Dans le cadre de ses précédents albums publiés chez l’éditeur français Casterman, Philippe Girard s’était penché avec éloquence sur deux figures historiques québécoises : Leonard Cohen et Gerald Bull. Avec Le prince des oiseaux de haut vol, il rentre à la maison nous narrer, pour le compte de l’éditeur montréalais La Pastèque, le périple québécois d’Antoine de Saint-Exupéry durant lequel aurait germé l’idée du Petit Prince. Retour sur les coulisses de l’album de la saison et de son plus grand en carrière.

Le dénominateur commun de tous vos albums est le Québec. En quoi cet attachement viscéral à votre patrie vous sert-il de levier scénaristique?
Bien que je sois issu de l’univers littéraire de Tintin, le Québec est ma patrie littéraire d’adoption. C’est là où je me sens le mieux, là où je m’enracine un peu plus à chaque album. Bien qu’on m’ait souvent demandé de ne pas me préoccuper du fait québécois, j’y reviens toujours invariablement. C’est ma propre couleur, en quelque sorte. Dans le cas particulier du Prince des oiseaux de haut vol, l’épisode québécois des Saint-Exupéry raconté est le dernier moment de bonheur du couple.

Votre production récente s’intéresse à des figures historiques. Qu’est-ce que ce matériau vous permet d’explorer par opposition à la fiction et à l’autobiographie, qui ont longtemps défini votre œuvre?
Depuis la pandémie, les lectrices et lecteurs ont besoin de s’ancrer dans le réel. Dans le cas du présent album, il est en quelque sorte né d’une boutade lancée par l’animatrice radio Evelyne Charuest, m’invitant à me pencher sur une figure historique féminine. Sans vouloir usurper la place d’une autrice dont le combat féministe revient de droit, je me suis intéressé à Consuelo de Saint-Exupéry, personnage clé de l’album. Faisant à la fois figure d’épouse, de mère et d’amante, elle est une part importante du Petit Prince. Il fallait être une femme forte pour aimer un auteur et un aviateur. Cet amour hors norme et unique fut justement ancré dans le réel. C’est cette histoire que je souhaitais raconter.

Dans Le prince des oiseaux de haut vol, vous n’accordez somme toute que peu d’espace au mythe de la création du Petit Prince. Pourquoi l’évoquer plutôt que de vous y attarder?
D’abord pour des raisons d’ordre légal. Le Petit Prince n’étant pas encore du domaine public, il m’était impossible d’en citer le moindre extrait, comme ce fut d’ailleurs le cas pour mon précédent album sur Leonard Cohen. Et puis, chaque figure historique explorée est l’occasion pour moi d’insuffler ma propre poésie. Je considère que le travail de reconstitution relève de la police, non pas des auteurs. À la fois épouse, mère et muse, Consuelo de Saint-Exupéry est une part importante du Petit Prince. C’est elle qui a soutenu son amoureux, lui permettant d’accoucher d’un livre humaniste alors qu’il était un homme loin d’être exemplaire. C’est donc elle le fil d’Ariane, la véritable figure emblématique du récit.

Antoine de Saint-Exupéry était un homme complexe et de son époque. Quel fut le plus grand défi auquel vous avez fait face lors de la conception de l’album?
Il m’a fallu déboulonner le mythe et plein d’idées préconçues s’y rattachant. Contrairement à la croyance populaire, Thomas De Koninck n’est pas le Petit Prince. Pas plus que personne d’autre en particulier. Ce personnage est la somme de rencontres, mais aussi du sentiment amoureux fort qui liait Antoine et Consuelo. Cette œuvre est beaucoup plus dense et complexe qu’elle n’y paraît. Lorsqu’on cherche à simplifier un album jeunesse — surtout de cette densité —, on fait nécessairement fausse route.

Photo : © Philippe Girard
Extrait tiré du livre Le prince des oiseaux de haut vol (La Pastèque) : © Philippe Girard

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