Il aura fallu dix livres et deux fois plus d’années pour que le retentissement et le succès daignent nimber le front de celle que cette reconnaissance tardive amuse et laisse songeuse : « Je ne l’espérais même plus, pour être bien franche. Baldwin, Styron et moi (Mémoire d’encrier, 2022) a changé beaucoup de choses, c’est certain, mais je me rends compte que ce qui me réjouit le plus dans tout ça, c’est le plaisir du partage qui se rend quelque part, qui arrive à destination. Le plaisir de se savoir lue est un sentiment formidable. »
Pour s’extirper de la solitude de l’écrivain, l’autrice des Engagements ordinaires a souvent répondu d’enthousiastes OUI aux propositions littéraires les plus diverses, se faisant un point d’honneur de faire connaître ceux dont on parle moins tout en contribuant à cette forme de légitimation qui ne vient qu’avec l’assentiment des pairs. « Tu vois, dans le prochain numéro de Lettres québécoises (LQ), on a un dossier sur Michel Jean. J’avais envie de défendre l’œuvre de cet écrivain, de la consacrer, en quelque sorte, en lui consacrant des pages sérieuses qui saluent l’œuvre et l’homme. »
La forme essayistique a été d’un abord difficile. « J’avais peur de me lancer dans l’écriture d’un essai. Je craignais de ne pas être assez intelligente. Mais j’ai fini par me rendre compte qu’il s’agissait d’un passage obligé, qu’il me fallait exprimer un certain nombre de choses sous cette forme avant de pouvoir revenir à la fiction, sans quoi mes romans auraient été trop teintés, et je n’aime pas les romans à thèse où le propos éclipse l’histoire. Il m’aura donc fallu passer par l’essai pour être en mesure de trouver le moyen de sublimer les enjeux qui me tiennent à cœur dans la fiction. »
Petite-Ville existe ainsi dans un coin du cerveau de l’autrice depuis plus d’une décennie. Les personnages de ce texte amorcé en 2013, tout juste après Les désastrées, vivotaient librement dans sa tête depuis tout ce temps, comme des amis imaginaires : « Simon et les autres m’attendaient calmement. Je les voyais se dessiner et se préciser comme malgré moi, pétris d’éléments pour lesquels je savais qu’ils n’étaient pas, et moi non plus, encore mûrs. Une fois terminé un certain cycle, j’ai finalement senti que le temps était venu de régler mes comptes avec eux en écrivant leur histoire. » Pour le personnage de Renaud Michel, un chroniqueur à la démagogie problématique comme on en croise de plus en plus dans le monde médiatique réel, l’autrice a travaillé très fort pour composer un portrait réaliste et nuancé : « Il aurait été facile de caricaturer ce genre de personnage et c’était précisément le défi; je voulais un méchant crédible qu’on prendrait au sérieux, mais aussi qu’il reste un être humain, avec ses failles, ses faiblesses, ses angles morts et, justement et malgré tout, son humanité. »
Les thématiques abordées dans ce texte mettent en lumière des éléments centraux du parcours littéraire et intellectuel de Mélikah Abdelmoumen; son retour à la fiction, après une carrière marquée par la diversité des projets et des genres, incarne cette aspiration à transcender les frontières conventionnelles de l’écriture, pour parvenir à un équilibre subtil entre exploration stylistique, rigueur narrative, plaisir de raconter et besoin d’émettre un propos. « J’avais envie de m’amuser et d’écrire une histoire que les gens prendraient plaisir à lire, à dérouler, à comprendre. Sans tomber dans la facilité, je voulais m’autoriser cette forme d’hommage aux romanciers les plus champ gauche de la littérature policière, notamment en jouant avec les mêmes codes qu’eux. L’embrouillamini générique est une notion que j’aime beaucoup. » L’idée de réalisme sorcier est en elle-même fascinante; elle renvoie à une volonté de marier des éléments réalistes à une dimension presque magique ou symbolique, où le quotidien se pare d’une aura mystérieuse et où les frontières entre le tangible et l’invisible deviennent floues. Ce concept, qui s’inscrit dans une veine littéraire influencée par des auteurs comme Gary Victor, mais aussi par des courants comme le réalisme magique latino-américain, permet à l’autrice d’explorer des réalités intimes et sociales de manière détournée, sans jamais sacrifier la complexité humaine sur l’autel du genre.
Le parcours d’Abdelmoumen est également marqué par une tension productive entre la solitude inhérente à la création littéraire et l’engagement collectif. Ce double mouvement, qui la pousse tantôt à se retirer pour écrire, tantôt à s’impliquer activement dans la promotion de la littérature des autres, illustre une profonde réflexion sur le rôle de l’écrivain dans la société. En choisissant de consacrer des pages sérieuses à des auteurs comme Michel Jean dans Lettres québécoises, elle participe à cette forme de consécration qui, dans un milieu littéraire souvent élitiste, permet à des voix moins connues de se faire entendre et d’être reconnues : « Je prends mon rôle de prescriptrice très au sérieux. Il s’agit d’un aspect que j’explore avec le sentiment joyeux de contribuer à mettre de l’avant des œuvres dont la valeur littéraire et les valeurs tout court m’apparaissent d’une importance capitale. »
Ce geste relève d’une forme de militantisme littéraire, d’un engagement intellectuel fort, ancré dans la conviction que la littérature a le pouvoir de transformer les regards, d’ouvrir des perspectives, et qu’il est essentiel de rendre visibles des auteurs, des autrices et des œuvres qui n’ont pas toujours bénéficié des projecteurs. Abdelmoumen incarne ainsi un pont entre les sphères de la création solitaire et celle de la promotion des voix émergentes ou simplement oubliées, assurant ainsi la continuité d’un dialogue littéraire nourri d’une grande diversité.
En somme, Mélikah Abdelmoumen, à travers Petite-Ville et l’ensemble de son parcours littéraire, incarne une figure d’écrivain rare : une créatrice polymorphe, à la fois ancrée dans le réel et ouverte aux dimensions occultes du quotidien, qui refuse les compromis faciles et place la littérature au cœur d’un engagement aussi personnel qu’intellectuel.
Photo : © Marjorie Guindon













