plonge. Elle cite L’usage du monde de Nicolas Bouvier, qu’elle lit « à la vitesse d’un escargot », refusant de le terminer.
Chez Lydia Bouchard, même la pause fait partie de l’élan. Danser, dit-elle, c’est « un exercice du moment présent absolument parfait », tandis que lire ouvre l’espace du retour, du recommencement. « Le livre, ça pardonne. On peut être distrait, on peut revenir. » La scène exige la présence totale; le livre, lui, laisse le temps d’errer, de flâner entre les phrases. Deux temporalités qui s’opposent et se répondent : la vitesse du souffle et la lenteur de l’encre. « Quand je ne danse pas, ça me manque de me visiter de cette façon-là », confie-t-elle. Se visiter : descendre dans le corps, explorer le territoire intime de l’élan. « Mon bras, mon souffle, ma tête qui prévient le frémissement… » Ce qu’elle nomme « le tour du propriétaire » — une traversée intérieure, apaisante, même au cœur du tumulte.
Son rapport à la lecture est à cette image : incarné, sensoriel, vibrant. Elle lit comme on bouge, à l’écoute du rythme des phrases. Circé de Madeline Miller l’a fascinée par sa réécriture féministe de la mythologie grecque. « C’est écrit au “je”, comme si l’on était une déité à l’Olympe », s’émerveille-t-elle. Ce roman lui a donné envie de créer des ballets, d’imaginer des figures mythiques dansantes. Il en va de même pour Hotel Lonely Hearts de Heather O’Neill, dont elle admire la sensualité des descriptions : « Elle parle d’une voiture pleine de jeunes filles, tous les bras qui sortent, et je vois déjà la scène. Sa façon d’écrire est chorégraphique. » La prose d’Éric Chacour, dans Ce que je sais de toi, l’a longuement marquée : « Les odeurs, Le Caire, c’est comme vivre la vie de quelqu’un d’autre pendant deux secondes. » Chez Lydia, la lecture active le corps. Elle lit en images, en pulsations, en figures.
Il n’est donc pas étonnant que Révolution, son livre, prolonge la série télévisée qui a révélé au grand public sa passion contagieuse pour la danse. Plus qu’un dérivé, c’est une œuvre à part entière : un manifeste pour la mémoire des corps, une manière de fixer ce qui, d’ordinaire, s’efface. « Les écrits restent, disait ma mère. Un moment télévisuel touche une génération, mais un livre, lui, traîne dans une boîte à livres, dans une bibliothèque. » Avec la rédactrice et recherchiste Maude Paquette, elle a voulu que cet objet hybride soit à la fois capsule et tremplin : un espace où la parole des danseurs et danseuses s’ancre, où les styles et les cultures trouvent leurs mots. « Ce n’est pas un lexique ni un livre d’histoire, mais un embryon de recherche, une invitation à nommer les gestes. » Elle s’y fait passeuse, soucieuse de relier les générations. « L’histoire de la danse au Québec est en train de s’écrire, et les mots commencent à se poser dessus. »
Lire, pour Lydia Bouchard, c’est aussi réfléchir à la façon d’aimer, d’être, de s’identifier. Parmi les voix qui la nourrissent, elle cite Victoire Tuaillon et Mona Chollet. « Ces femmes-là m’aident à approfondir mon féminisme. Des fois, je suis d’accord, des fois pas, mais ça fait mûrir mon idée. La lecture forme mon ressenti. » Elle aime ces livres qui la bousculent, qui l’obligent à se situer. « Claude Lemesle a écrit la chanson Il faut vivre : il dit qu’il faut lire de tout, de la Bible au polar. Il a raison. Faire Révolution, c’est ça, être un pont entre la Bible et le polar. » Cette phrase, elle la répète souvent, comme un credo. Lire sans hiérarchie, passer d’un monde à l’autre, sans bouder ni l’un ni l’autre : c’est, au fond, la définition même du mouvement.
Sa curiosité la pousse vers des lectures contrastées : Prendre son souffle, de Geneviève Jannelle, L’usage du monde, encore, ou Le Zubial d’Alexandre Jardin. L’un incite à oser, l’autre apaise. Dans Prendre son souffle, tout est urgence. C’est une histoire d’amour, mais surtout une manière de redonner sa valeur à la vie. Dans L’usage du monde, elle retrouve une forme de bohème : « C’est la curiosité constante, l’état d’exploration. » Ces livres la ramènent à son propre parcours, celui d’une artiste qui a longtemps vécu « dans le ventre du théâtre, dans le noir », là où le quotidien n’est pas glamour, mais viscéral, plein de poussière, de sueur et de beauté.
Quand elle parle de littérature, Lydia se met à bouger sans s’en rendre compte, les mains dessinant dans l’air ce qu’elle décrit. Ses phrases deviennent presque chorégraphiques, ponctuées de respirations, de silences. La lecture, dit-elle, c’est la ponctuation du monde. « Dans le silence, dans les arrêts, c’est là qu’il se passe les plus belles choses. La lecture permet de recevoir plutôt que de donner. » Et c’est peut-être dans cette réception, dans ce moment suspendu entre deux gestes, que se rejoignent la scène et la page, le souffle et le mot, l’ombre et la lumière.
Puis, elle sourit, un peu songeuse : « Quand j’ouvre mon ordinateur, au lieu d’être Google, c’est le nombre de jours qu’il me reste à vivre. » Elle rit en disant cela, mais on devine que tout est là : vivre avec urgence, lire avec présence.
Photo : © Nicolas Blanchet




















