La grande et discrète dame du polar québécois, multiprimée et qui a récemment vu son roman Proies couronné du prestigieux prix Rivages, plonge à nouveau des gens ordinaires dans des situations extraordinaires avec Baignades, son 14e roman, une lente dérive vers un cauchemar qu’on ne voyait pas venir. « J’écris des romans sur la fatalité, qui m’obsède et qui est le ressort du roman noir : le pauvre gars qui ne sait pas ce qui lui pend au bout du nez et se jette directement dans le piège », confie Michaud, jointe au téléphone depuis sa maison en pleine nature à Saint-Sébastien-de-Frontenac, petit village de l’Estrie où elle a passé son enfance. Une nature omniprésente dans ses livres, à la fois oasis de paix et territoire hostile.
Dans son nouveau roman, une mère, Laurence, permet à Charlie, sa fille de 5 ans, de plonger nue dans un lac. Offusqué, le propriétaire du camping demande aux parents de rhabiller la fillette. À partir de cette simple baignade, en apparence inoffensive, et de soupçons de pédophilie planant sur un voisin de camping surgissent la peur et la colère, se déclenche une succession de hasards malheureux qui, tel un engrenage infernal, fera surgir le mal là où on ne l’attendait pas. Deux meurtres seront commis et plusieurs vies à jamais bouleversées.
Fidèle à ce qui a fait son succès et sa longue feuille de route, Michaud récupère les codes du polar, mais les emmène aussi ailleurs dans ce nouveau roman. D’une construction efficace faite de scènes horrifiantes, le roman se déploie également dans une écriture sobre et évocatrice où se brouillent les frontières du bien et du mal, ainsi que celles des apparences et de la réalité. On entre dans ce livre comme dans une forêt d’illusions où les repères nous abandonnent, un espace hors du temps, pourtant bien ancré dans la réalité. Michaud a le secret de ce fragile équilibre entre réalisme et poésie, un monde romanesque où des forces obscures régissent l’humain, sans jamais verser dans le fantastique. Ici, elle alterne les points de vue et les narrateurs dans un texte continu qui intègre les dialogues, comme un long flux de pensée étourdissant et envoûtant. « Ça m’apparaissait intéressant de montrer différents points de vue : pendant que Max, Laurence et Charlie sont dans le trouble dans le bois, au camping, on s’inquiète pour eux. Il y a toujours un contrepoint entre ceux qui vivent le drame et ceux qui ne savent pas. »
Se promenant avec maestria d’une scène à l’autre, Michaud crée une ambiance inquiétante et plante un décor qui se déplie tout de suite sous nos yeux. Si la prémisse de l’histoire est inspirée d’une anecdote que des amis lui ont rapportée, la suite est issue de l’idéation de l’écrivaine, qu’on retrouve ici au sommet de son art. À travers l’horreur qui émerge chez Max, ce père de famille que sa blonde ne reconnaît plus et qui découvre avec panique un « autre Max » devant elle, l’autrice cherche à comprendre comment peuvent naître les pulsions violentes. « J’essaie de voir d’où peut venir la folie de certains humains et comment ils en viennent à poser des gestes irréversibles. Qu’est-ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui commet un crime? Et pour les survivants, l’entourage des victimes et des meurtriers, comment cela se passe-t-il? Tous ces gens subissent les contrecoups et ça m’intéresse d’imaginer comment ils s’en sortent, faisant parfois des choses incompréhensibles pour leur entourage. » La seconde partie du roman se consacre effectivement à l’après, ce temps que l’on qualifie de post-traumatique, où les gens se reconstruisent du mieux qu’ils peuvent. Sans dévoiler lequel, Laurence fera un choix de vie étonnant, difficile à comprendre pour sa famille, un choix que la romancière justifie en se figurant la logique d’une survivante.
Tout en finesse, Baignades pénètre la psyché de chacun de ceux et celles qui se retrouvent impliqués dans le drame, les coupables comme les victimes, en refusant tout raccourci, toute simplification. Andrée A. Michaud décrit les pensées, les peurs, les perceptions des protagonistes dans lesquels on peut se reconnaître, rongés notamment par la honte. Des êtres souvent divisés, précise-t-elle. « Les personnages meurtriers de mes romans ne sont pas des psychopathes. Au départ, ce sont des hommes ordinaires qui ont certains travers, mais pas forcément la soif de tuer. Des circonstances particulières les placent devant des situations où ils vont agir, alors, forcément, la culpabilité surgit. » La culpabilité fait aussi partie de l’ordre du connu pour Michaud. « Je dis souvent que je suis née en criant coupable », avoue-t-elle, en laissant échapper un rire sympathique.
Il faut dire que malgré son penchant lugubre et tragique, Baignades possède une touche d’humour. Michaud s’amuse notamment dans l’enchaînement de péripéties savamment travaillé et dans les niaiseries commises par certains personnages pour créer un effet comique et se moquer de la bêtise humaine. « Quand on écrit des choses assez lourdes, il faut alléger, faire un peu de ventilation », explique-t-elle, se référant aux techniques scénaristiques du cinéma, un art qu’elle affectionne particulièrement. « J’essaie de mêler aux moments sombres d’autres plus légers, des descriptions de la nature qui peut être inquiétante, mais aussi lumineuse, apaisante. Je suis comme ça dans la vie : je désamorce les situations tendues en faisant des blagues. »
Si le récit verse dans l’horreur, l’autrice diversifie en effet les tons, se promène avec aisance entre des réflexions plus intimes sur la famille, le rôle de mère, y allant de monologues intérieurs et de passages inspirés sur la nature, baume apaisant pour les êtres déchirés du roman qui rêvent d’innocence et d’insouciance, mais aussi sur la duplicité de l’existence, son caractère fluctuant, jamais fixé dans un seul état, une seule émotion.
Loin du polar classique qui repasse souvent la même recette, Baignades emprunte ses codes, mais ne s’y restreint jamais. Le talent de conteuse de l’écrivaine dépasse largement les genres et les catégories. Ce suspense dans les bois en est la puissante illustration : prétexte à une glaçante et passionnante étude de l’humanité, une histoire qui tient en haleine et remue nos idées préconçues sur le meurtre et la mort, que peu d’auteurs savent regarder en face comme le fait Michaud. Une romancière qui sait indéniablement nager en eaux troubles.
Photo : © Marianne Deschênes













