L’auteur de polar Henning Mankell a dit en entrevue : « Le polar est le genre littéraire idéal pour mettre en scène les dysfonctionnements de notre société, sans pour autant tomber dans le manichéisme. » Dans votre livre, le libraire Étienne Chénier a déjà tué et pourtant, nous ne le reléguons pas automatiquement du côté des méchants, nous sommes même plutôt empathiques à son égard. Comment vous y prenez-vous pour que le lecteur ou la lectrice accepte si facilement cette entente?
Dans Amqui, Étienne Chénier décidait, dès sa sortie de prison, de mettre en branle un plan de vengeance qu’il mijotait depuis plusieurs années. Cela impliquait qu’il devait tuer des gens. Des gens qui le méritaient, selon lui. Ils étaient coupables de certains méfaits ou alors ils se dressaient entre lui et ses cibles. Il ne tuait donc qu’en toute nécessité. Jamais gratuitement. Dans Le fugitif, le flic et Bill Ballantine, Chénier ne s’attaque pas aux innocents, qu’à ceux qui essaient de le tuer. Il fallait donc démontrer aux lecteurs qu’il avait toutes les raisons du monde d’agir ainsi. Et puis, malgré cette violence dont il use à l’occasion, j’ai essayé de faire de Chénier un personnage sympathique, faillible et doté d’un bon sens de l’humour. Question de l’éloigner de ces personnages froids, calculateurs et sanguinaires qu’on rencontre souvent dans les polars. Comme lecteur, on est prêt à accepter beaucoup de choses quand on éprouve de la sympathie pour un personnage.
Vous avez introduit un personnage d’enfant, Édouard, dans le trio que finiront par former Chénier, l’ex-policier Denis Leblanc et Alice Dupuis, la mère du garçon, baignant aussi dans les mondes interlopes. Qu’est-ce que ce qui vous a amené à faire ce choix?
Édouard ne devait être qu’un outil permettant la fuite de Chénier et Leblanc de cet édifice du Quartier latin, où ils s’engouffrent après une fusillade. Mais j’ai improvisé cette scène entre lui et Chénier, cet échange de dialogues un peu surréaliste, et je me suis dit qu’il serait dommage de jeter aux oubliettes ce personnage au potentiel énorme. J’ai donc dormi (littéralement!) là-dessus, après une journée d’écriture, et l’idée m’est venue de le faire participer activement aux péripéties des deux Québécois. Et il est instantanément devenu, je crois, le ressort dramatique principal de mon roman.
L’humour est au cœur de votre roman noir, pourquoi était-il important pour vous d’en faire usage?
L’humour va toujours faire partie de ce que je fais. C’est dans ma personnalité. Quand j’écris, c’est plus fort que moi, je vois d’abord le potentiel comique d’une scène. Même si le sujet était d’une grande noirceur, j’ai essayé de parsemer Amqui d’humour, pour que le livre ne soit pas trop glauque. Le fugitif, le flic et Bill Ballantine, quant à lui, ne devait pas être un livre si humoristique. L’élément qui fait basculer le récit est la présence d’Édouard. Il apparaît tel un chien dans un jeu de quilles, un empêcheur de tourner en rond! Et comme il vit dans un univers parallèle, où il croit dur comme fer être un membre actif de la pègre parisienne, je trouvais intéressant de le faire côtoyer mes deux fugitifs aux abois, et même de le faire participer activement à leur fuite, tout en partageant, dans la narration, son point de vue sur les événements, qu’il voit au travers de ses yeux d’enfant de 11 ans débordant d’imagination.
Tout au long du roman, nous assistons à une histoire de poursuite entre nos protagonistes et l’équipe de Catherine Desbiens, fille d’un des patrons de la mafia montréalaise. Comment avez-vous réussi à renouveler ce procédé maintes fois mis en scène?
J’ignore si j’ai réussi à le renouveler, mais lorsque j’ai commencé à écrire ce livre sur une fuite dans Paris, je me suis dit que je ne voulais surtout pas créer une banale succession de scènes dans lesquelles mes protagonistes devraient échapper à des pièges essaimés sur leur trajet. Ça impliquait donc, pour moi, d’introduire de nouveaux personnages. Et pas seulement des personnages secondaires qui ne feraient qu’une brève apparition, mais des personnages avec de la substance. Catherine Desbiens est donc apparue, puis Édouard et Alice. Et Édouard, comme je l’explique plus haut, a fait complètement basculer le roman. En fait, c’est lui la vedette du livre!
Quel est l’élément primordial selon vous à l’écriture d’un bon polar?
Il y en a plusieurs, mais si j’avais à choisir un seul élément, ce serait le rythme. Quand je lis un polar, je ne veux surtout pas m’emmerder. Me surprendre à bâiller. À penser à ma liste d’épicerie. Quand j’ai commencé à écrire des romans, je me suis dit que j’allais toujours m’efforcer d’imposer un rythme rapide à mes bouquins, pour que le lecteur oublie l’heure qu’il est. Donc, des chapitres courts, des dialogues mordants et des descriptions brèves et percutantes, tels sont mes ingrédients!
Photo : © Charlie Marois
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