« Oublie ça, les mangas! Ce n’est pas pour moi. » Voilà ce que je me disais il y a à peine quelques mois. À ce jour, j’ai lu une dizaine de séries de ces bandes dessinées japonaises, et ce n’est qu’un début. Évidemment, j’avais l’image préconçue de l’histoire fantastique ou d’aventure où les jeunes filles pleurent comme des fontaines. Quelle n’a pas été ma surprise de découvrir des mangas sur l’art, les livres, l’homosexualité, la Renaissance, la science médico-légale, et encore plus! Ces bouquins rapportent des « tranches de vie », donc sans combats épiques ni personnages aux pouvoirs spéciaux. Tout comme en littérature romanesque, il suffit de trouver le récit qui répond à ses intérêts.
Ma première lecture a été Blue Period de Tsubasa Yamaguchi (Pika), qui raconte l’histoire d’un jeune homme, Yatora Yaguchi, qui doit bientôt choisir un programme d’études pour l’université et qui se passionne tout à coup pour le dessin. Il décide de tenter l’examen d’entrée de Gedai, l’Université des Arts de Tokyo, l’institution la plus sélective. Tout au long de son apprentissage et de son évolution, Yatora partage ses pensées et sa vision sur les techniques et sur la difficulté de développer son unicité. C’est dans la tête de ce débutant que les personnages prennent forme et que l’art se dévoile. Inspirant et réaliste.
Toujours dans le domaine artistique, la série Arte de Kei Ohkubo (Komikku), du nom de sa protagoniste, nous fait vivre les péripéties de cette jeune aristocrate qui souhaite tout abandonner pour réaliser son rêve : devenir artiste peintre. La route est ardue pour deux raisons : c’est la Renaissance et elle est une femme. Arte devra prouver qu’elle a sa place dans ce domaine réservé aux hommes et que la gent féminine peut faire autre chose que se marier et avoir des enfants.
Restons dans la culture. Si, comme moi, vous aimez lire une bonne histoire se passant dans une librairie ou une bibliothèque, vous serez servis avec Le maître des livres d’Umiharu Shinohara (Komikku). Mikoshiba, bibliothécaire sévère de La rose trémière, est un passionné de littérature. Surnommé le « champignon » à cause de sa coupe de cheveux, il suggère toujours le livre parfait à chaque lecteur, enfant ou adulte. Nous avons l’occasion de découvrir des contes du Japon et d’ailleurs à travers les personnages qui gravitent autour de Mikoshiba. Une belle morale non barbante ressort de ces récits pour donner un ton doux et touchant à cette série.
De son côté, Le mari de mon frère de Gengoroh Tagame (Akata) soulève les difficultés à accepter l’homosexualité, surtout au Japon. Le frère jumeau de Yaichi est décédé récemment et le mari canadien de celui-ci, Mike, débarque au pays du soleil levant. Pris dans ses préjugés, Yaichi est déstabilisé et ne sait pas vraiment comment agir. Sa petite Kana, qu’il éduque seul, est pour sa part ravie d’avoir un oncle et ne comprend pas la réticence des adultes. Yaichi décide d’émuler Kana et de confronter ses idées préconçues sur l’homosexualité en apprenant à connaître Mike. Une histoire qui bouscule et touche à la fois avec la belle naïveté rafraîchissante de Kana. Dans la même veine, une série adolescente titrée Je crois que mon fils est gay d’Okura (Akata) montre la bienveillance d’une mère face à la réalité cachée de son enfant.
Le suspense, policier ou non, existe aussi en bande dessinée japonaise. Ceux qui aiment les enquêtes et le côté médico-légal de celles-ci ne seront pas indifférents à Trace de Kei Koga (Komikku). Reiji Mano fait partie du laboratoire scientifique de la police de Tokyo en tant qu’expert. Il vise toujours la vérité et pas ce que les enquêteurs aimeraient entendre. Dans son enfance, Mano a vécu un drame tragique : l’assassinat sauvage de toute sa famille. À l’époque, son frère aîné, décédé dans le même événement, avait été désigné comme le meurtrier. Mano fera tout pour prouver que son frangin n’est pas le coupable.
Avec My Home Hero de Naoki Yamakawa et Masashi Asaki (Kurokawa), nous entrons dans le monde criminel, car Tetsuo, modeste père de famille qui aime les romans policiers, a tué le petit ami violent de sa fille Reika. Ce dernier menaçait de « buter » sa copine. Tetsuo se retrouve traqué et mêlé à des groupes peu recommandables, car sa victime était le fils d’un haut placé dans le crime. Le pauvre homme tente par tous les moyens de protéger les siens. Évidemment, nous comprenons les motivations de Tetsuo, mais nous en venons à nous questionner sur ses méthodes. Un suspense soutenu et une tension à la limite du supportable.
Du livre léger et rigolo à celui sombre et sinistre, les mangas offrent autant de diversité que les romans. Les personnages peuvent être ordinaires et vivent des événements de la vie courante, même si parfois un peu extrêmes. Les mangakas n’ont rien à envier aux auteures et auteurs de récits étoffés tels que Haruki Murakami (Kafka sur le rivage), Ogawa Ito (La papeterie Tsubaki), Toshikazu Kawaguchi (Tant que le café est encore chaud) et Keigo Higashino (Les doigts rouges). N’hésitez pas à plonger dans l’univers du manga : de belles découvertes vous attendent!



















