À l’image de ce genre qui sans cesse gagne en popularité, cette rentrée sera riche, diversifiée, étonnante et résolument passionnante.

À surveiller

Suivra le néant
Mireille St-Pierre (Nouvelle adresse)
Si l’album Brume nous avait permis de découvrir une nouvelle voix singulière du 9e art national il y a quatre ans, Suivra le néant confirme que Mireille St-Pierre est une bédéiste phare de la nouvelle génération. Délaissant ici l’autofiction pour le genre fantastique, elle y narre le récit d’une jeune mère de retour dans son village d’origine pour y rénover l’hôtel familial où elle a grandi, mais aussi pour recoller des parcelles de sa vie. La rencontre d’un être fantomatique bouleversera toutefois ses plans. L’indéniable maîtrise du découpage dont fait preuve l’autrice, ajoutée à son sens inné du cadrage et à son trait enveloppant font de cet album un incontournable de la saison, consolidant du même souffle le jeune catalogue de Nouvelle adresse. En librairie le 16 septembre

 

Sa Majesté des mouches
Aimée de Jongh, d’après l’œuvre de William Golding (Dargaud)
Il aura fallu 70 ans pour que ce grand classique de la littérature anglo-saxonne soit enfin adapté en bande dessinée. Les effluves des débuts de la guerre froide se font sentir dans ce récit survivaliste alors qu’un groupe de jeunes écoliers ayant survécu à un écrasement d’avion sur une île déserte du Pacifique tente de s’organiser. D’une violence inouïe, cette fable nous rappelle que le genre humain — auquel même les enfants n’échappent pas — est fatalement condamné. La bédéiste néerlandaise Aimée de Jongh insuffle à ce récit une déconcertante contemporanéité, évoquant notamment le jeune migrant Alan Kurdi échoué sur les berges d’une plage turque en 2015, insoutenable reflet de notre barbarie. Un récit plus que jamais nécessaire, alors que le monde est à un jet de pierre d’un retour à l’époque paléolithique. En librairie le 1er octobre

 

Journal de 1985
Xavier Coste (Sarbacane)
Après la publication de sa magistrale adaptation de 1984 il y a trois ans, Xavier Coste imagine une suite au chef-d’œuvre de George Orwell. L’an 1 du nouveau régime s’ouvre sur un système politique reformaté, scellant son sort avec l’assassinat de Winston Smith. Son œuvre, quant à elle, se poursuit. C’est Lloyd — même nom que l’illustrateur de V for Vendetta, qui imagina le design du masque qui allait devenir un symbole de protestation sociétale, un hasard? — qui devient ici le nouveau visage de la résistance. Appuyé par un saisissant trait aux relents d’expressionnisme allemand digne de la puissance d’évocation du tableau Le Cri d’Edvard Munch ici réprimé, le bédéiste décomplexé prolonge avec aplomb cet univers qui nous semble hélas de moins en moins dystopique.

 

Au travers du rayon
Aude Bertrand (Éditions 2024)
Premier saisissant album en carrière de cette jeune autrice française ayant étudié en cinéma à Chicoutimi, Au travers du rayon s’interroge sur notre rapport à l’art et à la réalité. Une adolescente passionnée de cinéma déjoue la futilité du quotidien en dévorant des films. Un jour au parc, elle croit assister à une scène de film. Elle se saisit alors de la théorie du Rayon vert, voulant qu’il soit possible de rencontrer dans la réalité des personnages de cinéma et de revivre avec eux certaines scènes, et tente désespérément de retrouver le personnage de ladite scène. Un sentiment d’étrangeté, qui n’est pas sans rappeler l’œuvre cinématographique de David Lynch et les BD de Daniel Clowes, nous habite tout au long de la traversée. En librairie le 15 octobre

 

L’éternité béante
Étienne Klein, LF Bollée et Christian Durieux (Les Liens qui libèrent/Futuropolis)
Le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein signe ici sa première BD en imaginant, grâce au mélange heureux de l’alcool et de la musique des Rolling Stones, voir apparaître devant lui nul autre qu’Albert Einstein. Ensemble, ils referont le parcours des explorations scientifiques menées depuis 1955, année correspondant au décès du théoricien de la relativité. S’ensuit une aventure ludique et instructive, passant notamment en revue l’apparition des nouvelles technologies, les avancées en matière de physique quantique, la catastrophe écologique et la conquête de l’espace. Ce roman graphique se veut par la bande un exercice d’admiration pour le nobélisé qui encore aujourd’hui continue à être une importante source d’inspiration. [IB]
En librairie le 9 octobre

Mises en cases
De plus en plus, la bande dessinée n’hésite pas à lorgner du côté des autres types d’arts, suscitant ainsi d’étonnantes rencontres. C’est notamment le cas de l’adaptation de Foreman (La Bagnole, à paraître au début de l’année 2025), l’excellente pièce de théâtre de Charles Fournier portée avec brio par Richard Vallerand, qui se saisit des forces du langage de la BD afin de transposer sur papier ce bouleversant huis clos en forêt abordant la masculinité toxique. Les nostalgiques ne seront pas en reste encore une fois cette rentrée grâce aux bons soins de l’éditeur Kana. Après les séries animées cultes Albator et Goldorak, voilà que la structure éditoriale se consacrant à l’univers manga propose un autre classique du genre : Capitaine Flam. Aux commandes, Sylvain Runberg et Alexis Tallone naviguent à travers cette galaxie du fond de la nuit avec doigté, cœur et verve. Forte du succès de Dédé racontant la vie du chanteur des Colocs par Christian Quesnel, et en marge de la série télé éponyme conçue et réalisée par Félix Rose, Libre Expression récidive également cette saison-ci en poursuivant son exploration musicologique du terroir avec Québec Rock : Offenbach vs Corbeau. S’adjoignant les services de l’auteur et médiateur culturel en bande dessinée Michel Giguère, l’artiste explore cette fois-ci la genèse des deux groupes mythiques et leurs figures de proue, Gerry Boulet et Marjo.

Canons jeunesse
Bonne nouvelle : Alex A. élargit l’univers de sa série avec Les mondes de l’Agent Jean : Planète Lobe (Presses Aventure). Alors que l’agence est dissoute depuis cinq ans, l’informaticien Billy, ne sachant quoi faire d’autre, continue de protéger le monde. Lancée en 2012, la série L’Agent Jean est un véritable phénomène éditorial, comptant plusieurs déclinaisons (animé, balado, produits dérivés) et qui se glisse invariablement dans le Bilan Gaspard des trente meilleurs vendeurs BD au Québec chaque année. Il en va de même pour Les Élus Eljun, un populaire manga fleurdelysé signé Sacha Lefebvre et Jean-François Laliberté. Ce shonen fantastique — au sens propre comme au figuré — met en scène un groupe de puissants guerriers issus des neuf mondes devant protéger à tout prix l’arbre de la vie contre les forces du néant. Ce troisième volet publié aux éditions Michel Quintin confirme que le tandem est sur une lancée.

Femmes influentes
Mafalda souffle cette année ses 60 bougies. Que penserait cette Greta Thunberg d’avant l’heure de ce que nous avons fait de notre monde, alors qu’elle passa la seconde partie de la décennie 1960 à nous mettre en garde contre le gâchis environnemental et sociétal dans lequel nous pataugeons présentement? Une douzaine d’autrices, dont Pénélope Bagieu, Florence Cestac, Florence Dupré la Tour, Aude Picault et Véro Cazot, rendent hommage à l’œuvre du regretté auteur argentin Quino dans ce copieux collectif Mafalda, mon héroïne, publié aux éditions Glénat. Le tandem derrière les formidables albums Joséphine Baker, Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse revient à la charge avec Anita Conti, toujours pour le compte de Casterman. José-Louis Bocquet et Catel Muller poursuivent leur exploration des grandes dames de l’Histoire avec un talent renouvelé en s’intéressant cette fois-ci à l’océanographe pionnière de l’écologie et égale du commandant Cousteau. Une plongée en profondeur dans un pan méconnu de notre monde.

Perles nipponnes
Après l’excellente trilogie Le mari de mon frère, le mangaka Gengoroh Tagame réitère pour notre plus grand bonheur avec le savoureux Nos rendez-vous gourmands chez Akata, un récit se déroulant durant la récente pandémie qui nous avait ravi ce que nous avions de plus cher : l’autre. Un représentant commercial se voit offrir des choux d’un client. Ignorant tout de la cuisine, il se pointe chez son ami cordon bleu. À partir de ce moment, les deux hommes prendront l’habitude de partager de copieux repas… et même plus. Un album qui se dévore d’un seul trait et qui donne faim. Dans une tout autre tonalité, Shiro Kuroi délaisse la science-fiction qu’il avait si brillamment explorée avec Léviathan pour du fantasy avec sa nouvelle et captivante série Dragon Hunt Tribe chez Ki-oon. Une enfant sauvage ayant grandi parmi les dragons est récupérée par un chasseur qui l’amène à son village où elle grandira. Le haletant récit initiatique est un pur délice pour les yeux.

Territoires de l’intime
Découvert par le truchement du fort réussi premier album Djondjon aux éditions Mains libres en 2022, Keelan Young confirme avec Pots cassés qu’il est une nouvelle voix unique du 9e art local. Si son récit précédent se déroulait dans les Antilles, celui-ci s’avère un voyage introspectif, alors que le personnage se fissurant glisse inévitablement vers une lancinante dépression l’isolant de tout. C’est donc à une reconstruction que nous convie le jeune auteur. Quant à l’Américain Craig Thompson, il explore à nouveau un pan de son enfance avec Racines, chez Casterman, un récit métissé où l’autobiographie et le documentaire se côtoient. La religion était au cœur de Blankets, tandis que cette fois l’artiste nous convie à ses étés passés à genoux à cueillir du ginseng et ensuite à sa vie enracinée à sa table à dessin, explorant la douleur qui résulte de ces deux activités. Une œuvre dense et poignante.

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