Fils d’agriculteur, cet ancien journaliste de Radio-Canada a grandi dans la plaine manitobaine, ce qui a durablement imprégné son esprit : « Les personnages que j’imagine ressemblent souvent à ceux que j’ai côtoyés, plus jeune, dans les milieux où j’ai été élevé. Ce sont pour la plupart des gens de peu de mots, aux prises avec la nature, solidement ancrés dans des univers où les citadins ou l’urbanité n’ont que peu à voir avec les réalités qui sont les leurs. La mythologie, voire le romantisme entourant la plaine américaine, m’a toujours fasciné; c’est assurément une inspiration qui transparaît dans ce que j’écris. »
Entre la justesse historique, la beauté narrative et une authenticité descriptive d’un réalisme aussi cruel que mordant, le nouveau roman de Lavallée n’est pas sans rappeler le Jim Harrison de Légendes d’automne, usant habilement de la rudesse de l’époque et déployant tout l’arsenal du grand roman d’aventures, sans pour autant négliger d’élaborer sur des considérations morales ayant généralement peu à voir avec la justice des hommes. La disparition du bison des plaines américaines, tragédie en elle-même s’il en est, y prend des proportions métaphoriques : « En réalité, les gens qui ont fait ça, qu’on le veuille ou non, on leur ressemble. C’est facile de se dire, aujourd’hui, qu’ils avaient tout faux et qu’on aurait fait mieux, nous. Beaucoup des chasseurs blancs étaient d’anciens combattants de la guerre civile américaine qu’on avait subitement mis à la porte en 1865. Ils l’ont fait pour les mêmes raisons que nous continuons nous-mêmes à perpétuer l’inexorable marche du pouvoir de l’argent; la plupart n’avaient pas d’autre issue, pas d’autre choix. »
Féru de l’histoire du continent et sensible aux enjeux qui ont façonné son identité, Lavallée s’efforce de rester fidèle à une certaine vérité historique, tout en s’autorisant bien sûr à laisser s’épanouir les fictions qui prennent forme en périphérie de celle-ci. « C’est une période que je connais bien et qui m’a toujours intéressé, même plus jeune, depuis tout jeune en fait. L’imaginaire qui y est associé est fascinant, truffé de mythes, mais n’empêche, quelque chose de l’esprit de l’époque persiste dans la mentalité nord-américaine encore aujourd’hui. »
C’est entre autres à l’occasion de contrats de traduction que la fibre romancière du journaliste a pris du galon, de son propre aveu : « Il y a une dizaine d’années, quand j’ai quitté Radio-Canada, j’ai traduit quelques romans américains et ça a été le plus bel exercice que j’aie jamais fait; je suis certain que traduire les romans des autres a fait de moi un meilleur écrivain. »
Dans L’homme aux mille peaux, le personnage Couteau traîne derrière lui une longue feuille de route en matière de chasse au bison : « Couteau, donc, c’est un chasseur de bisons, taiseux, pas commode. Il a participé au saccage d’une ressource extraordinaire. Et il le savait. Et tous ceux qui ont participé à ça le savaient aussi. » À vingt ans d’intervalle, on retrouve un certain Léo Galli, jeune policier passablement plus naïf, contrepoint de Couteau. « À la base, mes personnages sont un peu des stéréotypes, l’idée que j’en ai en commençant l’écriture est plutôt sommaire. C’est en cours de route, à force de les travailler, que j’ai fini, je l’espère à tout le moins, par créer de vrais personnages, qui vivent d’eux-mêmes, qui ont une complexité très humaine et qui, en même temps, vont continuer à receler de grands pans de mystère. On ne sait pas tout sur eux. »
La moralité questionnable de Couteau n’appartient toutefois pas qu’à son époque : « C’est plus facile de créer un personnage qui est aimable et que les gens vont spontanément aimer qu’un personnage comme Couteau, qu’on aurait plutôt tendance à juger d’emblée. Mais bon, il a fait ce qu’il a fait en usant des mêmes stratagèmes que nous, au fond, en se disant que si ce n’était pas lui ç’aurait été quelqu’un d’autre. Quand je regarde cette période, il m’arrive de me dire que nous ne sommes pas forcément mieux et qu’on est peut-être encore en train de répéter les mêmes erreurs, à notre échelle. »
Pour être en mesure de camper tout un roman au cœur de cette période trouble, il va sans dire qu’un certain travail de recherche préalable s’imposait : « Je me suis toujours intéressé à l’histoire de l’Ouest, alors oui, il y a eu beaucoup de recherche pour ce roman, par contre, comme c’est un moment de l’Histoire que je connaissais déjà, je ne partais pas de rien. Dans les chapitres consacrés essentiellement à Couteau, on retrouve la plaine d’autrefois, qui était extrêmement violente. Il n’y avait pas beaucoup de monde, mais reste que personne ne s’aventurait dans les plaines sans être armé jusqu’aux dents. D’une certaine façon, tout le monde pensait pouvoir refaire sa vie dans l’Ouest. Mais c’était dur, et pas seulement à cause des conflits avec les Autochtones; la vie de tous les jours y était difficile et l’isolement était un réel défi. Quand je fais de l’historique, j’essaie, dans la mesure du possible, de ne rien inventer, particulièrement en ce qui a trait aux conditions de vie. J’essaie de ne pas faire d’erreurs. »
Sans non plus trop verser dans les grands schémas rédempteurs, Couteau et Galli seront tous deux amenés à expier leurs fautes : « Couteau, par lâcheté, est contraint à porter avec lui des remords quant à des actions qu’il n’a pas faites et qu’il aurait pu faire. De la même manière que Léo Galli, pour qui c’est plutôt en péchant par orgueil. Chacun pourra éventuellement prétendre à une certaine rédemption, oui, mais pas à n’importe quel prix : il leur appartiendra de choisir et d’assumer.» Les deux finiront bien sûr par se croiser : « Ils vont pouvoir se parler parce qu’ils sont très différents. En réalité, ils n’auront rien à s’apprendre, mais le seul fait d’être ensemble va les mener là où ils doivent aller. »
En définitive, Lavallée démontre habilement, avec cette fiction basée sur un ancrage historique avéré, que cette partie de l’histoire du continent nord-américain nous concerne aussi, que nous y avons pris part : « Dans les plaines du Nord, où vivaient entre autres les Sioux, le français était bien davantage parlé que l’anglais parce que les Autochtones faisaient des affaires avec les Canadiens français depuis plus d’un siècle. Sitting Bull lui-même connaissait notre langue. Ce sont d’ailleurs des armes françaises qui ont permis aux Sioux d’envahir les plaines, en provenance des forêts du Minnesota. »
L’auteur de 71 ans, établi au Québec depuis une trentaine d’années, continue de porter en lui l’identité franco-manitobaine : « Je reste attaché aux plaines, c’est certain, et elles me manquent, de temps en temps, oui. »
À en juger par la façon dont il les décrit et les fait revivre, l’amour qu’il leur voue ne fait aucun doute. C’est peut-être d’ailleurs ce qui fait de L’homme aux mille peaux un aussi bon livre.













