Depuis longtemps, plusieurs artistes se sont intéressés aux sept péchés capitaux, lesquels sont tour à tour le sujet d’une des sept nouvelles interreliées qui composent votre roman Les péchés ordinaires. Qu’est-ce qui vous a motivé vous aussi à investir ce thème fécond?
Une idée d’abord, soit celle reliée à la gourmandise dans mon roman. Un vieux fantasme d’histoire que je ne peux pas trop divulgâcher, mais je trouvais que je n’avais pas assez de stock pour un livre complet, ce qui m’a obligé à construire autour d’autres histoires et c’est là que j’ai pensé au concept des péchés capitaux. Mais à part (l’excellent) film de Fincher, je n’avais pas été trop contaminé par ce thème fécond. J’y voyais une occasion de le dépoussiérer de son sens religieux et de ramener ces péchés au goût du jour.
Votre travail de journaliste de terrain, caractérisé par une écriture personnelle qui ne craint pas l’audace et parfois même l’irrévérence, se dénote également au fil des pages de votre livre. Déborder du cadre, se tenir dans les marges, qu’est-ce que cela vous permet-il de faire?
Je vois la littérature comme un safe space, un des rares endroits à l’abri de la polarisation ambiante et des débats stériles sur les réseaux sociaux. Au risque de sonner comme quelqu’un qui beugle « On peut pu rien dire » en se filmant dans son char, je veux surtout dire qu’écrire de la fiction me permet de me lâcher lousse, d’être moi-même et de ne pas trop me censurer avant d’écrire. J’apprécie et je chéris précieusement cette liberté. Je ne cherche cependant jamais à provoquer, je fuis en général la polémique, mais la littérature me permet d’aborder de manière frontale des enjeux qui m’intéressent et des questions que je me pose. Et le journalisme de terrain contribue certainement à rencontrer des personnages de roman, à me placer dans les souliers des gens que je croise et à décrire des ambiances. Je pense aussi qu’à l’ère des réseaux sociaux, l’avenir du journalisme passe par la transparence, une approche que je préconise aussi avec la littérature.
De capitaux à ordinaires, vous désacralisez les péchés et les faites descendre dans la vie actuelle et quotidienne. Qu’est-ce que cela révèle de notre époque?
Que ces péchés, même désacralisés, demeurent hautement d’actualité. Ce qui est intéressant, c’est que leur sens a pris la saveur de l’époque. La luxure d’il y a 50 ans n’est pas la même aujourd’hui. Les péchés en lien avec l’église étaient aussi présentés sous le spectre de la privation, du sacrifice et de la pénitence, des valeurs judéo-chrétiennes jadis chères qui ont moins leur place. Par contre, l’orgueil (la vanité), la colère et même la gourmandise occupent encore de grandes places sur les réseaux sociaux, dans nos fils de nouvelles et par notre rapport bipolaire avec la nourriture (voire la consommation tous azimuts), selon les tendances. Lorsque les féminicides font tristement les manchettes et se dirigent en nombre vers un nouveau record, on peut percevoir quelques péchés capitaux en toile de fond.
Quel péché a été pour vous le plus « intéressant » à développer?
L’orgueil, puisque j’ai voulu jouer sur les perceptions en « trollant » en quelque sorte le lectorat. On prête au personnage central de l’histoire des intentions pour finalement réaliser s’être trompé à cause de nos préjugés et biais bien ancrés. Je suis bien fier de ce chapitre, puisque pas mal tout le monde a été berné. J’ai eu aussi pas mal de fun avec le chapitre gourmandise, mais à mon grand regret plusieurs personnes n’ont pas compris le punch. Au départ, je me disais que les gens étaient nonos, mais devant le nombre de personnes qui n’ont pas compris, j’en déduis que c’est moi qui l’ai peut-être mal structuré. Ah et bien sûr, la luxure était un exercice intéressant pour moi, et un défi de taille : essayer d’écrire du sexe du point de vue d’une femme dans la cinquantaine, en évitant le piège de ventiler mes propres fantasmes de gars.
En observant vos personnages, et en pouvant nous y voir soi-même sous plusieurs aspects, nous faisons le constat que nous sommes souvent loin d’être vertueux. Si vous aviez à ajouter à la liste un huitième péché, lequel serait-il?
D’où l’idée du titre, qui n’a pas été simple à trouver. Mais j’aime finalement l’idée que nous sommes tous des pécheurs à différents degrés, d’où l’emploi du terme « ordinaires ». Évidemment, le roman aborde aussi des histoires de meurtres qui n’ont rien d’ordinaire, mais à ce moment le mot renvoie au côté tristement routinier de ces tragédies (par exemple les féminicides). Si je pouvais ajouter un huitième péché qui correspond selon moi à un mal de notre époque, je dirais le cynisme, qui se répand comme un virus dans une société relativement bourgeoise où tout est accessible en quelques clics sur le Web.
Photo : © Julien Faugere
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