À Québec, en 2003, Colin, en dernière année du secondaire, aime en secret Céline Dion et un garçon. Même s’il ne veut pas être fake, il craint de se dévoiler. Peu à peu, il osera se révéler à sa meilleure amie, et vivre, à l’abri des regards, son amour avec Yann. Avec Tout me revient maintenant, son quatrième roman, Jean-Michel Fortier signe une œuvre touchante sur les aléas de l’adolescence et la quête de soi.

Pourquoi avoir choisi de camper votre histoire en 2003? Qu’est-ce que cette époque évoque pour vous?
Je suis né en 1987, comme Colin, donc j’ai eu seize ans en 2003. Seize ans, c’est la véritable fin de l’enfance – je me suis longtemps senti comme un enfant. Pour Colin, c’est pareil : même s’il a du mal à s’aimer tel qu’il est, il prend lentement conscience que ce ne sera pas toujours comme ça, et c’est ce qui lui donne le courage de tomber amoureux. Mais le début des années 2000, au-delà de la sortie de l’enfance, c’est la période où l’on commençait à communiquer virtuellement. Pour les adolescents de ma génération (les millénariaux), c’était un moment excitant; on découvrait de nouvelles façons d’entrer en relation avec les autres et on avait l’impression de toucher à un futur presque science-fictionnel.

Avec l’intimidation, le rejet, la solitude et le sentiment de se sentir différent des autres, le secondaire peut être une période difficile. Mais c’est aussi souvent le moment des premières amours, des premières fois, etc. Comment l’effervescence de cette période a-t-elle nourri votre écriture?
En ce qui concerne l’histoire d’amour entre Yann et Colin, je me suis inspiré de la série de livres Heartstopper, qui a connu un grand succès dans les dernières années et qui m’a beaucoup plu. Mais l’effervescence que vivent les adolescents de Heartstopper, je ne l’ai pas connue; à l’instar de nombreuses personnes queers, le secondaire étant souvent pour moi une période d’angoisse, de honte ou de danger. Tout me revient maintenant se situe à mi-chemin entre réalité et utopie, car Colin et Yann ont la chance de connaître l’ivresse amoureuse, mais ils ne se sentent pas assez en sécurité pour exposer leur bonheur au reste du monde. J’ai donc voulu offrir à Colin un amour qu’il n’aurait sans doute pas connu dans la vraie vie.

Colin voue un amour secret à Céline Dion, une admiration qu’il cache comme « les garçons normaux n’écoutent pas du Céline Dion »… Il aime aussi en secret un garçon. Il trouve ça épuisant et pénible (avec raison) de dissimuler sa nature profonde. En quoi cette quête pour se révéler à soi-même et aux autres vous a-t-elle inspiré?
C’est une quête universelle. Colin a l’impression que son homosexualité est le grand problème de sa vie et que ses paroles et ses gestes menacent constamment de la révéler. Son inquiétude est légitime, mais le fait d’accepter et de vivre ouvertement sa sexualité ne constitue pas non plus la fin de sa quête; comme tout le monde, Colin passera le reste de sa vie à se redéfinir, donc à chercher qui il est.

Colin s’épanouit grâce notamment à son amitié avec Eugénie. Diriez-vous que l’amitié permet à Colin de se construire?
Son amitié avec Eugénie permet certainement à Colin de mieux se connaître. Comme elle est à peu près la seule personne auprès de laquelle il se permet d’être lui-même, Eugénie est témoin des difficultés de son ami; Colin a tellement peur du regard des autres qu’il en vient à craindre presque tout le monde, en toute situation. Avec Eugénie, il se confronte à l’altérité, mais en douceur. L’amitié profonde et sincère, c’est la meilleure source de joie et d’espoir, à l’adolescence.

L’art — la musique et le cinéma notamment — a une place importante dans la vie de Colin et de Yann. Quel rapport entretenez-vous avec l’art?
Le plus grand pouvoir des arts est celui de nous faire oublier notre solitude. Colin ne sait peut-être pas mettre en mots l’effet qu’a sur lui le film Moulin Rouge, mais il comprend qu’il existe d’autres gens, à tout le moins les artisans de ce film, qui l’aiment autant que lui, donc qui partagent ses goûts et sa sensibilité. Si la musique de Céline Dion et le cinéma hollywoodien le touchent à ce point, c’est donc qu’il n’est pas seul, qu’il y a une place quelque part « pour les Colin Bourque du monde entier ». Pour lui comme pour moi, l’art est une promesse de solidarité et un abri contre l’insensé.

Photo : © Justine Latour

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