
Québec et Angoulême, une longue histoire
Le 9e art local a su développer des liens étroits avec l’événement au fil du temps. Plusieurs délégations québécoises s’y sont rendues, quelques autrices et auteurs y ont remporté de prestigieux prix pour des albums, sans oublier Julie Doucet, sacrée Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2022. Après une imposante délégation canadienne composée d’une soixantaine de participants et participantes l’an dernier, le festival recevait à nouveau près d’une trentaine d’invités québécois à la fin janvier. Déjà en 1985, une première délégation québécoise composée principalement de bédéistes œuvrant pour le magazine satirique Croc s’envole pour Angoulême. Du nombre, le jeune Rémy Simard en est et, quarante ans plus tard, il est aussi de celle de 2025, faisant de lui le doyen de la trentaine de participants. Le but de la première délégation était d’aborder le marché européen tout en lui signifiant l’existence de notre bande dessinée. « Bien que c’était également l’occasion de rencontrer nos idoles, l’événement m’a surtout permis de découvrir des collègues québécois que je ne connaissais pas. C’est là que j’ai notamment rencontré Claude Cloutier et Caroline Merola, que j’allais publier quelques années plus tard aux Éditions Kami-Case. Nous n’avions pratiquement pas d’albums à présenter au public français, c’était vraiment un premier contact pour nous. Nous sommes revenus transformés et motivés », se remémore avec le sourire l’auteur jeunesse.


Quarante ans plus tard, on sent le même enthousiasme chez la jeune autrice Catherin, qui publiait l’automne dernier son premier album Momm aux éditions Pow Pow et dont c’est le baptême d’Angoulême. « Participer au festival, c’est comme se retrouver aux Olympiques ou aux Oscars. Ma première prise de contact avec le lectorat d’ici est formidable », affirme la Drummondvilloise d’origine flanquée d’un immense sourire et d’un chandail à l’effigie d’Angoulême qu’elle a confectionné pour l’occasion. Que pense-t-elle rapporter de cette expérience? « Tellement d’amour. J’absorbe tout, je profite du moment présent. » Sentiment d’émerveillement que partage Aude Fourest, jeune autrice québécoise originaire de France qui signait l’automne dernier Le chahut qui vient à L’Oie de Cravan. « Je me prends une claque quand même. Je n’avais pas conscience de l’ampleur du festival. Je suis heureuse de faire plus ample connaissance avec mes collègues québécois de la délégation, mais aussi d’avoir l’opportunité de rencontrer des artistes que j’admire comme Anouk Ricard, qui vient tout juste d’être sacrée Grand Prix d’Angoulême. »

Angoulême, une affaire « d’affaires »
Les choses ont fort heureusement changé depuis la première délégation québécoise. Aujourd’hui, les éditeurs de La Pastèque et de Pow Pow tiennent kiosque. La Librairie du Québec à Paris et le pavillon de l’UNESCO accueillaient également la trentaine d’artistes locaux en dédicaces cette année. Plusieurs bédéistes québécois œuvrent également pour le compte d’éditeurs étrangers. C’est notamment le cas d’Alain Chevarier et de Mark McGuire, auteurs du poignant Géants aux pieds d’argile publié chez Moelle Graphik en 2022, depuis repris chez Mad Cave Studios pour le marché américain ainsi que chez Sarbacane pour la France. Après son passage remarqué à l’événement Shoot de book lors de l’édition 2023 du festival — consistant à présenter sur scène l’essence de l’œuvre en trois minutes devant un parvis de producteurs pour une éventuelle adaptation à l’écran —, le tandem dédicace également du côté de son nouvel éditeur français. « Le public d’Angoulême avait déjà montré un intérêt marqué pour notre album dans sa version originale en 2023; on avait vendu tous nos exemplaires le samedi. Les amateurs du festival d’Angoulême sont très curieux et, à l’évidence, aiment sortir des sentiers battus. C’est surtout les gens de l’industrie qui changeaient légèrement d’attitude à la mention de Sarbacane. On nous prenait un peu plus au sérieux », explique l’illustrateur Alain Chevarier. « Autrement, Mark et moi avons fait une réunion avec notre agent qui représente l’album, et nous avons eu des nouvelles sur ses démarches auprès d’éditeurs étrangers. Des éditeurs vietnamiens, polonais, portugais et quelques autres ont démontré un intérêt sérieux. »

Les Éditions de la Pastèque sont quant à elles des habituées d’Angoulême, avec vingt-cinq participations à leur actif et trois statuettes. « Avant même d’avoir publié un premier livre, il nous est apparu clair dans notre posture d’anciens libraires qu’il fallait percer le marché étranger — 60% de nos revenus provenaient d’ailleurs de la France à nos débuts. Tendance qui s’est inversée depuis. Notre première présence à Angoulême remonte à 1998. Elle nous a permis de signer un contrat avec notre diffuseur français de l’époque », se remémore Frédéric Gauthier. « Angoulême, de par son magnétisme et la présence de tous les éditeurs étrangers avec qui il est possible de faire de l’achat et vente de droits, est un passage obligé pour nous. Cela dit, notre nouvel axe de développement pour la France consiste en une collaboration étroite avec les libraires. Nous nous devons d’être sur le terrain pour prévoir avec eux des tournées en librairies. » Philippe Girard, auteur du livre Le prince des oiseaux de haut vol à La Pastèque, a d’ailleurs été reçu à la Librairie Super-Héros à Paris le lendemain de la fin du festival pour rencontrer le lectorat parisien. Sinon, remporter un prix d’Angoulême, quosse ça donne? « Ça donne de la visibilité sur le territoire français en librairie, mais aussi une visibilité médiatique au Québec. À la suite du premier prix de Michel Rabagliati en 2010 et de son passage à Tout le monde en parle, nous avons dû tout réimprimer en catastrophe la série. » Quant au Québécois Guy Delisle, puisqu’il vit depuis plus de trente ans en France et qu’il évolue conséquemment dans un plus vaste marché, l’impact est différent. « C’est tout au plus un écho dans le petit monde de la bande dessinée. Cela dit, ça fait extrêmement plaisir. J’ai reçu de nombreuses invitations de festivals étrangers à la suite des prix pour Chroniques de Jérusalem, le livre s’est sûrement mieux vendu grâce à ça », se remémore l’artiste. « Après, on se remet au travail. »

Le Service des délégués commerciaux (SDC) du Canada et l’Ambassade du Canada en France étaient également présents du côté du marché des droits pour représenter une douzaine d’éditeurs des quatre coins du pays. C’est sous cette tente que Renaud Plante de Front Froid et Nouvelle adresse a passé l’essentiel de son temps. « C’est pour nous l’occasion d’y aller pour rencontrer des éditeurs étrangers pour vendre des droits (et en acheter si on tombe sur une pépite). Nous avons facilement doublé, voire triplé nos rendez-vous par rapport à l’année dernière, la liste de contacts s’agrandit. C’est encourageant pour les années à venir, affirme l’éditeur. L’année dernière, nous ne nous attendions à rien et nous étions sortis de là avec une vente de droits (Tant pis pour les likes en Espagne). Cette année, il y en a déjà une de signée (Hiver nucléaire en France) et nos suivis de rencontre ne sont même pas encore complétés. » Est-ce qu’être distribué en Europe constitue la prochaine étape? « L’année dernière, nous avions eu des rencontres dans le but de trouver un distributeur sur le marché français à moyen terme. S’implanter en France ne se fait pas en claquant des doigts. C’est un travail de longue haleine. Ça se planifie. Leur marché est tellement saturé. Dans un avenir proche, nous irons à Angoulême également en tant qu’exposant en 2026 ou en 2027. »


La bande dessinée québécoise au-delà de nos frontières
Directeur du Festival de la bande dessinée francophone de Québec depuis 2005 et de l’organisme Québec BD depuis sa fondation en 2016, Thomas-Louis Côté est intimement lié à la gestion et à la mise en relation des différents intervenants en lien avec la kyrielle d’événements internationaux, dont la présente délégation québécoise d’Angoulême. « On observe un engouement notable pour la production locale depuis mes débuts, où elle était alors davantage anecdotique. L’idée est de diversifier les actions, de participer à différents événements internationaux, mais aussi de créer un musée à Québec, de lancer différents projets de médiation. » On se désole toutefois de la minceur de l’offre impliquant des participants québécois. Outre un combat de dessin, une petite exposition de reproductions de planches du Prince des oiseaux de haut vol de Philippe Girard à l’Espace UNESCO ainsi de quelques autres des populaires séries Aventurosaure de Julien Paré-Sorel (Presses Aventure) et Le facteur de l’espace de Guillaume Perreault (La Pastèque) du côté du Quartier Jeunesse du CNBDI et la remise d’une planche originale du Capitaine Kébec au Musée de cette même enseigne, cette édition d’Angoulême avait somme toute peu à offrir en matière d’activités officielles pour nos auteurs, a contrario de la précédente en 2024, alors que Julie Doucet avait eu droit à une grande rétrospective vu sa stature de présidente d’honneur, ou encore, celle de 2000, alors qu’une imposante délégation québécoise avait proposé une exposition multimédia et une soixantaine d’œuvres originales qui avaient connu un immense succès. Bien que ce festival de stature internationale ait des visées de plus en plus commerciales, force est de constater qu’on le dérobe aux autrices et auteurs qui ne demandent qu’à se le réapproprier, notamment en explorant davantage le pan artistique par le truchement de la médiation, qui permettrait au public d’apprécier avec plus d’acuité le travail des autrices et auteurs. Chaque nouvelle édition voit son offre fondre comme neige au soleil, notamment du côté des expositions proposées et des conférences. Pas étonnant que certains éditeurs alternatifs européens comme Les Requins Marteaux et Super Loto Éditions choisissent de tenir kiosque du côté du Off Festival en guise de représailles.

Sinon, le Québec, pourtant bien représenté dans la Sélection officielle avec Mourir pour la cause de Chris Oliveros (traduction d’Alexandre Fontaine Rousseau) aux éditions Pow Pow et Pour une fraction de seconde : La vie mouvementée d’Edward Muybridge de Guy Delisle chez Delcourt ainsi qu’au prix de la BD alternative 2025 par les collectifs québécois Revue Planches, La Flopée, KrRole, est reparti bredouille. Seul le Vancouvérois Ryan Heshka a ravi le prix de la meilleure BD rock, le Prix Elvis d’Or pour Mean Girls Club : La vague rose en traduction française aux Requins Marteaux.
Nos échanges avec les journalistes français Frédéric Michel (Dans ma bulle), Yaneck Chareyre (100 ans de bande dessinée, Larousse) et Damien Canteau (Comixtrip) nous ont permis de constater que la production locale québécoise brille bien au-delà de nos frontières. Une chose est sûre : le Québec s’est taillé une place enviable dans le paysage francophone mondial. On ne s’étonne plus qu’il soit connu en France et que l’on puisse tout naturellement échanger à son sujet.

« En marchant seule dans les rues d’Angoulême en direction du festival, je me suis étonnée à me dire “tiens, un autre jour au bureau” comme si c’était devenu la normalité de ma vie d’autrice de bande dessinée. Alors qu’il y a quelques années à peine, j’aurais été tellement excitée à la seule idée de pouvoir venir ici », s’étonne Cathon.
Le rêve de la première délégation de 1985 est devenu réalité. En cette ère de grande incertitude, veillons plus que jamais à ce qu’il le demeure.
Photo : © Marc Tessier




















