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Vincent Lambert est un poète et essayiste dont les œuvres cherchent à exprimer l’unité du monde, du vivant et de l’esprit à travers une démarche d’une grande profondeur. Cette année fut faste en reconnaissances : il a été couronné du prestigieux prix Artiste de l’année en Chaudière-Appalaches du Conseil des arts et des lettres du Québec, en plus de remporter le prix Alain-Grandbois 2024 pour La troisième à partir du soleil.

Votre travail prend ses assises dans l’exploration, de façon littéraire, philosophique et existentielle, de la nature profonde de la réalité. Vous soutenez dans vos ouvrages qu’un « renouvellement total de notre vision des êtres et du monde est possible et nécessaire ». Comment le tout s’incarne-t-il dans La troisième à partir du soleil (Le Quartanier) et dans Introduction à la vie sans fin (Boréal)?
Ce renouvellement total de notre vision des êtres et du monde est possible et j’aime croire qu’il survient au moins une fois dans une vie, par exemple lorsque nous faisons connaissance avec la mort, ou quand nous vivons une expérience assez déroutante pour nous forcer à remettre en question tout ce qu’on nous a appris sur cette affaire étrange que nous sommes tous et toutes en train d’expérimenter et qui s’appelle être en vie, jusqu’à admettre, peut-être, que nous ne savons pas qui nous sommes, où nous sommes, ce que nous devons faire ou ce que nous pouvons être. Rien de ce que nous avons appris ne nous a permis de répondre à ces questions originelles et nous savons qu’aucune réponse ne parviendra jamais au fin mot de l’histoire, que chacune de nos réponses est appelée à retourner au silence, mais j’ai pu constater par moi-même à quel point on peut être détrompé, à quel point nos yeux, qu’on croyait ouverts, peuvent s’ouvrir de nouveau et voir tout ça pour la première fois. Ma poésie et mes essais, je les veux ancrés le plus possible dans cette inconnaissance, dans ce silence où le monde est rendu à son point d’apparition. C’est au seuil de l’existence entière que j’essaie de me tenir et d’écouter.

Au Québec, et particulièrement dans la région de Chaudière-Appalaches où vous habitez, que peut la prise de parole d’un écrivain et où, pour votre part, souhaitez-vous la mener?
Je pense que les écrivains font un précieux bruit de fond, que si ce bruit devait s’arrêter, on finirait par s’en apercevoir (espérons-le!) et par éprouver son manque. On sentirait peut-être même que notre conscience du monde s’est appauvrie et qu’on ne peut plus désormais se parler à travers le temps et dans l’espace avec toute la lenteur et la patience que demandent les livres. Là où j’habite, depuis vingt ans, c’est la campagne assez pauvre, il y a peu d’emplois, peu de jeunes familles et peu de livres, mais lentement, des phénomènes impensables comme une microbrasserie, des sentiers visités par des milliers de gens et des lectures de poèmes deviennent des réalités. Alors, les gens voient ce que toutes ces choses peuvent leur apporter (de la bière, des feuilles d’automne et des images). La vérité est qu’on aime la poésie sans s’en rendre compte. Il faut qu’on nous le montre.

Vous êtes professeur au collégial, vous animez des ateliers d’écriture, vous êtes chroniqueur à la revue L’Inconvénient et critique littéraire à la revue Liberté. Vous assumez ainsi en quelque sorte un rôle de passation de la culture littéraire auprès des jeunes et du lectorat. Qu’est-ce que ce rôle ajoute comme défi — ou, au contraire, comme facilité — à votre démarche personnelle d’écrivain?
Si j’écris, c’est pour faire voir à d’autres ce que je vois, ce que j’aime, ce qui me trouble. Je n’écrirais sûrement pas si j’étais sur cette fameuse île déserte (à moins d’avoir la certitude que ce que j’écris pourra un jour être trouvé). Et pour la même raison, je sens le besoin de partager avec d’autres mes lectures et ce qu’elles m’ont permis de découvrir et de toucher. Je travaille aussi sur des anthologies, dans un même but. J’essaie de voir la littérature comme une fourmilière, comme œuvre collective que chacun développe dans le sens qui est le sien, avec son propre langage. Dans cette perspective unifiante, la diversité des pratiques devient magnifique et prodigieuse. Il y a dans les livres, dans la poésie et les histoires, des expériences, des formules qui ne doivent pas rester entre les pages, mais essaimer comme des graines dans l’esprit de notre temps.

Vous écrivez pour la jeunesse, notamment l’ouvrage poétique Une chose étrange et gentille (et invisible) publié à la courte échelle. Ce livre met en scène un garçon en quête identitaire, portant une impression de décalage, qui découvre que la poésie lui permet d’avancer dans ses questionnements, d’apprécier ce qui rend son regard sur le monde différent. Est-il pour vous aisé de donner la parole à un narrateur enfant, de vous plonger dans ses questionnements?
Je porte cette parole et ce regard d’enfant, de l’enfant que j’ai été et qui continue d’exister en moi, comme les premiers cercles de la vie au cœur de l’arbre. Les petites histoires que je raconte dans ce livre, je les porte aussi depuis des années. Avec le temps, j’ai compris qu’elles me revenaient pour une bonne raison : c’est qu’elles me permettaient de retracer un chemin qui m’a permis d’accepter le monde, de le voir comme une chose étrange et fascinante et d’y participer, alors que tout mon être s’y refusait. C’est au fond la naissance de mon regard que je raconte, mon passage du Non au Oui, de la fermeture à l’ouverture. J’ai pu constater que bien des adultes s’y retrouvaient aussi. C’est sans doute mon livre qui a rencontré le plus de gens.

Vous travaillez également actuellement à Mains d’œuvre, un film d’entretiens avec des figures majeures de la poésie québécoise contemporaine. Parlez-nous de ce projet, de ce que vous y avez appris et de ce que les gens qui l’écouteront y découvriront.
J’y travaille avec Michel Chauvin et Jean-Philippe Dupuis. Nous recueillons des entretiens avec des figures marquantes de la poésie québécoise, des gens qui ont passé leur vie à écrire et qui nous parlent de leur relation à la poésie d’une façon très intime et parfois déroutante. En les écoutant, on est frappé par tant de minutie et d’attention, on revient au mystère de cet engagement total. Les vraies raisons qui poussent un être dans cette direction demeurent cachées, inconscientes, mais elles sont là, elles rayonnent à travers leurs yeux, leurs voix.

Photo : © Justine Latour/Le Quartanier

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