Virginia Pesemapeo Bordeleau, figure incontournable de la littérature et de l’art autochtone québécois, raconte avec enthousiasme et perspective la relation entre son parcours de femme crie, sa peinture et son écriture. Celle qui s’est fait connaître par une œuvre riche et engagée puisant au cœur de son vécu a accepté de revenir sur quarante ans de pratique artistique. Au fil de cet entretien, elle se livre sur ses racines, son cheminement et son rôle de porteuse de mémoire.

Ses origines cries et son enfance en territoire autochtone sont au cœur de l’œuvre de celle qui est née à Rapide-des-Cèdres dans le nord du Québec, en 1951 : « Quand j’étais enfant, nous parlions l’eeyou et le cri; c’est à l’école que j’ai appris le français », se rappelle-t-elle. C’est d’ailleurs à ce moment qu’elle découvre la lecture, un univers qui la fascine d’emblée : « C’est aussi à l’école que j’ai appris à lire et ça, ça a été pour moi une découverte extraordinaire. » Devenue grande lectrice dès l’âge de 12 ans, elle se plonge rapidement dans des œuvres exigeantes de la littérature mondiale, même si elle avoue ne pas tout comprendre à l’époque.

Ses premiers pas dans l’écriture prennent la forme de poèmes qu’elle rédige dès l’adolescence : « Comme toutes les jeunes filles un peu sensibles, j’ai fait de la petite poésie, sans me prendre au sérieux bien sûr, mais n’empêche, j’en ai fait beaucoup. » Son premier texte marquant, De rouge et de blanc, est écrit à 16 ans, mais elle n’a alors aucune idée de la manière de le faire connaître. Cependant, en 1983, une certaine Hélène Pedneault remarque ce poème et lui propose de le publier dans La Vie en rose, la célèbre revue féministe. Cet événement est déterminant dans la carrière de Pesemapeo Bordeleau : « De voir ce texte qui datait de ma prime jeunesse être considéré comme intéressant par des femmes de ce calibre m’a fait me dire que j’avais peut-être autre chose d’intéressant à écrire. » Ce premier encouragement contribue à affermir sa confiance en son potentiel littéraire, mais elle demeure incertaine quant à la façon de s’y prendre pour faire publier ses écrits.

La peinture, un autre volet majeur de sa vie artistique, débute en 1984, année d’une première exposition à Val-d’Or qui rencontre un succès immédiat : « J’ai rapidement vendu toutes mes toiles et j’ai compris que c’était là ma voie. » Cet engouement la pousse à embrasser activement ce domaine. Elle se lance alors pleinement dans la peinture, suivant une route ponctuée d’évolutions thématiques et stylistiques. « Tous les dix ans, environ, je transformais mon travail », confie-t-elle, évoquant avec humour les différentes étapes de son parcours. Elle passe ainsi du portrait, notamment de membres de sa famille, à la représentation d’animaux stylisés, après la mort de sa mère, avant de s’orienter vers une abstraction où subsistent néanmoins quelques éléments figuratifs.

Les années 1980 et 1990 ne sont pas sans difficulté pour une artiste en Abitibi, où les moyens et les opportunités sont rares. Pesemapeo Bordeleau bénéficie toutefois de subventions qui lui permettent de se consacrer à son art : « J’ai fini par me lancer dans les demandes de bourses et j’ai eu la chance que ça fonctionne. » Malgré tout, la scène culturelle limitée de la région freine ses ambitions, entraînant un déménagement à Québec dans les années 2000. Elle y trouve une galerie pour la représenter, ce qui lui apporte stabilité et visibilité. Mais cette collaboration finit par nuire à ses instincts créatifs : « Si un jour ce que je fais ne me dit plus rien, quand bien même la demande est là, ça se sentira dans le rendu, que le cœur fait défaut, et c’est effectivement ce qui a fini par arriver », explique-t-elle, soulignant l’importance de rester fidèle à ses inspirations. Elle décide ainsi de quitter la galerie pour retourner en Abitibi, renouant avec une expression affranchie des contraintes : « Ce retour en mes terres a vraiment été une période jouissive, créativement. »

Ce n’est qu’en 2007 qu’elle publie son premier roman, Ourse bleue, aux Éditions de la Pleine Lune. Elle y raconte une histoire amplement inspirée par sa famille, notamment celle de ses parents. La mort de son père, en 2005, dernier adulte de son entourage familial, agit comme un déclencheur pour l’écriture de ce texte en l’amenant à explorer son héritage et à affronter sa solitude. Elle décrit ce moment comme une forme d’effroi et de prise de conscience : « Ça m’a terrorisée de constater que je serais désormais, que j’étais dorénavant, que j’allais devenir l’adulte, moi! »

« rompre ce détail de la chair/lancer une joie vers la poitrine/se dire que c’est bon au ventre1 » : à travers sa poésie, Pesemapeo Bordeleau explore la féminité, la maternité et la spiritualité, des thèmes également centraux dans Iskoude outaban, qui vient de paraître aux Éditions du Quartz. Dans les poèmes concis, à la fois tendus et déliés de ce recueil, toute une tectonique de l’éclosion est évoquée : « je suis liée au trajet du début des songes/un vent dur sur l’inclinaison des collines/étranges voies intérieures issues de nulle part/des montagnes murmurent en moi/me disent qu’il y a encore à vivre2 ». En parallèle de cette nouvelle parution sortait également une réédition du recueil Poésie en marche pour Sindy, originalement paru en 2018, où la poète évoque les défis et la résilience des femmes autochtones tout en puisant dans la langue crie, un acte qu’elle considère comme un geste de transmission culturelle essentiel. « J’avais toujours voulu écrire et j’ai toujours écrit, mais je n’en avais jamais rien fait. Depuis le début des années 2000, c’est un aspect de moi que j’ai réussi à explorer, à assumer et à mettre de l’avant, quoique je trouve encore difficile de me prendre vraiment au sérieux en littérature », admet-elle. Sa poésie, souvent empreinte d’intériorité, lui permet d’aborder des sujets qui lui sont chers, comme l’amour et la filiation (Je te veux vivant). Elle parle de son processus de création comme d’une communion entre son histoire et la nature, qu’elle transpose également dans ses toiles.

Les voyages en Europe, où elle est souvent invitée, sont pour elle une source d’inspiration visuelle et intellectuelle, un moyen de nourrir sa fécondité. « Je profite de ces séjours pour voir des amis, aller à des endroits que j’ai toujours voulu voir, et surtout pour me gorger d’images, ce qui m’alimente aussi la tête, bien sûr, et m’aide à en créer de nouvelles, justement », explique-t-elle. Ces expériences l’aident à enrichir son univers pictural et poétique, où l’imagerie et l’écriture se répondent et s’influencent mutuellement.

Si Pesemapeo Bordeleau exprime son attachement à la peinture et à l’écriture, elle reste aussi très consciente de la responsabilité qui lui incombe en tant que voix autochtone. Elle considère son œuvre comme un moyen d’aborder des sujets essentiels, du rappel de l’importance de la mémoire collective au caractère luminescent de l’espoir en passant par la nécessité d’ériger des ponts entre les identités multiples qui composent nos sociétés. Elle se dit préoccupée par la façon dont l’art autochtone est perçu, souvent encore cantonné à un statut « exotique » dans l’imaginaire occidental. « La réconciliation passe avant tout par une décolonisation des mentalités et une valorisation des récits issus des Premières Nations », estime-t-elle, affirmant que son leitmotiv artistique s’inscrit dans un projet de réappropriation culturelle et identitaire.

Récompensée par plusieurs prix et distinctions (Prix d’excellence à la création, Conseil des arts et des lettres du Québec, 2006; Prix littéraire de l’Abitibi-Témiscamingue, 2012; prix Marquise-Leblanc pour L’Ourse cosmique, 2016; Artiste de l’année en Abitibi-Témiscamingue, 2020; Doctorat honoris causa en arts, Université de Moncton, 2024), l’artiste reste humble devant les honneurs, préférant se concentrer sur son rôle de socle mémoriel. Elle se perçoit comme un maillon essentiel dans la perpétuation des récits et de la langue crie, souhaitant ainsi inspirer les jeunes artistes à assumer leur identité culturelle sans concession. Elle encourage d’ailleurs les nouvelles générations à se réclamer de leur héritage tout en explorant des voies qui leur sont propres. À ce titre, on peut d’ailleurs saluer le fait que c’est à elle que nous devons le premier roman érotique autochtone, soit L’amant du lac (Mémoire d’encrier, 2013).

Aujourd’hui, cette grande dame aimerait se concentrer pleinement sur ses projets livresques. « Je pense à prendre une année sabbatique l’an prochain pour me donner une chance de faire tout ce que j’ai envie de faire; entre autres finir d’écrire mes trois prochains livres, des projets déjà en cours auxquels j’aurais envie de pouvoir me consacrer davantage », confie-t-elle. Elle prévoit également poursuivre sa tournée des salons du livre du Québec, avec un retour marqué au Salon du livre des Premières Nations qui sera suivi de nombreux autres événements connexes.

Défenseuse d’un art authentique, Virginia Pesemapeo Bordeleau incarne une vision unique, à la croisée de la poésie, de la peinture et du roman, offrant une contribution inestimable à la culture crie et à la littérature québécoise contemporaine.

Photo : © Justine Latour

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1. Virginia Pesemapeo Bordeleau, Iskoude outaban, Éditions du Quartz, 2024, p. 30.
2. Ibid., p. 33.

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