Olive ne va pas bien. Désabusée de son travail de consultante en génie informatique, elle trouve de moins en moins de sens à ce qu’elle fait et se demande si elle va finir par « bien aller un jour, crisse ». Mais rien ne s’arrange. Un coup de fil à sa cousine Chanel, sa best quand il s’agit de s’éloigner des sentiers battus, et hop, les voilà dans le pick-up en route vers les grands espaces jusqu’au BC où Olive espère remettre ses idées à l’endroit et renouer avec son essence. Premier livre d’Ariane Picard, Bébé sucré invite à repenser les rôles qu’on se donne parfois à son insu et à s’interroger sur la vraie nature du mot « réussite », parfois si éloigné de celui du bonheur.

L’autrice Ariane Picard a grandi dans une famille pas nécessairement « très aisée, mais riche en culture ». Notamment inspirée par les femmes du clan, la fillette fait semblant d’écrire alors qu’elle n’a pas même encore appris à le faire. Son penchant pour les lettres ne se démentira vraiment jamais, bien qu’elle suive une formation en droit et endosse la profession d’avocate. Amour des mots et histoires en tête (ce qui n’est pas sans lien avec le plaisir de la plaidoirie), elle se lève tous les matins avec l’aube pour écrire et part ensuite faire sa journée de litige. Contrairement à sa job officielle, elle tient à ce que l’aboutissement de son roman se fasse avec la plus grande latitude possible. Composé de divers fragments, le récit prend forme ainsi, en constellations éclatées, avant d’être mis en un ordre cohérent et envoyé à différentes maisons d’édition. Quand son manuscrit est retenu, elle décide de quitter son emploi, devient serveuse et consacre le reste de son temps au peaufinage de son œuvre. Le droit, elle y reviendra peut-être, pour l’instant elle est pigiste dans le domaine des communications, ce qui lui permet d’accorder un rythme plus soutenu à ses résolutions littéraires. « C’est ma priorité », n’hésite pas à affirmer la jeune femme.

Une existence en crise
Olive, le personnage créé par Ariane Picard, aimerait bien aussi se sentir à sa place dans une carrière, mais elle est plutôt engoncée dans les doutes, aux prises avec un tenace sentiment de décalage. « J’ai voulu en faire une héroïne tragique, un exemple de gens qui sont pris au piège dans un système qui oblige au volume, à la production, explique l’autrice. Beaucoup se sentent constamment à l’encontre de leurs valeurs quand ils sont sur le marché du travail. » Certains réussissent à trouver des concessions qui ont du sens et justifient leur engagement, tandis que d’autres n’y parviennent pas, épuisés d’attenter continûment à leur intégrité. « Je trouve ça dommage que des personnes relèguent leur épanouissement à leur vie privée », de poursuivre l’écrivaine. Bosser en attendant le prochain congé ou les deux semaines de vacances, ce n’est pas la première fois qu’on aura entendu ça. Si dans notre société le travail reste en grande partie ce qui nous définit, il est digne d’intérêt de nous en préoccuper, d’autant plus qu’il prend plusieurs heures de notre vie. Pour justement ne pas avoir l’impression qu’on nous la vole.

Olive ira voir ailleurs si elle y est ou si une version améliorée d’elle-même se terre quelque part, dans les confins des terres canadiennes très humides, à Prince Rupert, ville portuaire située près de l’Alaska. En chemin, elle fera la connaissance de Mary, femme d’un certain âge au charme indéniable, habitée par une bohème décomplexée. Une nuit, après un souper collectif festif, attablée dans la véranda avec l’ordinateur ouvert, celle-ci lui fait découvrir Seeking Arrangement, un site de rencontre particulier où des hommes sont à l’affût de compagnie féminine, sans pour autant être forcément à la recherche d’une relation sérieuse ou sexuelle. Souvent établie sur des bases tacites, l’entente se fait en échange d’argent, impliquant diverses exigences (souper au restaurant, envoi de photos, participation à une partie de pêche, etc.). Et si c’était une façon comme une autre de subvenir à ses besoins en fournissant un minimum d’efforts tout en conservant une amplitude intéressante dans la sphère de l’espace-temps?

Mais si Mary semble dégagée émotivement et mentalement, la conscience et la pudeur d’Olive sont davantage ébranlées. Un besoin constant de validation l’empêchait de s’adonner avec désinvolture à cette activité. « Un boulot intrusif, aliénant et difficile pour l’estime, car son corps et sa personnalité devenaient des outils sans cesse perfectibles, à mouler, à modeler, à lisser. Indésirables en eux-mêmes. » Pouvait-on vraiment parler de liberté dans un tel contexte? Mais un travail bien sous tous rapports n’apparaissait pas non plus concevable puisque le sentiment de devoir jouer un rôle n’était pas rare même à travers une occupation dite respectable. En parallèle, elle poursuit sa quête et croit avoir déniché son royaume au sein d’une œuvre de bienfaisance s’employant à récupérer les restes alimentaires et à distribuer des rouleaux aux fruits aux personnes moins à l’aise financièrement. Mais bientôt, elle réalisera que Jim et Eric, à l’origine de l’initiative, ne sont pas si propres qu’ils en ont l’air. Mais qui l’est finalement?

S’armer de courage
Continuellement désillusionnée, Olive n’est plus certaine qu’il soit possible, dans notre monde frénétique d’aujourd’hui souvent mené par l’obligation de livrer une performance, d’exercer un métier sans y perdre la foi. S’ensuit une critique en règle du monde du travail qu’elle et son collègue Yanis, redoutable pince-sans-rire, s’affairent à polir de jour en jour. « Come on, le monde du travail, c’est un cirque. […] Soit tu fais du cash et t’es insatisfait moralement, soit tu fais pas de cash et t’es satisfait moralement. » On entend de plus en plus la notion de travail alimentaire, ne s’identifiant pas à ce qu’on fait, refusant l’étiquette qui nous enferme dans une fonction qui ne nous ressemble pas. « Une des opportunités d’emploi dans laquelle Olive a le moins vendu son âme, c’est quand elle était sugar baby parce qu’elle se dissociait complètement en offrant son corps », relève Ariane Picard. Ce qui n’est pas non plus sans conséquences. « Dans l’univers actuel, quand on a des valeurs environnementalistes ou des principes éthiques, c’est difficile d’agir en cohérence avec nos convictions. »

Quand elle reprend espoir et veut croire en la sincérité de quelqu’un ou d’un projet, Olive est souvent rattrapée par le revers de la médaille. Afin de conserver sa confiance et ne pas sombrer dans le cynisme, elle devra tracer sa ligne et respecter ses limites. Comme la plupart d’entre nous, elle est pétrie de contradictions et essaie de se dépêtrer avec son sentiment d’insuffisance et ses manques. Sans même nous en rendre compte, nous nous retrouvons parfois dans une position qui peut aller jusqu’à l’encontre de nos fondements et nous réussissons à nous convaincre que c’est très bien ainsi. Notre pensée est malléable et arrive à nous faire prendre des détours très surprenants. On dit souvent que notre façon de voir les choses compte pour beaucoup dans notre degré de bonheur ressenti, mais en même temps, il est si compliqué de préserver un jugement critique sur ce qui nous arrive. Le roman Bébé sucré évoque de façon très pertinente ces enjeux, remettant au premier plan la nécessité de ne pas consentir à sa propre perte.

Photo : © Vittorio Biscaro

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