Entrer dans cette maison « peuplée de récits » qui « s’entête à rester dans les frimas d’un passé qui s’accroche à elle », c’est remonter le temps, suivre le sillon des deux guerres mondiales aux côtés des ancêtres de Laurent Mauvignier, personnages aux destins bien souvent tragiques qui verront leurs désirs écrasés, leurs volontés broyées, leurs rêves partir en fumée.
Au cœur de La maison vide figure la question de l’atavisme : qu’hérite-t-on réellement de ses parents, de son passé familial? Autrement dit, des événements qui se sont produits des années, des décennies auparavant ont-ils pu, comme une onde de choc, avoir des répercussions profondes et lointaines? Laurent Mauvignier ne nous invite pas uniquement sur les traces de ses aïeux — François le héros napoléonien; Firmin le propriétaire terrien; Marie-Ernestine la prodige du piano… —, il s’interroge sur l’impact que leur parcours de vie a pu avoir sur leurs descendants. « Une chose qui m’intéresse beaucoup, c’est de voir comment les ressorts à long terme de la psychologie familiale, d’une éducation… peuvent avoir des conséquences historiques, explique l’auteur. Si, par exemple, votre père a été un héros en 1914, et qu’on vous a seriné qu’il fallait absolument être digne de votre père — jusqu’à une violence terrible —, ce n’est peut-être pas si étonnant que vous choisissiez de trahir vingt ans plus tard. »
Et, en filigrane, l’écrivain se questionne indirectement sur le suicide de son père, qui s’est donné la mort en 1983 alors que Laurent n’avait que 16 ans. L’énigme qu’il souhaite craquer, c’est bien entendu de savoir « ce qui pousse un homme comme lui à mettre fin à ses jours, comme si tout depuis sa naissance l’avait programmé, comme si aucun hasard ni coup du sort n’y étaient pour rien, mais que tout était le résultat d’une sorte de logique mathématique mise en place, silencieuse et implacable, depuis avant sa naissance, avec celle de sa mère, Marguerite, ou même avant, avec Jules, son grand-père, ou avec sa grand-mère, Marie-Ernestine ».
Le lourd fardeau des secrets
À la Libération, le père de Laurent Mauvignier n’est qu’un enfant lorsqu’il voit sa mère Marguerite se faire tondre par une foule en furie. De ce traumatisme fondateur « sur lequel il a dû construire toute sa vie et probablement une partie de sa mort », l’auteur n’aura jamais entendu un mot de la bouche de son père. L’existence même de Marguerite a été quasi effacée, elle dont le visage sur les photos a systématiquement été découpé, excisé.
Mais conserver ces photos sur lesquelles le visage de Marguerite est un trou béant, c’est paradoxalement pointer du doigt qu’on a voulu la faire disparaître. « Ce n’est pas parce qu’une chose est tue qu’elle n’existe pas, souligne Laurent Mauvignier. C’est une chose recouverte. Et cette couverture que l’on voit tellement, on a naturellement envie de savoir ce qui se cache dessous. »
Il y aurait donc, chez les instigateurs d’un secret, une volonté plus ou moins consciente de le voir un jour émerger? Pas toujours : certains, réellement étouffés, sont enfouis si profondément qu’ils ne laissent rien affleurer et s’évanouissent à jamais. En revanche, les non-dits dont on connaît l’existence, dont on marque l’absence, aspirent à être transmis. Mais pourquoi, ceux-là, ne pas vraiment les taire? Y a-t-il une volonté de montrer que la souffrance a été réelle? « Je pense qu’on essaie de masquer l’origine de la blessure, mais qu’on en garde la cicatrice. »
Inventer, pour toucher du doigt une vérité profonde
Pour écrire le passé de sa famille, Laurent Mauvignier n’a pas souhaité faire une enquête, mais plutôt imaginer, à partir des bribes qui lui sont parvenues, ce qui aurait pu être. Il s’en ouvre en toute transparence au lecteur dans le roman. « C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. » Puis, plus loin, « [si] je n’avais jamais pris soin jusqu’à maintenant de vérifier les faits c’est qu’il n’importe pas pour moi de chercher le vécu, mais de faire barrage à l’oubli par les moyens dont je dispose — les récits, les histoires ».
Laurent Mauvignier considère que la fiction dispose d’un pouvoir qui fait défaut à la documentation historique : celle de l’incarnation. La fiction donne à voir, à travers les pensées, les sensations, les ressentis… le retentissement quotidien des turbulences de l’histoire. « Aucune documentation ne pourra m’aider à voir, par exemple, ce qui se passe le soir de la mobilisation, quand la famille se réunit et que chacun sait que le père va partir à la guerre le lendemain. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui nous traverse à ce moment-là, car je pense que c’est de cela que nous sommes faits. »
Il déplore par ailleurs la confusion fréquente entre vécu et vérité, soulignant que « des personnages mythologiques comme Médée ou Cassandre touchent des vérités profondes de l’humanité, alors qu’ils n’ont jamais existé, que ce sont des êtres de fiction ».
Embarquer dans l’aventure
L’écriture de La maison vide — faite de phrases longues pleines d’incises où pensées, descriptions, actions et dialogues s’entremêlent — emporte le lecteur sur une vague écumante, une déferlante qui semble nous dire qu’une telle histoire, pour être véritablement comprise, doit non seulement être vue simultanément par tous les angles, mais aussi être prise de plein fouet.
« Il faut monter dans le bateau. Et parfois, ça tangue un peu. On ne peut pas raconter une histoire tumultueuse ou bouleversée avec une langue pépère. Ça me paraît insensé. La langue n’est pas neutre, elle n’est pas rien dans l’aventure de lire. J’essaie de trouver une langue qui soit à la fois vivante, en mouvement, expressive, mais n’empêche pas le lecteur de faire corps avec le récit. Parfois une langue trop puissante peut étouffer un peu le récit : moi, j’essaie de faire qu’au contraire, récit et écriture s’appuient l’un contre l’autre pour se hisser à quelque chose de plus fort. »
L’univers dans lequel nous plonge Laurent Mauvignier est également très sensoriel, gorgé d’odeurs, de couleurs, de sonorités, de textures… « Les sensations ne remplaceront pas le réel. Mais quand on veut activer l’imaginaire de quelqu’un, son intelligence ou sa pensée, il n’y a pas qu’un bouton sur lequel on doit appuyer. La pensée se fait aussi par les sensations. Et je trouve que souvent les romans ont une fâcheuse tendance à manquer de matière. »
Un vaste succès public et critique
Quand on se rencontre dans un café parisien à la mi-octobre, Laurent Mauvignier n’a pas encore reçu le Goncourt (il est alors en lice), mais sa Maison connaît d’ores et déjà un accueil plus que chaleureux. Encensé par la critique, l’auteur est également acclamé par les lecteurs, qui se pressent pour le rencontrer en librairie.
Mauvignier est le premier surpris de cet engouement phénoménal — pour la première fois de sa carrière, les lecteurs lui ont fait une ola en librairie — autour d’un roman de plus de 750 pages « qui n’est pas plus facile à lire que les précédents ». « Quand j’ai commencé ce livre, je me disais, bon, les histoires de ma grand-mère tondue à la Libération, je ne suis pas sûr que ça enchante les foules… Mais finalement, c’est tout le contraire, ça se passe vraiment très bien. »
Lorsque je l’interroge sur les raisons d’un tel succès, Laurent Mauvignier évoque plusieurs pistes, sans qu’aucune le satisfasse, puisqu’il ponctue généreusement ses phrases de « je ne sais pas » et de « c’est un mystère ».
Moi, je crois que je sais. C’est que La maison vide est un grand livre, tout simplement.
Photo : © Mathieu Zazzo













