En trois décennies, l’auteur aura écrit vingt-trois romans, dont deux pour la jeunesse, et signé plusieurs nouvelles et scénarios. Si l’on en fait la genèse et essaie d’extirper les tenants et aboutissants de son œuvre, on peut affirmer sans craindre de se tromper que l’écrivain n’affectionne pas particulièrement les happy end. En choisissant d’explorer les parties opaques de l’être humain, il ne fallait pas s’attendre à ce que le soleil rayonne et les oiseaux chantent. « Si demain matin j’avais une idée pour une histoire d’amour, je ne m’empêcherais pas de l’écrire, mais manifestement, mon imaginaire ne va pas là », constate-t-il.
Pulsion pour l’obscur
Attiré très tôt par l’écriture et la lecture, Patrick Senécal, un des rares écrivains québécois à vivre de sa plume, n’éprouvait cependant pas beaucoup d’intérêt pour la littérature destinée à un jeune public. C’est en furetant à l’étage des livres pour adultes de la bibliothèque publique de Drummondville qu’à 11 ans, il fait connaissance par le plus grand des hasards avec Les 25 meilleures histoires noires et fantastiques de Jean Ray, un classique du genre. Étonné qu’il existe même de tels livres, il s’en empare et trouve là non seulement une lecture de prédilection, mais aussi une manière qui sera désormais sienne d’envisager l’écriture. Dès le lendemain, il s’y attelle. Puis viennent les études en littérature, les découvertes, les ébahissements. Gabriel García Márquez, Romain Gary, qu’il cite très souvent : « Il ne faut pas avoir peur du bonheur. C’est seulement un bon moment à passer. » L’acte d’écrire représente un bon moment à passer pour Patrick Senécal, certes, mais constitue en même temps un labeur. « Ce qui est merveilleux, ce n’est pas d’écrire, c’est d’avoir écrit, précise-t-il. Quand j’ai fini mes 2 000 mots dans ma journée – c’est à peu près ce que je me donne comme objectif –, ça, c’est extraordinaire! » Jeter les premières bases s’avère difficile, sans compter qu’après plus de vingt titres, il faut savoir se renouveler, mais arriver au climax du récit recèle des éclats magiques de haute intensité.
Outillé d’un plan narratif de quelques pages et d’une idée très précise de la conclusion, il ne lui reste plus qu’à naviguer dans les eaux troubles de l’horreur, du thriller et, pour ce qui est de Civilisés, de l’humour noir. Ces facettes lui « permettent de jouer avec les limites, et moi j’aime ça, je suis comme ça dans la vraie vie, j’aime ça mener le monde en bateau et leur faire croire à l’invraisemblable ». Le point de vue de sa conjointe, psychologue, et avec qui il est en relation depuis vingt-huit ans, est qu’il explore par l’écriture ses propres peurs, ayant de cette manière l’impression de les maîtriser puisque dans la réalité, on ne gouverne rien. « Je pense qu’on ne contrôle pas grand-chose, je suis quelqu’un qui croit au chaos et à l’absurdité de la vie, qu’elle n’a pas de sens sauf celui qu’on lui donne, je suis très camusien là-dessus. » Selon Senécal, un auteur, sans même investir l’autofiction, confie toujours un peu de lui dans ses textes. Assurément, l’écriture est pour lui un moyen de s’émanciper de sa propre noirceur.
Enlever ses œillères
Par l’entremise de son roman Civilisés, l’écrivain livre sa vision du climat de dérive dans lequel nous errons. Douze personnes aux profils très différents, réunies pour les besoins d’une expérience psychosociale, devront partager leur quotidien le temps de quelques jours. Plusieurs défis se présenteront à eux, dont celui d’éliminer régulièrement de la course un des leurs. Au terme de l’aventure, il devra ne rester que trois participants. Pour déterminer les évincés, chacun use d’arguments plus ou moins valables, excusant leur décision par toutes sortes de raccourcis idéologiques. « Notre monde en ce moment manque de nuances, il reste sur ses positions, on est intolérants envers ceux qui ne pensent pas comme nous, ça m’inquiète », affirme l’auteur. Les personnages esquissés grossièrement de façon volontaire servent à incarner quelques personnalités types de gens qu’on souhaiterait pourvus d’un esprit critique, mais qui, particulièrement lorsqu’ils se retrouvent en groupe, deviennent plutôt des caricatures d’eux-mêmes. Yvan, le mononcle de service, a constamment une blague rétrograde à lancer à la partie féminine du groupe; Charles-Émile représente le jeune homme bonasse se défilant devant les enjeux délicats; Lucie est l’autrice imbue et centrée sur elle-même ne se remettant jamais en question. Les appréhensions, le besoin d’inclusion et les fragilités personnelles poussent les protagonistes dans leurs derniers retranchements et incitent les comportements triviaux à refaire surface.
Si on entend souvent parler de l’importance du vivre-ensemble avec tout ce que ce principe possède comme bonnes intentions, dans Civilisés, l’expérimentation est concrète. Dans ce rassemblement d’individus provenant de milieux distincts, ce qu’il advient n’est pas tout à fait ce qu’on aimerait voir surgir d’une collectivité enrichie par sa diversité. On assiste davantage à une démonstration du pathétique. « On dirait qu’on a remplacé la religion par des positions morales de société qui deviennent aussi dogmatiques […], mais moi je trouve que c’est dans le questionnement qu’on grandit, pas dans l’absolutisme », dit Senécal. Il avoue du même souffle ne pas être très optimiste, considérant que l’on connaît les solutions aux problèmes, mais que d’autres intérêts – l’argent, le pouvoir – l’emportent sur le bien commun. En guise d’amortisseur, et pour que la bêtise humaine ne soit pas insoutenable, l’humour se révèle un allié substantiel. « Si on apprend à rire de nous, on va peut-être pouvoir se parler après », soutient l’écrivain.
L’esprit humain est assez retors, à commencer par celui de Patrick Senécal qui, depuis trente ans, semble prendre un malin plaisir à imaginer des situations macabres. De cette fabrication du morbide naît cependant un puissant exutoire où le lecteur peut laisser son côté sombre s’exprimer et le canaliser grâce à une catharsis libératrice. En plaçant le lecteur face à ses désirs malsains, l’auteur cultive cette intention de faire éclore nos propres écueils, comme jadis on assistait avec jubilation au cérémonial sur la place publique du condamné sous la potence, mais cette fois-ci par la fiction qui s’avère une voie, disons-le, beaucoup moins draconienne pour exorciser nos plus implacables démons.
Photo : © Karine Davidson-Tremblay













