Une doctorante apparaît dans la classe pour récupérer les travaux. Elle a de longs cheveux en bataille et porte une jupe noire qui frôle le sol. Elle flotte. C’est ma première image de Laurance. On est en 2011 environ, à l’UQAM, et je jalouse cette étudiante mystérieuse à qui je suppose un savoir immense, un savoir qui lui permet d’accompagner la professeure dans la correction des travaux de mi-session de ce cours de littérature et psychanalyse. Je pense : elle, elle sait distinguer l’imaginaire du symbolique, la névrose de l’obsession, le moi idéal de l’idéal du moi. J’apprends qu’elle a publié un recueil de poésie déjà. Déjà! Était une bête, ça s’appelle. J’irai à la bibliothèque après la classe pour me perdre dans ses mots, les accueillir comme des incantations : « aplanis-toi/deviens/ce qui nous reflète/multiplie nos visages ». Je suis impressionné, envoûté, perdu. Elle est grande et souveraine, cette Laurance, et pourtant, dans ce recueil qui me happe, elle parle d’une écorchure, celle de l’enfance et des petites luttes menées pour apparaître dans le regard d’autrui. Une voix implore intérieurement à ses camarades de la choisir au « ballon botté » : « ce ne serait pas si terrible/une personne de plus/au cœur de vos troupes//deux bras, deux jambes/pour un jeu/pour un jour ». De sa seule existence, ce recueil me dit qu’il est possible de triompher de la honte — « comme une peau, la honte » — et d’avancer. Je me reconnais et me projette en avant. Laurance est pour moi, à ce moment-là, et encore aujourd’hui, cette femme savante, poète et un peu sorcière à qui je voue une admiration béate.

On se voit une fois ou deux par année depuis, le plus souvent pour des projets universitaires, puisque nous enseignons maintenant dans le même domaine, mais au sein d’institutions différentes. On enseigne l’œuvre de l’autre. On s’invite dans nos cours : à McGill, j’irai parler de la dette d’être soi, à sa classe qui aura lu Le compte est bon. À mes étudiantes, elle fera écouter du jazz, leur demandera d’écrire sous l’influence de la musique. Nos univers se croisent et se frôlent, mais ne se confondent pas. Lorsqu’on prend le temps de se voir, pour un verre ou un café — trop peu souvent d’ailleurs —, on a toujours beaucoup à se dire, de temps à rattraper. C’est le cas ce matin où je la visite chez elle pour me plonger dans son univers et écrire ce texte. Je mets mon cellulaire en mode dictaphone sur la table de cuisine et on jase durant deux heures. Je redécouvre aujourd’hui cette conversation littéraire entrecoupée de confidences.

« Qu’est-ce que tu lis présentement? » Je commence avec ça. C’est la seule question sur ma feuille. Je fais confiance aux effets de l’association libre. J’aurai eu raison, car il n’en faut pas plus pour nous mettre sur la piste de l’écriture, du jazz, et de la psychanalyse, les trois astres de cette rencontre automnale. « La détresse et l’enchantement », qu’elle répond. De Gabrielle Roy. Laurance écrit un récit autofictionnel et elle trouve chez Roy de l’inspiration, une manière limpide de faire le pont entre le temps du souvenir et celui de l’écriture. « Elle utilise beaucoup le passé simple et ça ne sonne pas vieillot. » C’est qu’elle fait le grand saut, Laurance, de la poésie au récit, et ce n’est pas évident. Il y a bien eu le petit Henri de ses décors, en 2018, mais je sens que ce nouveau projet au plus près d’elle a une tout autre importance. J’en prends pour preuve cet amas d’extraits sur le mur derrière moi, un chantier de feuilles volantes épinglées là pour mettre de l’ordre dans les idées.

« Vais-je renoncer à cette fascination? Non, je vais m’y perdre. Avant même de rentrer au Dièse onze, la décision était déjà prise, le vœu était déjà formulé. S’il vous plaît, évadez-moi de moi. » Ce sont des bribes de ce récit « sur le jazz » qui lui donne du fil à retordre. « Ça prendra huit ans à écrire », qu’elle dit, elle qui publie habituellement tous les quatre ans. Elle cherche la bonne forme, la bonne ruse pour parler de ce petit milieu qu’est le monde du jazz montréalais. La poésie ne lui suffit plus, elle veut raconter, montrer. « Je veux que les gens aient envie d’aller écouter ces musiciens-là qui évoluent dans l’ombre. » Elle s’anime, me parle de la précarité des musiciennes et des musiciens qui évoluent dans la scène jazz, me parle de l’intelligence de cette pratique. « Ce sont vraiment les intellectuels de la musique. » Ce passage de la poésie au récit fait naître de nouvelles questions toujours irrésolues pour elle : comment parler des gens? Quoi dire, quoi ne pas dire? Il s’agit pour elle de mettre en valeur un milieu peu représenté, mais sans l’idéaliser; montrer son effervescence, sans faire l’impasse sur les codes bien ancrés qui le maintiennent à certains égards dans un autre temps. Il s’agit, en somme, de dévoiler une certaine misogynie qui s’exprime encore là. Je pense alors à un poème de La vie virée vraie publié il y a trois ans, que je connais par cœur et qui ramasse en une formule jubilatoire ce paradoxe qui habite visiblement Laurance : « je retourne vers le bar/retrouver cet ami/qui ne parle que de lui//j’ai beau l’aimer/ça ne le fait pas taire ».

« Je ne suis pas trop loin, pas trop proche non plus. Je suis juste à la bonne distance […] »: ce sont les premiers mots d’Henri de ses décors, justement, que j’ouvre aujourd’hui pour me donner de l’élan, et je pense à ce fameux bar qui se trouve à quelques jets de pierre de l’appartement où l’on se trouve. Pas trop proche, pas trop loin. J’ai d’ailleurs hésité au moment de donner rendez-vous à Laurance pour cet entretien : au Dièse onze ou chez elle? Quel lieu représente le mieux son univers? La vie virée vraie, ce recueil au titre qui m’enchante, a été écrit dans les bars de jazz. Du moins partiellement. Elle aura griffonné là des poèmes, d’abord à sa table, puis sur le bord de la scène, au plus près de la musique. À la maison, elle retranscrit ses mots, à la machine à écrire. Ensuite elle rature à la main, coupe, rallonge, modifie, déplace. Re-retranscrit. À force de transformations naît ce recueil qu’elle présente comme un exercice d’ascèse dont elle n’est pas encore tout à fait sortie. « C’est long, sortir du trou. » Mais le jazz, dans ce recueil, il est présent en amont, en marge, hors cadre; c’est le tremplin pour plonger en soi. On le retrouve dans la dédicace, « aux satanés jazzmen », et dans le dernier poème. À défaut de mettre en scène le jazz dans le recueil, c’est le recueil qui s’est retrouvé sur la scène, alors que Laurance en fait la lecture publique à quelques reprises, lors de soirées mémorables, accompagnée d’un contrebassiste. Il s’agit maintenant d’inverser les places et de faire entrer la scène jazz dans le livre, la représenter. Je ne suis alors pas surpris d’apprendre que Laurance écrit dorénavant depuis son appartement. Il faut être à la bonne distance de son objet pour en percevoir les contours et arriver à le dépeindre; pas trop loin, pas trop proche non plus.

Alors qu’on discute dans l’intimité de sa petite cuisine en désordre, dans son grand salon double trônent un piano à queue, un lutrin, des partitions, un saxophone, des haut-parleurs, un amplificateur. Sur ces instruments se cogne la lumière vive de ce mercredi matin. S’il y a des livres qui traînent un peu partout, la bibliothèque, elle, occupe un espace restreint, dans un coin sombre de sa chambre. Il faudra ouvrir les volets pour prendre deux ou trois photos satisfaisantes de cette collection somme toute assez modeste pour une professeure de littérature. Mais je vois là un rapport très décomplexé à la littérature qui contraste avec mon besoin d’accumuler et d’archiver les livres. Si je ne lis pas un ouvrage d’un bout à l’autre, si je ne l’ajoute pas à ma bibliothèque virtuelle Goodreads, j’ai l’impression que cette lecture n’a pas eu lieu. C’est ma petite névrose, à mille lieues du rapport de Laurance à l’objet-livre. Elle en garde quelques-uns, mais en donne beaucoup, n’en conserve que les souvenirs. Elle en lit plusieurs en même temps, les ouvre au hasard, se laisse inspirer par une phrase pigée là, ou là. En ce moment, elle vagabonde entre Michel de Certeau, Olivia Tapiero et Clarice Lispector. Il y a quelques mois c’était Le Capital de Marx et un ouvrage de philosophie japonaise dont elle a oublié le titre. «Je ne suis plus capable de lire du début à la fin.» Ce rapport incarné et confiant à la littérature m’apparaît très proche du jazz, tout compte fait, puisque l’harmonie de ses lectures se construit dans une collection contingente de voix. Elle avoue tout de même avoir perdu « le doux plaisir de lire », celui de se laisser emporter par une intrigue; et elle exprime une certaine gêne envers ses amies autrices qui lui reprochent de ne pas les lire « au complet ». Je comprends.

On se lève, on visite les lieux. Elle me montre ses instruments. Une constellation de cartes postales fixées au mur attrape mon regard. Elle m’en pointe une en particulier, signée par… Valérie? Vala… Valère… Valère Novarina! Me voilà bien impressionné devant cet accusé de réception poétique — il y a trois ans, Laurance a posté son dernier recueil à ce dramaturge franco-suisse que nous tenons tous les deux en haute estime. « Notre parole est un trou dans le monde et notre bouche comme un appel d’air qui creuse un vide — et un renversement dans la création. » Peu importe la page sur laquelle j’ouvre Devant la parole (2010), je reconnais la filiation de Laurance. J’ai choisi ce passage au hasard, mais il n’est pas sans rappeler le saxophone dans lequel elle souffle, Laurance. Car elle joue du jazz, maintenant, ne fait pas qu’en écouter. Elle a un band dont elle me parle avec fierté. « Pour moi, le jazz, c’est comme un plan de retraite. Si je sais jouer de la musique, je peux me trouver des amis et on peut jazzer. » La perspective de la retraite (musicale) et mon commentaire sur le joyeux désordre de sa cuisine nous amènent à parler de l’enfance, comme si dans les deux cas il s’agissait de petites revanches sur son passé, un environnement familial « blanchi et empesé » dans lequel un destin semblait tracé, de médecin ou d’avocate. Il a fallu se batailler pour faire accepter le choix des études littéraires, alors que celui de la musique était tout simplement exclu.

« Je veux aborder ma relation aux jazzmen, ma névrose, mon attrait irrépressible pour les gens qui jouent de la musique, et la vacuité de ces relations-là quand elles adviennent réellement. » On en vient finalement à parler de la dimension psychanalytique de son écriture. Pour elle, l’écriture vient après la psychanalyse, après les changements intérieurs. L’écriture ne transforme pas. Nos points de vue diffèrent là-dessus. « La psychanalyse est une bouée de sauvetage dans l’exploration intérieure. L’écriture, elle, me permet de mettre en scène ce qui m’aura été révélé. C’est un jeu, c’est une danse. » Elle et moi — on en parle beaucoup ensemble — avons été étendu·es sur le divan durant une dizaine d’années, et nous avons chacun·e de notre côté interrompu ce rituel au moment d’écrire notre récit, de nous raconter. Ce divan que je vois devant moi aura été celui des lectures, de l’écriture, mais aussi de « la cure », car il lui aura fallu faire basculer ses séances au téléphone lors de la pandémie. « Ce n’était pas l’idéal, mais ça m’a sauvé la vie. » C’est alors Annie Ernaux et son Passion simple qui s’invitent dans la discussion pour parler de cette « fascination » à laquelle Laurance (ou Ernaux, ou les deux) dit s’être soumise. « Quand elle raconte cette passion pour un homme, elle est au bord de la mort, mais elle y va, elle vit sa passion à 100%, et elle en sort. » Elle ajoute : « Aller aux confins de sa névrose et comprendre que c’est un cul-de-sac, c’est une révélation du sens. Il faut bien aller le voir pour pouvoir en revenir. » « Un cul de sax? » je demande. Notre « séance » se termine sur ce mot d’esprit.

 

 

Louis-Daniel Godin
L’auteur Louis-Daniel Godin, aussi professeur au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal, a publié l’essai Les père-mutations : La paternité en question chez Hervé Bouchard et Michael Delisle (PUM) et dirigé Les personnifications du Québec : Entre fiction et théorie (Nota Bene). Son premier roman, Le compte est bon (BQ), une œuvre inventive et envoûtante, a été récompensé du prix Ringuet. Cindy_16 (La Peuplade), un autre livre au souffle et au rythme impressionnants, s’attarde plus longuement à un chapitre de l’ouvrage précédent. Le narrateur essaie de suivre le fil d’une ancienne histoire amoureuse, amorcée quand il avait 17 ans, avec un homme de 37 ans — qui disait en avoir 27. Bien après leur rupture, il apprend que ce dernier a commis des crimes sexuels et leurré des mineurs. Il détricote ses souvenirs et ses doutes pour mieux tenir le compte à nouveau, tout en tentant de se délester de la honte liée à cette relation. [AM]

Photo de Laurance Ouellet Tremblay : © Justine Latour/Le Quartanier
Toutes les autres photos : © Louis-Daniel Godin
Photo de Louis-Daniel Godin : © Godefroy Mosry

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