La mythologie grecque remonte à plus de 3500 ans. Qu’a-t-elle à nous apprendre aujourd’hui?
Beaucoup de choses sur notre rapport au monde, à nous-mêmes, au temps, sur la passion, l’amour, la vie, la mort, la création, le mystère, l’absolu, etc. Ces histoires peuplent notre inconscient, notre langage, les structures même des histoires que nous nous racontons aujourd’hui pour expliquer la vie et le monde.
La mythologie a beaucoup à nous apprendre, mais sa plus grande valeur, pour moi, réside dans ce qui n’est pas de l’ordre de l’information : le sens du mystère, l’émerveillement, le réenchantement du monde. Comme la poésie, la mythologie est une façon d’approfondir et d’élargir la vie.
Quand j’ai étudié la mythologie à l’école et à l’université, la dimension didactique et académique m’a repoussé. Il a fallu que je redécouvre la mythologie autrement, avec une guitare autour d’un feu (comme je le raconte ci-dessous) pour que la magie naisse.
Ce projet est né alors que nous étions en pleine pandémie, confinés. La mythologie m’a apporté un immense sentiment de liberté. À travers les histoires, j’avais l’impression de me libérer de chaînes invisibles, celles de notre société, de notre époque, mais aussi de ma propre histoire, de mon individualité, de ma carapace. Je plongeais dans le grand mystère de l’aventure humaine.
Vous écrivez : « Ce n’est pas le conteur qui crée l’histoire, c’est l’histoire qui crée le conteur. » Comment ces histoires sont-elles venues à vous?
Elles me sont venues un soir autour d’un feu, sur une île, en plein milieu du parc de La Vérendrye. Je faisais une expédition de canot-camping avec quelques adultes, ma fille de 7 ans et ses cousines. Il pleuvait beaucoup. Les petites filles s’ennuyaient. Alors j’ai commencé à raconter quelques histoires de L’Odyssée, m’accompagnant à la guitare. Je racontais une histoire, je chantais une ou deux chansons folks, et puis je passais à une autre histoire. Les petites filles étaient fascinées, elles en redemandaient. Moi aussi, j’étais envoûté. Je les racontais et j’avais l’impression de les découvrir en même temps. La nuit autour du feu, les histoires retrouvaient quelque chose de primordial. Elles résonnaient dans la forêt comme il y a des milliers d’années.
Le conteur que j’étais en train d’incarner empruntait à plusieurs archétypes, l’aède, le folk singer, le coureur des bois… Je ne savais pas du tout où tout cela allait mener, mais je sentais qu’il se passait quelque chose. Avec le recul, je me rends compte que je suis devenu conteur, précisément à ce moment-là. Avant, je racontais des histoires, mais ce soir-là, je suis devenu conteur. La mythologie grecque a fait naître le conteur en moi. C’est pourquoi je dis : ce n’est pas le conteur qui crée l’histoire, c’est l’histoire qui crée le conteur.
Et puis c’est aussi ce que raconte Mythomane : on commence avec la création de l’univers, la naissance des dieux et des humains, et puis le spectacle se termine par la naissance du premier aède, et l’histoire du dieu de l’instant présent. Les muses donnent naissance au premier aède en lui ôtant la vue. En devenant aveugle, il entend les muses, il puise à la source de la mémoire, la rivière de Mnémosyne, et il commence à conter. Ce n’est pas le conteur qui crée l’histoire, c’est l’histoire qui crée le conteur.
Gaia, Ouranos, Cronos, Zeus, Métis, Athéna, Prométhée, Mnémosyne, Kairos, etc., pourquoi selon vous les êtres humains ont-ils convoqué dans leur imaginaire cette galerie de personnages?
Il y aurait tant à dire sur chacun de ces dieux! Pour répondre à cette question, je vais raconter un petit bout de Mythomane : lorsque Prométhée vole le feu pour l’apporter aux humains, il leur apporte la lumière, la connaissance, la chaleur. Les humains se rassemblent autour et créent la communauté. Et puis, ils se mettent à raconter des histoires.
Grâce à Prométhée, les humains gagnent leur dignité, ils s’élèvent au-dessus des bêtes, mais ils connaissent aussi la douleur de la finitude, de leur fragilité, le poids de leur existence. Alors ils se mettent à chanter, à raconter des histoires, comme pour projeter un filet sur le vide.
Le cadeau de Prométhée, tel que je le raconte, c’est aussi la liberté de raconter, de créer des histoires, de se projeter dans le temps, se confronter à la finitude, c’est dessiner un chemin de sens dans une forêt sans début et sans fin.
Dans le processus créatif, les jeux de l’imagination et de l’inspiration, il y a une part de volonté, et une part qui lui échappe toujours. Les histoires mythologiques, les dieux et les déesses incarnent cette part qui nous échappe.
Les divinités sont presque toutes affublées du péché d’orgueil. Se peut-il que malgré la surpuissance des dieux, l’humain les ai inventés quand même un peu à son image?
Mais qui a inventé qui à son image?
Zeus demanda à Prométhée et à son petit frère Épiméthée d’inventer la vie sur terre, car les dieux s’ennuyaient en Olympe. La vie servirait de divertissement pour les dieux. Épiméthée créa les animaux, Prométhée créa l’humain. Épiméthée le trouva très laid : « on dirait un brouillon de dieu, un dieu raté! » C’est l’humanité qui fut conçue pour imiter les dieux. Mais ça a été un lamentable échec.
Votre musique tient lieu de messagère, elle aide à communiquer les légendes, à les transmettre et à les rendre vivantes. Et aussi, comme vous l’exprimez, « elle contribue au sens ». De quelle manière, par quel processus, des notes, des accords, des lignes mélodiques réussissent-ils ce tour de magie?
Lorsque ce projet est né, autour du feu dans le parc de La Vérendrye, j’avais une guitare entre les mains. Je contais et je jouais en même temps. La musique a contribué à faire en sorte que la mythologie devienne comme des folks songs, quelque chose de libre, de léger, de vivant que l’on raconte autour du feu le soir. Je m’amusais avec les mythes, comme je m’amuse à la guitare, au banjo ou au piano : je jouais.
Dans Mythomane, la musique sert à ponctuer le texte, à lui donner une saveur, une couleur, à évoquer des ambiances, un peu comme une musique de film. Il y a la musique qui accompagne le texte, et il y a celle qui est présente dans le texte même : la voix neutre du narrateur, les voix de tous les personnages, et puis une autre voix, plus déclamatoire, intemporelle, celle du chœur. Le langage joue musicalement sur plusieurs niveaux, et chaque niveau a sa musique. La dimension sonore est essentielle, la rythmique des phrases, les allitérations, etc.
En écrivant, je travaillais par oreille. J’improvisais les mythes oralement en les enregistrant, et puis je réécrivais à partir de ces enregistrements. Je voulais que le texte soit imprégné de la musicalité de l’oralité. Mais pour ce faire, il fallait que le texte et la musique soient sculptés finement. Il y a des moments voulus d’improvisation, mais tout le reste est pensé, chaque note, chaque mot, chaque silence est voulu et choisi. La musique a été créée avec mon collaborateur de longue date, Olaf Gundel.
Enfin, il y a toutes les chansons que l’on interprète, et le matériel d’archives que l’on fait jouer entre les contes. J’ai choisi tout ce matériel avec l’aide de Michel Faubert, qui a fait la mise en scène de Mythomane. Ces pièces servent à donner une autre perspective sur les histoires, à créer des liens entre la mythologie et la musique folk, la chanson, la grande tradition du conte québécois. On s’est beaucoup amusé.
Photo : © Mathieu Rivard
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