Bien qu’il se décrive comme un « être crépusculaire qui sort très peu », Mathieu Blais manifeste un amour sincère pour les gens, pour l’échange et pour cette ouverture aux autres qui donne sens à son écriture. Avec une sincérité révélatrice des fondements de sa démarche littéraire, l’auteur propose une réflexion allant bien au-delà de la littérature. Entretien.

Le romancier commence par évoquer sa relation intime avec la poésie, par laquelle s’est amorcée sa carrière littéraire : « C’est un monde parallèle, généralement moins fréquenté, mais tellement explosif. » Habitué aux marges, il assume cette position en retrait, espace privilégié pour explorer l’inattendu et l’intensité. Cet espace lui permet de s’affranchir des attentes d’un lectorat plus large, ce qui lui offre une liberté d’expression peu commune : « Ça m’a habitué, voire préparé, à avoir moins de lecteurs », confie-t-il en riant, une réalité qu’il vivait sereinement. Son parcours en poésie lui a ainsi forgé un regard unique et une sensibilité à l’ombre qui transparaît dans toutes ses œuvres ultérieures.

Lors de la publication de Zippo (Leméac, 2010), coécrit avec Joël Casséus, le jeune auteur d’alors fait pour la première fois l’expérience de lecteurs tangibles. Cette jonction le marque durablement : « J’ai découvert que le lectorat est quelque chose qui existe pour de vrai; ce n’est pas tant une question de vendre des livres, plutôt de rencontrer des gens, d’échanger avec eux sur les personnages, de soudainement voir son travail avoir du sens pour d’autres personnes. » Cette interaction active avec le public l’a conduit à une conclusion: il s’est reconnu conteur. Cette révélation a éveillé en lui un besoin de raconter des histoires qui ne s’est jamais refermé.

Brûler debout, paru en octobre dernier, s’inscrit dans une suite de romans marquée par la violence. Dans ses romans précédents, Sainte-Famille et Francœur, l’auteur explorait la brutalité sous des formes plus personnelles — conjugale pour l’un, amoureuse pour l’autre. Pour ce nouveau roman, il a choisi d’interroger la « violence révolutionnaire, sociale, religieuse, institutionnelle, politique, name it! ». Selon lui, il s’agissait de comprendre ce qui peut amener une personne à justifier la barbarie pour une cause, à penser que celle-ci « est assez importante pour que ça l’autorise à tuer en son nom ». Cependant, en cours d’écriture, la trajectoire de ce postulat initial a fini par dévier. En observant le fait québécois, Blais a réalisé l’ampleur du vide de l’époque actuelle : « Dans le Québec d’aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’il y ait d’écho ou même simplement de volonté révolutionnaire, si on compare avec le climat des années 1960 ou 1970, par exemple. » Ce constat oriente finalement son roman vers le concept d’hybris; il y sera question de démesure et d’excès.

Dans le roman, les personnages sont poussés à réagir face à des violences d’origines multiples. En choisissant de dire non, de se dresser contre ces oppressions, ils se retrouvent inévitablement à franchir la ligne de la légalité. François, Mélisse et les autres, confrontés aux limites de leurs possibilités d’action et paralysés un temps par cette impuissance que ressentent tous ceux qui prennent la mesure de l’écrasante implacabilité de la marche des choses et de leur petitesse en regard de cette furieuse roue dentelée, choisiront plutôt de réagir. Le récit de ce cette réaction, de ce refus qui ne tend pratiquement vers rien d’autre que l’expression même de celui-ci, est ce qui constitue la trame du roman. Cette plongée dans la révolte et le chaos rappelle, selon lui, le film Natural Born Killers : Brûler debout devient ainsi un « beau gros délire », un espace où les pulsions et l’anarchie s’expriment sans limites.

L’écriture de Mathieu Blais, écrivain engagé et observateur acerbe des travers de notre époque, se déploie comme un outil d’analyse et de critique de la société contemporaine. Comme dit précédemment, son parcours en poésie enrichit cette démarche : il y puise les fondements d’une introspection sensible sur les défis sociopolitiques et philosophiques qui façonnent le monde. Ses textes explorent des thématiques aussi complexes que la déshumanisation causée par le capitalisme, qu’il associe à une forme de barbarie insidieuse qui traverse nos vies.

La bibliographie de l’écrivain est également marquée par une incessante quête aussi bien d’identité que de justice sociale, ses personnages cherchant le plus souvent l’adéquation des deux. Dans Brûler debout, la bande menée par Mélisse outrepasse joyeusement la frontière ténue entre le désir ou la nécessité d’une certaine forme d’idéal et ce qui peut ou doit être fait pour que celui-ci advienne. Il ne s’intéresse pas tant à l’acte de rébellion qu’à ce qui le précède : l’ambiguïté morale, ces zones grises où les protagonistes oscillent entre justification et excès. Il cherche ainsi à soulever des paradoxes plutôt qu’à imposer des réponses, invitant ses lecteurs à réfléchir sur les contradictions humaines, notamment en ce qui concerne le caractère forcément intriqué des liens entre la liberté et la révolte, l’action et la réflexion ou l’espoir et l’apitoiement.

Tout en remettant en question les normes sociales, Blais s’interroge également sur le rôle de l’écrivain. Enseignant au cégep, il transmet ses réflexions aux jeunes, à qui il expose ses inquiétudes et ses espoirs pour l’avenir. Cette facette pédagogique de son parcours nourrit son œuvre en lui permettant de rester en lien avec la jeunesse et ses préoccupations. Dans cet entretien, l’auteur souligne l’importance de la littérature en tant qu’espace de dialogue, de lieu où les idées et les émotions se confrontent et évoluent. À travers cette vision, il rappelle que son écriture n’est pas un monologue, mais bien un espace de rencontre avec le lecteur, où la réflexion et l’introspection collectives prennent forme.

Mathieu Blais occupe une place unique et discrète dans le paysage littéraire québécois du XXIe siècle. Peu médiatisé, il se démarque néanmoins par une approche foncièrement sociologique, usant habilement de la fiction pour sublimer des enjeux qui la dépassent, ce qui en fait un auteur essentiel pour comprendre les tensions de notre époque.

Avec Brûler debout, Blais invite à une réflexion saisissante sur la violence, l’engagement et la volonté de faire table rase de tout ce qui achoppe autour de nous. À travers sa vision pénétrante, il redéfinit la littérature comme un espace de relativisme et de résistance. Ce roman, tout comme l’ensemble de son corpus, rappelle que la littérature, bien plus qu’un simple divertissement, peut être une force de transformation et de remise en question.

Photo : © M.-C.P.

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