Catherine Lafrance façonne avec brio des polars rythmés, aux enjeux actuels. Dans Le rugissement des tempêtes, elle met en scène un attentat meurtrier qui survient dans un hôtel de Gatineau, là où devait se tenir une conférence de presse du gouvernement. Alors qu’il s’inquiète pour sa collègue qui était sur place, le journaliste Michel Duquesne — de retour pour une troisième enquête — est dépêché sur les lieux afin de couvrir cette tragique attaque visant apparemment les médias et la classe politique.

Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène un drame collectif, comme un attentat?
Je trouvais ça intéressant. Dans la vraie vie, quand il se passe un tel drame, c’est toute la communauté qui réagit; on se serre les coudes, on se mobilise, on s’indigne et on pleure collectivement. C’est un phénomène assez rare.

Aussi terrible que cela soit, et même si on ne souhaite pas que ça arrive, soyons clairs, ça peut nous permettre d’évoluer, d’aller plus loin, comme société. Quand quelque chose d’aussi tragique qu’un attentat meurtrier survient, on se dit qu’on ne veut plus jamais de ça, on prend les moyens pour changer les choses, on met sur pied des enquêtes publiques, on va jusqu’à modifier des lois. On érige des monuments en mémoire des victimes. On devient plus alertes, plus prudents, plus conscients des dangers, de la fragilité de la vie.

Dans un roman, un événement comme celui-là, c’est tout un déclencheur.

Votre roman aborde notamment le cynisme et le complotisme. Selon vous, pourrait-on dire, justement, qu’il s’agit d’une des tempêtes qui rugit dans la société?
Tout à fait. On le constate chaque jour, que ce soit sur les réseaux sociaux, ou ailleurs, les théories du complot ont des adeptes. Elles grondent, elles sont comme le tonnerre qu’on entend au loin et qui se rapproche, par temps orageux. Et elles sont dangereuses.

Prenons l’exemple de la Grande-Bretagne. En juillet, une terrible attaque au couteau fait deux morts et plusieurs blessés. Par la suite, un influenceur a enflammé le Web. Il a accusé un migrant musulman d’être à l’origine de l’attaque. C’est devenu viral. La haine a déferlé. Résultats : des émeutiers s’en sont pris à des refuges pour migrants, des manifestations ont viré à l’affrontement avec les policiers, etc. Pourtant, on a appris, depuis, que l’auteur était en fait un jeune Britannique de 17 ans, qui a été arrêté, et inculpé. Voyez à quel point ce rugissement était annonciateur de la tempête. Ce n’est qu’un exemple. Il y en a tant d’autres.

Quant au cynisme, il est tout aussi dévastateur. Bien des gens choisissent de ne plus croire les faits ni ceux et celles qui les rapportent : les journalistes et les scientifiques, par exemple. Bien des journalistes vous le diront : on les traite allègrement de menteurs, de « vendus ». On attaque les messagers, parce qu’on n’aime pas leur message. Une partie de la population pense que les médias sont des outils de propagande de tel ou tel parti politique, ou de telle ou telle idéologie. Même chose pour les scientifiques. On l’a bien vu pendant la pandémie, alors qu’on remettait en question des faits prouvés et avérés en minant la crédibilité de ceux et celles qui en faisaient état.

Avoir l’esprit critique, c’est bien, c’est même essentiel. Douter des faits parce qu’ils ne nous conviennent pas, c’est autre chose. C’est une façon d’éroder le tissu social, et, en fait, de mettre en péril les principes mêmes de la démocratie.

Qu’est-ce que vous aimez particulièrement dans le fait de renouer avec des personnages récurrents, comme le journaliste Michel Duquesne?
C’est merveilleux. J’ai l’impression de renouer, chaque fois, avec des amis, des gens que je connais bien. Et je m’amuse à les faire évoluer, je les regarde prendre vie. Ces personnages s’inscrivent dans le temps, puisqu’on les retrouve dans plusieurs livres; ça me permet de leur donner de la profondeur. À chaque histoire, ils sont bonifiés, étoffés.

Michel Duquesne, par exemple, a changé depuis le tome 1. On ne traverse pas la vie indemne, dit-on. Les enquêtes qu’il mène lui font vivre des expériences marquantes. Et, sans rien révéler, il y en aura d’autres! Même chose pour les personnages qui l’entourent. En créant ce réseau, je me sens comme une araignée qui tisse sa toile. Et qui la tisse serrée! Les vies de mes personnages s’imbriquent les unes dans les autres; la trajectoire de l’un modifie celle de l’autre.

Après avoir été journaliste — un métier où il faut être équilibriste comme le dit un des personnages de votre roman —, avez-vous l’impression que la fiction permet toutes les libertés?
En quelque sorte, oui. La littérature m’a donné plus de liberté. En devenant écrivaine et, donc, en délaissant le métier de journaliste, j’ai retrouvé une marge de manœuvre que je n’avais pas avant. La fiction me permet de créer sans entraves, mais ça va plus loin que ça; dans les faits, je peux maintenant m’exprimer sans me censurer. C’est nouveau, dans ma vie.

Comme journaliste, je m’astreignais à une objectivité totale et à une neutralité absolue. Jamais je n’aurais émis quelque idée que ce soit qui aurait laissé entrevoir mes préférences politiques, par exemple. Ce sont des principes auxquels j’adhérais complètement, mais qui m’ont amenée, forcément, à ériger une sorte de mur invisible autour de moi.

Quand on est journaliste, personne ne sait ce qu’on pense, on n’exprime rien, on ne dit rien, on rapporte les faits, les histoires des autres, point. Et c’est très bien comme ça. C’est le prix à payer pour être journaliste. Michel Duquesne se fait souvent des réflexions, mais il les garde pour lui. C’est quelqu’un qui respecte les règles. Sauf que c’est sûr que, par moments, ça peut devenir étouffant.

Aujourd’hui, même si je ne m’exprime pas sur tout, loin de là, je réapprends la liberté. À petits pas.

Photo : © Espace Urbain

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