En 2024, Lait cru a été le seul premier roman à être sélectionné par Antoine Tanguay, fondateur et patron d’Alto. Publier sous l’enseigne d’une maison aussi réputée, et bénéficier de l’accompagnement éditorial de Catherine Leroux (romancière chevronnée — pensons au récent Peuple de verre), était déjà une victoire en soi, un privilège à honorer : « Quand tu signes avec Alto, résume Steve Poutré, tu te retrousses les manches. »
Et il n’a visiblement pas chômé. Lait cru est un roman diablement bien écrit, construit autour d’un narrateur tourmenté, énigmatique. Son histoire est forte et intrigante. Difficile à oublier.
Campé dans la ferme de son enfance, dans ce petit village des Cantons-de-l’Est rongé par les drames et habité par des fantômes, Lait cru révèle la campagne québécoise sous un jour tragique, mais aussi la voix d’un écrivain. Pourtant, le principal intéressé a longtemps été paralysé par le doute.
« En allant au lancement du livre de ma cousine Rose-Aimée [Automne T. Morin], Il préférait les brûler, ça m’a donné le goût d’écrire, de raconter mon histoire. Mais je me demandais s’il y avait assez de crunch dans ma vie. »
C’est pendant la pandémie, peu après la parution de sa célèbre parente, que Steve Poutré a finalement décidé de prendre le taureau par les cornes. « En 2020, j’ai eu 40 ans. Depuis toujours, je rêvais de faire un roman, mais j’avais le syndrome de l’imposteur. Je n’ai jamais fait d’études en littérature, je n’ai jamais étudié dans une université. »
Il ajoute : « Ça peut sonner prétentieux, mais les gens me disaient que j’avais une bonne plume quand j’écrivais des courriels, mais je n’avais jamais été au-delà d’un gros post sur Facebook. En entrant dans l’aventure du roman, je ne savais pas si je serais capable de produire un tel volume de texte. Au début, c’était un défi, mais je me suis fait prendre à mon propre jeu. Chaque fois que je rouvrais mon document Word, c’était comme un cadeau que je me faisais. »
Hommes libérés
Lait cru est un texte important qui aborde de plein front la dépression et les idées suicidaires des hommes en milieu agricole. Des hommes comme le père, les frères, le cousin et le grand-père de l’auteur — qui ne lésine pas, par ailleurs, à partager quelques-uns des épisodes les plus traumatisants (et véridiques) de sa jeunesse. D’autres passages relèvent de la fiction pure, ou de l’exagération. Nous y reviendrons.
À l’heure où les mâles dits alphas défraient la chronique, l’œuvre encore fraîche de Steve Poutré a tout d’un contrepoids. En entrevue, il me fait remarquer que ses personnages font écho à ceux de Sébastien Dulude (Amiante), Akim Gagnon (Granby au passé simple), William S. Messier (Le miraculé), Michel-Maxime Legault (Michelin) et Jean-Philippe Pleau (Rue Duplessis). Ses contemporains qui ont, au cours de la présente année, proposé d’autres modèles masculins, plus sensibles et en phase avec leurs émotions. « Ça adonne que c’est des auteurs que j’ai rencontrés en personne cette année, pendant les salons du livre, et qu’on a tous eu de belles conversations autour de ça. »
Sans parler d’un nouveau courant littéraire (qui serais-je, d’ailleurs, pour décréter pareille affaire?), force est d’admettre que la scène québécoise tranche avec celle de la France, où Michel Houellebecq et autres Frédéric Beigbeder font encore le bonheur des marchands qui tiennent des formats de poche.
Dans la belle province, en 2024, la plupart des romanciers à succès semblent avoir tiré une leçon de #MoiAussi.
De la suite Adobe au traitement de texte
Designer depuis un quart de siècle, le créateur de Lait cru s’avère affable, et drôle — à ma grande surprise. Steve Poutré n’est pas cet être taciturne que j’imaginais, que je croyais en phase avec le héros de son roman, ce personnage si incarné que je l’ai d’abord cru porteur d’un récit autobiographique ou, à tout le moins, autofictif. Dans les pages construites par Poutré, je est un autre. Du moins, partiellement.
« Au début de mon processus d’écriture, je n’explorais pas encore l’aspect de la maladie mentale. C’est venu plus tard, cette idée d’avoir un narrateur qui écrit à partir d’un lit d’hôpital, alors qu’il est dans une espèce d’état de psychose et gardé dans un institut psychiatrique. Au départ, c’était un projet qu’on aurait pu appeler Chronique d’un ancien fermier. Mais plus j’avançais dans l’écriture de mes chapitres, et plus j’avais envie de leur donner une touche plus dramatique, avec un effet presque à la Stephen King. Je commençais à flirter avec l’horreur, à trafiquer mes souvenirs d’enfance. Ça m’a amené dans une autre zone. »
On récolte ce que l’on sème
En remportant un Prix littéraire du Gouverneur général, Steve Poutré empoche 25 000$ et succède à Anne Hébert, Réjean Ducharme, Antonine Maillet, Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Robert Lalonde et Dominique Fortier, pour ne nommer qu’une poignée de légendes littéraires.
Or, le designer graphique ne s’y attendait pas du tout. « Quand on m’a dit que j’étais finaliste, j’étais en train de préparer ma fille pour aller à l’école, ma fille de 7 ans. On était dans le rush, dans les lunchs, le brossage de dents. J’ai vu entrer un courriel du Conseil des arts, mais sur le coup, je n’ai pas allumé. Je l’ai lu en diagonale. Ça me demandait de confirmer mes informations personnelles, mon numéro d’assurance sociale. Je pensais que c’était du spam. Je m’en allais le jeter. » Finalement, c’est en recevant des textos le félicitant que l’auteur a compris.
Dans ce club des plus sélects, auquel il appartient à présent, la tradition veut que le gagnant de l’année précédente téléphone à son successeur. En l’appelant, Marie Hélène Poitras, autrice chez Alto elle aussi, lauréate pour Galumpf, un recueil de nouvelles, y est allée d’une recommandation : « Elle me suggérait de faire une dépense, de me gâter. Mais pour l’instant, je veux juste voir le montant dans mon compte. Je veux le laisser là. Pour le contempler. »
Même s’il se promène avec sa bourse en bandoulière, le père de Lait cru ne tient rien pour acquis. Tout, à ses yeux, reste à faire. « Au Québec, il n’y a absolument rien de garanti avec personne. Ce n’est pas un secret: je n’ai pas signé cinq romans avec Alto. En plus, Antoine Tanguay, c’est le gars qui a le moins la langue dans sa poche que je connaisse. Si c’est pas bon, mon deuxième, je vais le savoir. »
En tout cas, si pareil désaveu devait survenir (ce qui m’étonnerait beaucoup), nul doute que d’autres éditeurs se bousculeraient au portillon.
Photo : © Bonnallie Brodeur













