Que ce soit dans L’île des âmes ou La septième lune, dans L’illusion du mal ou Le chant des innocents, votre œuvre est traversé par un rythme particulier et un territoire qui devient tangible même pour ceux qui ne l’ont jamais foulé. Si vos personnages sont récurrents, la série n’est pas si linéaire. Vous vous amusez à nous surprendre, si?
Oui, c’est bien cela. J’aime écrire des histoires qui varient dans les nuances de genre littéraire, tout en restant toujours dans le macro-genre du noir, mais en jouant avec le thriller, le polar, le roman policier, le roman psychologique et social, et ainsi de suite. Mais surtout, j’ai choisi une forme de série littéraire particulière, différente de la série traditionnelle où l’on trouve un seul protagoniste, un petit groupe de personnages secondaires et toujours le même cadre. J’admire ceux qui réussissent à maintenir cette forme de série pendant des années, en restant originaux et en trouvant toujours des histoires intéressantes à raconter. Dans mon cas, j’ai préféré me concentrer sur une série « élargie », avec plusieurs personnages principaux (certains émergent davantage dans certaines histoires, prenant l’épaisseur de protagonistes, et peut-être que dans le roman suivant, ils deviennent des personnages secondaires ou ne sont même pas présents), plusieurs cadres (le fait que Strega et son équipe appartiennent à une unité spéciale me permet de les déplacer sur tout le territoire italien), et même les histoires elles-mêmes diffèrent souvent dans leur nature : parfois elles sont plus intimes et explorent les relations personnelles ou familiales; d’autres fois, elles abordent des thèmes plus brûlants liés à la technologie (je pense à L’illusion du mal) et parfois ce sont des « ethno-polars », c’est-à-dire qu’elles explorent l’âme la plus ancienne de certains territoires – par exemple la Sardaigne – en exploitant l’archéologie et l’anthropologie. J’aime apporter de la fraîcheur et du dynamisme à cette série, afin d’offrir aux lecteurs des émotions et des histoires toujours différentes.
Dans L’île des âmes et dans La septième lune, vous mettez en scène des meurtres rituels inspirés du folklore sarde. Est-ce que ce folklore est encore présent, vivant, dans la Sardaigne d’aujourd’hui?
Non, du moins pas avec l’intensité présente dans le roman. Malheureusement, de nombreuses traditions de cette terre se perdent, car elles étaient transmises oralement des personnes âgées aux plus jeunes. Le problème est qu’en Sardaigne, il y a depuis des années une hémorragie de jeunes qui quittent l’île à la recherche d’un avenir meilleur sur le continent. Des villages entiers se dépeuplent – surtout dans l’intérieur des terres – et nous assistons à l’apparition de véritables « villages fantômes » dans certaines zones. Souvent, les anciens n’ont plus personne à qui confier ce bagage de traditions, de souvenirs et de mémoires, et tout se perd. Ce qui émerge à la place, c’est le côté folklorique de ces traditions – je pense au carnaval sarde et à de nombreuses fêtes villageoises, qui perdent souvent la véritable philosophie derrière cette culture, devenant simplement des attractions touristiques. Il me semblait donc juste de capturer ces traditions au moins dans le roman, pour les figer sur le papier, afin de se souvenir des croyances d’autrefois et de la manière dont nos ancêtres vivaient.
Dans vos romans, les personnages ont tous une histoire, un passé, même ceux qui traversent brièvement l’intrigue. Vous nous avez fait connaître Mara Rais et Eva Croce, puis Vito Strega et dans La septième lune, Clara Pontecorvo. On s’y attache! La reverra-t-on?
Clara est un personnage que j’aime énormément. Son ironie, la légèreté qu’elle apporte à l’équipe et ses mésaventures avec des hommes et des prétendants improbables ont immédiatement conquis le cœur des lecteurs, ainsi que le mien. Elle reviendra sans aucun doute dès le prochain roman, et au fil de la série, elle prendra de plus en plus d’importance.
Vos personnages féminins ont un caractère bien trempé, sans tomber dans des clichés. Mara Rais et Eva Croce, notamment, doivent s’apprivoiser. Outre leur personnalité, il y a également leurs origines qui s’affrontent. Est-ce que le territoire participe au choc de leur rencontre? La Sardaigne et la Lombardie sont-elles si différentes que leurs citoyens le jugent?
Sans aucun doute, les deux régions sont très différentes l’une de l’autre, que ce soit par leurs caractéristiques paysagères, leur culture et leurs traditions, mais aussi par la vitesse à laquelle on y vit : en Sardaigne, le rythme est beaucoup plus lent et détendu, tandis que Milan est une ville au rythme effréné, où l’on est habitué à courir du matin au soir. Eva et Mara représentent deux extrêmes qui, une fois en contact, semblent se compléter : Mara complète Eva et vice versa. Si, seules, elles sont des femmes fortes, mais aussi fragiles et imparfaites, ensemble, elles forment un duo d’enquêteurs impeccable. Bien sûr, leur relation n’est pas toujours facile, mais je pense que, roman après roman, le respect professionnel entre elles est en train de se transformer en une belle et solide amitié. Les plaisanteries entre la Sardaigne et Milan continueront sans aucun doute, car il y a d’un côté un peu d’arrogance, et de l’autre, un peu d’envie.
Malgré le fait qu’il n’ait pas toujours été parfait, Vito Strega est un homme bienveillant, à l’écoute de ceux et celles qui l’entourent. Je crains que vous ne le connaissiez pas, mais pour nos lecteurs du Québec, Strega me rappelle un peu le Armand Gamache de Louise Penny. Cette gentillesse et cette écoute tranchent avec l’alcoolisme et l’amertume des enquêteurs que l’on a souvent vus par le passé chez d’autres auteurs. C’est important pour vous, de proposer un homme équilibré?
J’adore le commissaire Gamache! Je l’adore, et je serai toujours reconnaissant à Louise Penny (grande et raffinée écrivaine, qui maîtrise parfaitement le trait psychologique, tout en sachant plonger habilement au cœur de la psyché criminelle) d’avoir inventé ce personnage et la série se déroulant à Three Pines (un endroit où je m’installerais immédiatement, sans hésitation!). La lecture des romans de Louise Penny m’a sans aucun doute énormément influencé dans l’évolution du personnage de Strega. Gamache est un personnage extraordinaire, car son humanité est bouleversante : il parvient toujours à toucher le cœur des gens (qu’ils soient bons ou mauvais) avec une gentillesse ferme. Sa rigueur morale, son éthique, sa capacité à prendre des décisions complexes (souvent des dilemmes éthiques) sans pour autant perdre son centre moral font de lui bien plus qu’un personnage – c’est une personne réelle. Chaque fois que je lis un de ses romans, j’ai l’impression de rentrer chez moi, parmi des amis, et son équipe – qu’il dirige avec leadership et respect – te donne vraiment l’impression d’en faire partie. L’évolution de Vito Strega depuis La septième lune est sans aucun doute due à mon coup de cœur pour l’inspecteur en chef Gamache. J’espère que Strega se débarrassera bientôt de ses démons intérieurs pour devenir un leader compatissant et charismatique comme Gamache, mais surtout un homme fort qui ne perd pas sa tendresse innée comme Armand. Je crois que nous avons besoin de figures de référence comme Gamache et Strega, dans un monde où les protagonistes tournent uniquement autour de l’action effrénée, du cynisme et de l’impudence. Il y a de la noblesse dans la gentillesse. Et Gamache (et Strega, à sa manière) possède cette noblesse qui l’élève au rang de héros littéraire.
Votre livre L’illusion du mal est dangereusement actuel. Cette idée de se faire justice en direct en faisant participer les internautes est terrible. J’ai peur de vous demander ce qui vous a inspiré cette histoire…
Malheureusement, j’ai été inspiré par la réalité qui nous entoure, et plus précisément par l’utilisation indiscriminée et totalisante que nous faisons d’Internet et des réseaux sociaux. Ils nous ont été présentés comme des outils à notre service, mais je crois qu’en quelques années, nous sommes devenus les outils au service des réseaux sociaux et de leurs algorithmes froids, glacials et cruels. L’illusion du mal est également une métaphore littéraire du populisme et du vigilantisme violent qui traversaient l’Italie il y a quelques années (cela existe encore aujourd’hui, mais cela s’est légèrement atténué). L’idée d’un tueur en série populiste pratiquant l’auto-justice qui utiliserait les réseaux sociaux et le côté sombre du Web pour cibler ses victimes et impliquer le public dans ce gigantesque « procès pénal virtuel » me semblait être une photographie très précise de la situation politique et sociale de mon pays à cette époque. D’une certaine manière, la dépendance aux réseaux sociaux, aux téléphones intelligents et au Web s’est encore accentuée après la pandémie de COVID. C’est un aspect très intéressant à raconter, surtout dans un roman policier, un genre particulièrement adapté à dépeindre la réalité.
La librairie des chats noirs, votre prochain livre, sera disponible au Québec en octobre. Que pouvez-vous nous en dire?
Ce roman est assez différent de la série thriller avec Strega et son équipe. Ici, nous sommes dans un roman policier classique. Le cadre est celui d’une petite librairie indépendante, spécialisée exclusivement dans les romans policiers, appelée La librairie des chats noirs. Les deux chats, qui sont en quelque sorte les mascottes de cette librairie, s’appellent (sans surprise) Mrs Marple et Poirot. Marzio Montecristo, le libraire (rude, mais au cœur tendre), avec son club de lecture (qu’il surnomme affectueusement Les détectives du mardi), aide de temps en temps la police sur des affaires particulièrement complexes, en utilisant les connaissances en matière d’enquête qu’il a acquises après de nombreuses années à lire des romans policiers. Marzio et son groupe de lecture ont souvent des intuitions géniales, qui conduisent les vrais policiers à identifier le coupable. Le tout est ponctué de nombreuses références littéraires et d’une forte dose d’ironie qui atténue le drame.
J’ai décidé d’écrire ce livre, car je pense qu’un auteur doit, de temps en temps, explorer des territoires narratifs différents pour éviter de tomber dans les écueils de la routine créative. De plus, j’aime ces romans policiers à l’ancienne. Ils ont une qualité vintage, rassurante, qui me rappelle ma préadolescence, lorsque je lisais des auteurs comme Conan Doyle, Poe, Ellery Queen, et bien sûr Agatha Christie. Je voulais aussi atteindre un public qui n’aime pas les romans noirs ou violents, ou ceux trop ancrés dans la réalité, car ils préfèrent une dimension plus rassurante et réconfortante. En outre, écrire un roman policier classique n’est pas du tout facile : le mécanisme narratif doit être parfait, rien ne peut être laissé au hasard, et cela m’a obligé à me remettre en question, en m’appuyant sur une structure différente de celle de mes précédents romans. Je suis très heureux de l’avoir fait, car je me suis beaucoup amusé, et mes lecteurs aussi. En fin de compte, c’est le plus important : offrir à nos lecteurs quelques heures agréables lorsqu’ils ressentent le besoin de se déconnecter de la réalité pendant un moment.
On pourra assister à un entretien avec Piergiorgio Pulixi le samedi 19 octobre à 17h30 à la Maison de la littérature. Ça vous intéresse? On vous suggère de réserver. Le festival Québec en toutes lettres aura lieu du 17 au 27 octobre prochain. Pour en savoir davantage sur la programmation, c’est ici.
Photo : © Daniela Zedda
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