Alexis, si on parle de l’écriture en tant que telle. Les lieux, est-ce que le canal s’ouvre partout pour toi, ou il y a des endroits qu’il s’ouvre plus facilement que d’autres?

Ben moi, tu vois, je suis pas capable d’écrire dans des cafés. T’sais, y a bien du monde qui fait ça. Moi, je pense que j’ai quand même besoin de silence, donc, ça peut être ici. Ou, peut-être dans une bibliothèque. Mais j’écris mieux dans une chambre, je pense. Une chambre fermée, en silence. J’aime ça, le silence pour écrire. Mais, c’est sûr qu’avoir de l’argent, je rêverais d’avoir un petit pavillon d’écriture, t’sais, en plein milieu du bois. Une petite cage, là. On rêve tous de ça, hein?!

Oui! As-tu un rituel?

Non. Non. Non. Mais j’écris, je fais beaucoup de plans encore, t’sais : main, papier. J’écris encore beaucoup à la main. J’aime ça parce que j’écris aussi à l’ordinateur, mais l’écran, il met en pression. Il y a quelque chose d’actif, même dans le clignotement du curseur. Alors que le papier, lui, il est patient. La main est patiente. La main est limitée. T’sais, on pogne vite des crampes. Le papier est patient, l’encre est patiente. Donc, on n’écrit pas n’importe quoi, forcément. J’écris autrement. Des fois, j’ai besoin d’être sur le papier. C’est un autre rapport au temps, je trouve. Puis un autre rapport physique aussi, c’est plus dur à la main quand même. Toi?

Moi? Eeee. Très, très tôt le matin, sur mon iPad avec de la musique classique ben-ben forte, en fumant un cigare.

Le cigare, dis-moi la vérité, on n’inhale pas du tout?

Avant de me trouver au cœur de cette formidable discussion, le cul sur une chaise de bois, tout près d’une monumentale bibliothèque composée de planches de pruche, les coudes bien accotés sur la table, à expliquer à Alexis Martin ma façon de fumer des barreaux de chaise, il s’est passé bien des affaires.

D’abord, un contexte, c’est-à-dire une invitation de la part de la revue Les libraires pour me faire rencontrer un auteur que j’admire et me permettre de plonger dans son univers. Ensuite, un délai d’attente raisonnable pour laisser à mon invité le temps d’accepter ou de décliner la demande. Et finalement, la rencontre d’aujourd’hui. La dernière étape mentionnée ci-devant nous informe du verdict positif de la seconde étape.

En après-midi, à l’horaire, j’ai une rencontre avec Alexis Martin. À la bonne heure! Ça va me permettre de sillonner la ville, à travers une tempête à près de -20°C, avant de me faire réchauffer le cœur, je l’espère, par l’ardent talent de l’auteur-acteur. J’ai hâte. J’adore l’hiver. Surtout la neige. C’est un petit plus au bonheur. Comme une motte de parmesan sur des pâtes bolognaise. Pour orner le texte, on me demande de joindre six photographies. J’apporte donc avec moi, dans ma grande traversée hivernale, un Herman Blanc & White Camera, appareil à usage unique.

Je marche vers le sud, mes bottes fendent la neige. Des rafales dignes du pôle Nord m’attaquent. À mon arrivée chez Alexis, je suis gelé comme un crottin de cheval avec lequel, à l’époque, on aurait pu jouer au hockey. Il m’ouvre sa porte, je plonge dans sa canicule et tente d’emmagasiner le maximum d’information : le lieu, les couleurs, l’ambiance, la température, l’espace, l’énergie… Mais je n’y parviens pas.

Non, toute ma concentration s’accroche à l’allure d’Alexis Martin. Il revêt un veston noir d’une qualité notable, un sobre t-shirt du même pigment, des pantalons discrets ainsi que des gougounes avec des bas. Ça me charme tant et tellement que j’en oublie presque mon mandat. Ne faisant ni une ni deux, je sors de mon sac mes crocs-couleur-camouflage qui supportent moelleusement mon imposant gabarit depuis six années. Est-ce que le veston d’Alexis est une tentative d’attirer mon attention ailleurs que sur ses sandales? Est-ce que le camo sur mes crocs agit comme une cape d’invisibilité? Est-ce que lui et moi, nous nous bernons mutuellement au profit de l’aise de nos petons? Assurément.

« Ta yeulllllllle! Ta crisse de yeulllllllle! »

Une locution tirée de sa pièce Matroni et moi qui s’est greffée à mon langage il y a belle lurette. Voilà comment j’ai découvert le talent d’auteur d’Alexis Martin. Je me souviens très bien que cette œuvre, que j’avais vue en film VHS, m’avait impressionné. Même plus que ça, elle m’avait bousculé, frappé. J’en fais part à l’auteur et tout de suite, il rebondit là-dessus en me disant :

L’art, t’sais… L’art qui nous frappe. L’art, ça sert à décentrer aussi, au fond. Une œuvre qui est signifiante pour nous, puis ça dépend pour chacun, c’est une œuvre qui nous met un peu à côté de la traque habituelle. T’sais, ça sert à ça, au fond. Sinon, pourquoi rajouter une œuvre de plus?

Dans Matroni et moi, c’est ce que tu voulais volontairement faire?

Je pense que c’était parti d’une préoccupation vraiment plus politique. C’est-à-dire, je pense que toutes les jeunes femmes et les jeunes hommes qui arrivent au début de l’âge adulte se posent la question de la justice, au fond. Comment ça se fait que nos parents, qu’on considère comme des gens justes, normalement, ont enduré ou tolèrent une société où règne, finalement, l’injustice? Je pense qu’on passe tous par là, par une sorte de révolte un peu adolescente. De se dire « voyons donc, votre monde est pourri ».

C’est pas ce que nos parents nous ont vendu. Parce que leur job, c’est souvent de cacher des trucs un certain temps.

Exactement. Mais eux-mêmes le vivent ce paradoxe-là, mais finissent par l’oublier. Puis après, en vieillissant, on se rend compte que les gens, ils font ce qu’ils peuvent dans la vie. Mais tu sais, ça a été ça, mon moteur pour Matroni et moi.

Ses réponses, si précises et rigoureuses, ne m’inspirent rien d’autre que du réconfort. L’interview, que j’imaginais être un monologue, se transforme en dialogue où les deux parties joignent leurs perceptions pour créer un échange où rapidement personne ne se sent touriste dans la conversation. Sa curiosité est flatteuse et déconcertante. L’idée d’écrire un papier sur Alexis, qui résumerait de façon assez intérieure ma rencontre avec lui, fout le camp. Je crois que lorsqu’on a en face de soi un des meilleurs dialoguistes du Québec, on n’a pas le choix de dialoguer.

Je dénote souvent la force des dialogues dans ce que tu fais. C’est quoi la place justement au « parler » dans tes œuvres?

La langue, ça a été une préoccupation constante, je pense, dans tout ce que j’ai fait. Pourquoi? Parce que vivre au Québec, c’est vivre dans la difficulté de la langue. C’est-à-dire qu’on a un rapport au langage qui est très différent de ce qu’un Français moyen peut avoir. Nous, on est dans le doute, dans le questionnement. Il y a une forme de schizophrénie aussi. Il faut être bilingue dans sa propre langue au Québec. Il faut être capable de communiquer avec tout le monde, avec des gens souvent dont la langue est très approximative et difficile. Le faire avec humilité, en tout respect. Mais en même temps, être capable de communiquer aussi avec l’universitaire ou avec le metteur en scène qui a un autre langage. Il faut être un peu schizo dans toute cette réalité-là. On est toujours en train de jouer une sorte de « est-ce que je parle trop bien et ça va paraître baveux? » ou au contraire, si je fais trop semblant d’être au même niveau de dialogue, j’ai l’air d’être condescendant. Le langage, c’est une arme. Il faut savoir s’en servir. Le rapport de tous les Québécois par rapport à la langue française, c’est un rapport un peu d’assiégés. Ça percole. Ça vient nous teinter quand même. On a un rapport à la langue qui est difficile.

Langue québécoise, donc : culture québécoise… C’est primordial dans ton écriture?

Oui, comme je te dis, j’étais toujours très fasciné par tous les atours de la langue, en fait. Chaque langue porte son double aussi. Par exemple, j’ai fait une pièce avec Pierre Lefebvre sur la contamination de la langue managériale de notre langue par la langue de la publicité puis du marketing. On s’est mis à analyser beaucoup les sites des organismes pour découvrir cette langue-là qui est une langue de stéréotypes, de formules. Alors ça aussi, c’est un des doubles de la langue. C’est une langue au fond qui est inerte, qui masque la pensée… qui empêche la pensée. À côté de ça, t’as une autre langue, qui est le double de cette langue-là, c’est la langue poétique, la langue théâtrale qui, elle, fuit cette langue abstraite là, cette langue de stéréotypes, pour revenir à la langue concrète… T’sais, c’est-à-dire : la poésie. La poésie, c’est ça au fond. C’est ce que Miron explique bien, puis ces poètes-là… On revient un peu à ce que le langage a de concret, c’est-à-dire comment faire sonner les arbres, le vent, l’eau, le silence de la forêt, le baiser. Alors là, la langue se déploie autrement complètement. Puis t’as des répétitions, des allitérations, des mots, des associations de mots qui sont pas habituelles… Toute la quincaillerie poétique. Donc, toutes ces tensions-là de la langue, c’est ça qui m’intéresse. Puis, dans mon théâtre, souvent, j’ai fait côtoyer toutes sortes de registres de langue comme ça, ça correspond à la vision que j’ai d’un monde qui est vraiment une mosaïque, très mal « adjointé », avec plein de taches aveugles, puis d’angles morts. Fac, t’sais, c’est la langue dans tous ses états, en fait, qui m’intéressait. Pis j’aime ça mettre ça sur scène, puisque la langue devient comme un personnage, un déguisement en soi, au fond, qu’on se met comme comédien. Je m’habille avec une langue! La langue s’incarne dans un personnage. C’est ça qui m’intéresse beaucoup au théâtre. Puis j’ai beaucoup fait ça dans pas mal toutes mes pièces. Il y a comme toujours cet aspect-là, un peu. « Comment on parle? », « Qui parle à qui et comment? ».

 

Son univers, c’est les mots. Voilà pourquoi une chambre silencieuse lui suffit pour créer le monde. Au détour d’une phrase, je porte mon regard sur une tablette de sa bibliothèque. Un petit bonhomme du capitaine Haddock me regarde droit dans les yeux. Il me rappelle la première pièce de théâtre que j’ai faite à 6 ans : Les bijoux de la Castafiore. Moment magique dans ma vie où j’ai rencontré les arts, les mots. Où mon univers a commencé à se former. Vingt-neuf ans plus tard, je me retrouve à la table d’un grand dramaturge à essayer de jouer le rôle d’un journaliste. Sans le savoir, Alexis a mis en scène un moment riche en inspiration. Je me sens bien chez lui, mais j’ai juste envie de crisser mon camp en courant pour entrer chez moi, me jeter sur mon iPad, et écrire que son univers est un peu le mien.

De ce que je comprends, on partage un peu la même chambre : le Québec.

Quand on se sert de la langue comme matière première, est-ce que le déclin du français fait peur?

C’est une question complexe parce qu’on peut appeler déclin ce qui est plus une évolution. Alors là, on fait un jugement de valeur, est-ce que c’est un déclin ou c’est une évolution? Mais la langue évolue tout le temps. Mon problème, c’est quand les gens ne sont plus conscients de la langue qu’ils parlent. Ils parlent une langue qui est contaminée par la culture populaire anglo-saxonne. Et puis là, ils ne se rendent pas compte que leur langue, finalement, c’est plus eux qui la choisissent. Mais qu’il y ait des emprunts à l’anglais, j’ai aucun problème avec ça. Au contraire, je veux dire, il faut le faire d’ailleurs. Parce que quand je mets des personnages qui parlent en scène, je ne suis pas là pour donner le bon exemple. Je suis là pour refléter ce que j’entends aussi. T’sais, le nombre de locuteurs français, ça vient avec les enfants qu’on fait, puis l’immigration francophone, puis c’est tout. Qu’est-ce que ça va être dans cinquante ans? Qui peut le dire? Je ne vais pas r’virer à l’Église catholique, puis partir en croisade pour de la natalité. « C’est minimum six, madame. » Hahaha.

Hahaha! « Je dois écrire un bon livre, là. Ça prend des bébés, madame! »

« Ça prend des lecteurs, madame! »

Tout ce que je peux faire, moi, comme écrivain, c’est de mettre la langue en scène du mieux que je peux, avec le plus de variété possible, puis le plus d’inventivité possible. C’est tout ce que je peux faire.

Amen.

 

Akim Gagnon
Réalisateur et écrivain, Akim Gagnon a écrit les recueils de poésie Jouer au pool d’une main et écrire de l’autre, Y va l’échapper l’bonhomme (publiés à compte d’auteur) et deux pour un (Hurlantes éditrices), une nouvelle dans le collectif Ma première fois (La Bagnole) ainsi que les romans Le cigare au bord des lèvres — récemment réédité en format de poche (BQ) —, Granby au passé simple et La dèche (La Mèche), qui composent une trilogie autofictive. Dans ce troisième titre qui vient de paraître, le narrateur, Akim, a tellement de dettes qu’il se dirige vers une faillite. Puis, se rappelant un chèque oublié, il entreprend de dépenser cet argent, question de se « planter d’aplomb » tant qu’à faire. Racontée avec humour et autodérision, cette quête de liberté lui permettra d’affronter sa peur des voyages, et aussi d’honorer la création, l’écriture et les arts. [AM]

Photo d’Alexis Martin : © Stéphane Martin
Toutes les autres photos : © Akim Gagnon
Photo d’Akim Gagnon : © Marc-Étienne Mongrain

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