Simon Leclerc, un acteur dérouté, reçoit une récompense au moment où l’idée de quitter le métier avait commencé à germer en lui. Il décide d’avaler les routes, d’aller vers Nashville, Bob Dylan en tête. « En roulant sous un soleil intrigant, il a la sensation de s’éloigner d’un monde ancien, de redevenir anonyme, de dénouer quelque chose en lui. Il est peut-être déjà trop tard pour faire demi-tour. » Mais avant son départ, il fait la connaissance de Gabriel, un jeune homme ayant l’intention de se sortir de l’itinérance. Ils se retrouveront près d’une douzaine d’années plus tard, chacun ayant piloté sa vie vers des avenues différentes. Voilà le synopsis du dernier livre d’Henri Chassé, pour qui le besoin d’évasion accompagné de l’envie de la connaissance de soi le motive depuis longtemps à s’emparer d’un livre, chose qu’il fait de lui-même très jeune, entre autres avec la série Les six compagnons, une bande d’amis toujours prêts à entreprendre mille et une aventures pour résoudre une situation périlleuse, et également les livres d’Henri Vernes mettant en vedette Bob Morane, justicier sans égal.
Entrer dans un livre
Plusieurs années en tant que lecteur invétéré mènent Chassé à parcourir divers univers, jusqu’à celui très signifiant du récit Le lambeau de Philippe Lançon, qui raconte sa réhabilitation à la suite de l’assaut dont il a été victime au cours d’un attentat. « C’est le retour de quelqu’un à la vie après avoir été démantibulé, relate l’acteur. Son rapport avec le monde dans cette espèce de vase clos où il a vécu le temps de la guérison et la place que l’art, la littérature, la musique et l’amitié ont prise pour le sortir de là, c’est exceptionnel. C’est vraiment de la grande littérature pour moi. » Il insiste sur la qualité de la langue qui fait de ce livre une œuvre unique, parée par ailleurs de nombreux prix, notamment le Femina en 2018.
Parmi les auteurs vers lesquels il revient sans cesse, notre invité nomme le nobélisé Patrick Modiano, écrivain reconnu pour la sobriété de son style, pouvant s’apparenter selon Henri Chassé à celui de Jean Echenoz. La nostalgie d’une certaine enfance et de toute chose disparue, souvent sertie d’une intrigue marquée par la recherche de ce qui a été perdu, apportent une ambiance caractéristique à ses romans, une force qui s’éprouve dans la simplicité de la prose. De même, Jacques Poulin, réputé pour son écriture dépouillée, s’inscrit sur la liste des incontournables du comédien, lequel mentionne La tournée d’automne, révélant ressentir pour cette œuvre « une tendresse particulière ». Un bibliothécaire fatigué sillonne les chemins, menant pour une énième fois son bibliobus à travers les paysages de la Côte-Nord. Cependant, des surprises l’attendent dans le détour, nommément une Marie qui viendra modifier le cours des choses. L’auteur Sylvain Prudhomme représente une autre figure littéraire aimée d’Henri Chassé, qui nomme le roman Par les routes, sorte d’ode à la liberté que suscitent les voyages, le nomadisme et une certaine bohème. Et la touche de fantastique s’introduisant dans le quotidien des protagonistes du Japonais Haruki Murakami, rencontré pour la première fois par l’entremise de son roman Kafka sur le rivage, le subjugue par les multiples dimensions qu’il déploie.
Peut-être parce qu’il est acteur, notre invité entre dans un livre au même titre que s’il faisait partie de l’histoire. Il s’imprègne entièrement des personnages, des sentiments, de l’environnement, qu’il s’agisse de l’univers d’un John le Carré ou d’une Annie Ernaux. « C’est mystérieux, mais j’avoue que c’est beaucoup l’atmosphère qu’un auteur réussit à installer », explique-t-il, s’imaginant lui-même déambuler en quelque sorte dans les rues d’une petite bourgade ou près des eaux du fleuve. L’impression d’y être est si forte, et c’est d’ailleurs à cause de la lecture qu’il arrivera à l’écriture. Sur un plateau, lors d’un tournage de la quotidienne Marilyn, pendant qu’il est en attente de jouer la prochaine scène, il attrape au hasard un numéro de la revue Liberté posée dans la bibliothèque servant au décor et il tombe sur le poème « Talus » de Philippe Routhier. « La besogne a cessé pour seize heures/et c’est assez pour se restaurer/et c’est assez pour rêver que les convois/passant sur les rails/me frôlent et de moi/détachent un frisson,/léger pétale. » Un peu plus tard, il lit Les murs clairs de la poète Martine Audet, « ça brille tellement, c’est pur », de dire Henri Chassé. À partir de là s’inscrit en lui le goût à son tour d’aligner des mots qui viendraient évoquer l’essentiel.
Les mots salvateurs
L’auteur et comédien s’est intéressé récemment aux écrits des femmes ayant vécu des expériences traumatiques d’agressions. Le consentement de Vanessa Springora, Triste tigre de Neige Sinno, Parle tout bas d’Elsa Fottorino, des textes forts portant une parole importante, un geste plus que personnel, mais social. Dans un autre registre, il est saisi d’enthousiasme avec La Constellation du Lynx de Louis Hamelin, revenant en fiction sur la crise d’Octobre en 1970. Et si l’on demeure du côté de la politique, il conseillerait à nos gouvernements les Fables de La Fontaine, espérant qu’ils y puisent quelques leçons de morale, ou encore Le contrat naturel de Michel Serres, un livre réitérant le rapport nécessaire d’harmonie de l’humain avec la nature.
S’il ne le connaissait pas déjà, Henri Chassé voudrait s’asseoir à la table d’un café avec Robert Lalonde et discuter de ses carnets d’écriture, bien qu’il ne dédaignerait pas siffler un verre avec Flaubert ou Camus. « Les auteurs amènent une ouverture sur le monde; en même temps que l’on peut se reconnaître, on peut sortir de soi-même et voir en l’autre une part de soi », exprime-t-il. Notre invité aime donc déambuler entre les rayons de chez Paulines, rue Masson dans le quartier Rosemont, sa librairie de quartier. Il apprécie spécialement les commentaires personnalisés de libraires apposés sur les livres, l’aiguillant dans son prochain choix qui s’est arrêté ces temps-ci sur Le mal joli d’Emma Becker. « Si je dois être honnête, j’écris parce que je n’ai toujours pas compris, peut-être que je ne comprendrai jamais, comment le cœur peut supporter de telles joies, et des peines aussi abominables. » C’est bien aussi de ça qu’il s’agit pour celui ou celle qui lit, une gamme d’émotions à partager rien qu’en ouvrant les pages, une alcôve de confidences, de péripéties et d’audaces qu’Henri Chassé prend plaisir à perpétuellement renouveler.
Photo : © Patrick Bourque




















