Encore méconnue du grand public, Posy Simmonds est pourtant un incontournable de l’illustration. Avec 78 années derrière le béret, la grande dame du crayon aura touché les quatre coins du monde de l’illustré. Dessins de presse, livres pour la jeunesse, romans graphiques et adaptations scénaristiques : l’artiste est au sommet de la technique. C’est plus que jamais l’occasion de (re)découvrir le travail pétillant, satirique et brillamment féministe de la lauréate du Grand Prix au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2024!

Tout droit sortie de la Central School of Arts and Crafts de Londres, Posy Simmonds rejoint le Guardian comme dessinatrice de presse en 1972. Ce premier travail stable dans un quotidien de centre gauche concorde avec ses convictions politiques. Elle a alors la liberté de s’emparer de divers sujets et apporte un point de vue féminin et rafraîchissant sur les relations humaines, le couple ou les enjeux de classe. Le recueil Literary Life (Denoël et Folio) qui regroupe ses chroniques sur le monde du livre est d’un mordant toujours d’actualité. Elle y dépeint le haut lieu du narcissisme, du pédantisme, et dévoile les méandres patriarcaux de l’édition. Sa critique des grandes chaînes et de la junk littéraire a de quoi réconforter les libraires indépendants et indépendantes que nous sommes!

Posy Simmonds est sans aucun doute l’une des instigatrices du « roman graphique ». Souvent perçu comme une appellation snobinarde qui cherche à élever la bande dessinée à des standards plus littéraires, ce terme désigne tout simplement une autre manière de faire de la BD. En décloisonnant les mots et les illustrations des cases traditionnelles, Simmonds joue avec la mise en page, exploite les jeux typographiques et entremêle pavés de textes aux différents formats de dessins. En faisant fi des contraintes du phylactère, sans toutefois les rejeter complètement, l’artiste propose une tout autre façon d’appréhender le 9e art.

En 1999, elle publie en feuilleton son premier roman graphique Gemma Bovery (Denoël). Sans être une simple réécriture moderne du classique de Flaubert, elle s’empare de la trame narrative de Madame Bovary pour composer un drame amoureux fort contemporain. À la suite d’une déception sentimentale, Gemma tente de vaincre son sentiment d’abandon en se liant à Charlie Bovery, un père divorcé un brin mollasson. Pour fuir l’ancienne vie familiale de Charlie, Gemma achète une maison en Normandie et fantasme sur un quotidien champêtre à la française. L’isolement et la solitude auront vite raison de Gemma, qui entame, pour conjurer l’ennui, une liaison avec un jeune homme. Le boulanger Joubert narre à merveille cette histoire d’adultère et s’amuse à entremêler réalité et fiction. Ce féru de littérature a le sentiment d’être aux premières loges d’une grande histoire et suit les étapes de la relation avec avidité, comme on dévore les pages d’un livre captivant.

En 2007, Posy Simmonds entreprend un second roman graphique, Tamara Drewe (Denoël), et s’inspire alors du roman Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy. Cette fois-ci, elle transpose le récit dans un village anglais d’aujourd’hui. À la résidence artistique de Stonefield, Beth et son mari Nicholas Hardiman accueillent des écrivaines et écrivains venus trouver refuge à leur inspiration. La bourgade d’apparence paisible se révèle être le théâtre de nombreuses tensions quand Tamara Drewe, une jeune héritière, arrive dans les environs. Avec ce second opus, Simmonds exploite encore le thème de la trahison amoureuse et dépeint superbement la vanité des artistes. Elle porte aussi un regard attentif sur les jeunes générations qui s’étiolent dans les campagnes reculées. La défonce devient un trompe-l’ennui et pousse certains individus à se négliger jusqu’à l’anéantissement de soi.

Cette volonté de représenter les plus démunis transparaît aussi dans son œuvre majeure Cassandra Darke (Denoël). Le livre s’ouvre sur un article de journal relatant la découverte d’ossements non identifiés, dans les bois proches de Wrysley, qui auraient appartenu à une jeune femme. S’ensuit une enquête richement menée qui dévoilera l’identité de cette victime de féminicide. Ici, c’est Charles Dickens avec son très connu Un chant de Noël qui sert de socle à l’histoire. Le pingre M. Scrooge est représenté sous les traits de Cassandra, une septuagénaire anciennement marchande d’art qui a récemment eu des démêlés avec la justice pour falsification d’œuvres d’art. La découverte d’une arme à feu dans le panier à linge de son studio locatif sera la première pièce à conviction d’un récit haletant qui éveillera les consciences sur la traite humaine et les violences masculines faites à l’égard des femmes.

Posy Simmonds conduit avec maestria ses personnages toujours si richement dichotomiques. J’ai un faible pour ses portraits de femmes qui luttent à leur façon contre les diktats du patriarcat et les injonctions physiques. La belle complexité narrative qu’elle propose est chaque fois réussie, amenant les lecteurs et lectrices à se perdre dans un labyrinthe dont le fil rouge est finement organisé. Et pour mettre la cerise sur son travail total et multidisciplinaire, certaines de ses bandes dessinées ont été adaptées au cinéma. Alors peu importe le médium choisi pour rentrer dans son univers, vous allez en sortir complètement ravi!

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