Je m’installe sur mon fauteuil de lecture, entre l’immense figuier qui dissimule à moitié ma bibliothèque, et la grande fenêtre de mon bureau d’écriture devant laquelle trônent une dizaine d’orchidées rares, dont la moitié sont en floraison. Je m’adosse confortablement, mon téléphone dans une main, jambes allongées contre lesquelles Aya ronronne en observant les reflets de lumière sur ma tasse de verre remplie de Kabusecha Takamado. Je savoure une gorgée de thé et je clique sur le numéro de Perrine, qui répond aussitôt.
À l’époque où elle habitait à Montréal, nous avions l’habitude de nous rencontrer chez Camellia Sinensis où nous partagions notre passion commune pour le thé vert japonais, qu’elle nomme son « or » dans Petite nature, un bijou littéraire qui vient de paraître chez Marchand de feuilles. Et si nous avons passé de joyeux moments, assises à la même table, à prendre de nos nouvelles, à célébrer mes publications ou les siennes, l’essentiel de notre relation s’est déroulé de manière virtuelle. Chacune lovée dans son petit coin de matière et pourtant reliée à l’autre par la magie de la téléphonie, dans cet espace où l’environnement disparaît, nos apparences se dissolvent, pour laisser place à la quintessence de notre échange : nos voix, modulées par l’intensité et l’émotion, et nos idées, formulées en images, par une langue colorée, parfois profondément québécoise, ornée de joual, de sacres bien sentis et aussi d’envolées littéraires.

C’est un espace qui s’apparente pour moi à l’expérience du livre; je découvre la singularité d’une autre voix tout en étant camouflée dans mon cocon, installée dans le même fauteuil où j’ai d’ailleurs lu tous les livres de Perrine, souvent d’une traite. Je lui demande comment elle expérimente de son côté ces rencontres virtuelles que nous multiplions depuis plus d’une décennie.
« J’haïs le téléphone! », me lance-t-elle, avec sa spontanéité énergique et frontale qui me fait toujours éclater de rire. « Je suis une fille de texto, de Messenger, de courriel à la limite… sauf avec toi et avec quelques autres. Quand on s’appelle, il y a un véritable échange. Et c’est tout le temps profond, signifiant. C’est rare, les gens qui acceptent de parler, d’approfondir les sujets. Moi, j’adore ça. »
À l’automne 2011, au Salon du livre de Dieppe, je renouais avec des collègues quand elle est arrivée au kiosque où nous étions rassemblés. Menue, droite, le regard intense, Perrine s’est imposée, avec sa voix profonde, sa diction exemplaire, et une façon de créer des images percutantes en quelques mots, choisis avec précision.
Un an plus tôt, son premier roman avait paru au Quartanier. Comme à peu près tout le monde, j’avais entendu parler de L’homme blanc, qui avait non seulement remporté le Grand Prix du livre de Montréal et le Combat national des livres, mais également retenu l’attention de Gallimard où il allait bientôt paraître dans la collection « Blanche », et ce, quelques semaines après avoir été couronné par un Prix littéraire du Gouverneur général.

Lors de notre rencontre initiale, elle subissait l’onde de choc de son succès. Aux applaudissements admiratifs se mêlaient des rumeurs mesquines et autres éclats de jalousie et de sexisme. Elle aborde d’ailleurs le sujet dans Petite nature. En lisant ce passage de l’ouvrage finement ciselé, je me suis remémoré nos premières discussions. À ce moment-là, j’avais exploré depuis une quinzaine d’années les coulisses de la culture et je ne comptais plus les épreuves, petites et grandes, qui avaient failli mettre un terme à mon aventure artistique et littéraire. Nos parcours étaient radicalement différents, mais je comprenais ce qu’elle ressentait.
Entrer en contact avec Perrine, c’est, chaque fois, faire une stimulante expérience de l’altérité. Tandis que je m’intéresse essentiellement au futur, Perrine aime étudier le passé pour en tirer une matière romanesque. Son parcours universitaire en littérature et son expérience éditoriale avant de publier son premier roman la place en plein cœur du monde littéraire dont elle connaît plutôt bien les rouages, tant ici qu’en France, alors que je me considère plutôt comme une transfuge interdisciplinaire, en marge du milieu. Nous appartenons également à deux générations différentes et, pourtant, depuis notre premier échange, nous sommes sur la même longueur d’onde.
Avec Petite nature, Perrine présente plusieurs parcelles de son univers intime avec ce qu’elle nomme ses alliés du quotidien. « En queue de pandémie vers 2022, au moment de la sortie de Gens du Nord, j’avais perdu le goût de lire et d’écrire, m’explique-t-elle. Je me posais beaucoup de questions sur l’avenir. J’ai eu besoin de l’écriture de ce livre-là, en textes brefs, intimes, qui forment des autoportraits. C’est un livre qui m’a fait du bien, qui m’a redonné le goût d’écrire. » Elle y explore d’une nouvelle façon l’un des grands thèmes de son œuvre : la résilience humaine face à l’épreuve.

Chacun des personnages de ses romans incarne une quête d’identité dans un monde hostile ou étranger. L’autrice fait montre d’une compassion pour les êtres vulnérables, qu’ils soient des enfants perdus, des êtres endeuillés ou des idéalistes trahis. Ses romans commencent souvent par un traumatisme : une naissance dans un goulag sibérien, une série de meurtres dans un village de Gaspésie, une scène d’exécution en Irlande du Nord. Et, malgré la violence du point de départ, les personnages de Perrine dépassent l’adversité, par les liens humains qui agissent tel un baume cicatrisant. L’amitié s’y révèle salutaire; l’amour peut naître dans les cendres d’une tragédie ou entre les détonations d’une guerre. Et la maîtrise d’un art, celui du cirque dans L’homme blanc, ou la création de parfum dans Malabourg, permet aux personnages de changer de trajectoire.
Or, l’apprentissage d’une discipline n’est pas qu’une thématique littéraire pour Perrine; c’est un véritable processus de création, concret, une expérience du monde, de la matière, par lequel naît l’œuvre. Pendant la phase de recherche pour son roman en chantier, elle s’est initiée à la teinture végétale, au tissage, et a beaucoup étudié les textiles au XVIIIe siècle. Elle a tricoté de nombreuses pièces, dont certaines, monumentales, sont tout simplement éblouissantes. Pour Gens du Nord, elle a pris quelques leçons d’irlandais en ligne et a elle-même écrit, sans faute selon mon relecteur irlandais, précise-t-elle en riant, le chapitre qui contient des passages dans cette langue gaélique. Pendant l’écriture de Malabourg, elle a participé à un atelier de création de parfums et a appris à manipuler des essences.
Il y a aussi, au cœur des histoires de Perrine, un déplacement géographique. Ses personnages quittent les lieux du traumatisme pour aller se réinventer ailleurs. Et c’est exactement ce que Perrine vit depuis qu’elle a quitté Montréal pour s’installer en Gaspésie, entre mer et forêt. « Je vis dans une magnifique maison ancestrale déglinguée qui a besoin d’amour et qui respire comme la mer que je vois, depuis mon bureau. »

Perrine me raconte qu’elle a suspendu une sorte de bordure de fleurs dans son bureau, tricotée dans une laine irlandaise. Elle me parle de ses murs, recouverts d’un papier peint fleuri d’inspiration Arts and Crafts de William Morris. Elle nomme les nombreux objets regroupés sur sa table de travail : encres, bijoux, porte-bonheur, de gris-gris et fioles de parfums. Les écharpes qu’elle a tricotées sont suspendues à une tringle. « Sur les appuis intérieurs des fenêtres, il y a des roches de rivière, des galets de mer. Il y a mon chat qui vient quand le soleil frappe au milieu de la journée. »
C’est là où elle poursuit son œuvre, qui mêle l’imaginaire à un réalisme brut, issu de recherches fouillées. « Un roman naît d’un intérêt qui se transforme en une question, d’un élément qui se transforme en obsession. » Ainsi, elle passe des années à explorer son sujet, plongée dans la documentation historique. Elle me confie qu’en période d’écriture, elle lit surtout de la poésie, des essais et des ouvrages historiques, spécialisés. « Je me suis tapé un livre de mille pages sur une plante tinctoriale très utilisée au XVIIIe siècle. Un livre de mille pages sur l’histoire de son utilisation dans la teinture. Je lis beaucoup d’ouvrages de référence. » Et si, parfois, elle ne tire qu’une impression de ses lectures, elle le fait aussi pour se rassurer. « Il faut que je devienne spécialiste de mon sujet. J’aime faire de la recherche. Peut-être parce que ça repousse aussi le moment le plus stressant, qui est celui, pour moi, de l’écriture. Après ça, à un moment donné, je vais m’installer et je vais essayer de dessiner un plan de travail. Mais ce plan de travail va bouger en cours de route, ça, c’est certain. » Je creuse le sujet, lui demande si elle écrit de manière disciplinée ou intuitive. « Je n’écris pas chaque jour. Je n’en ressens pas le besoin. Mais je suis toujours dans l’écriture : dans ma tête, je prends des notes, je me pose une question avant de me coucher, et je me réveille le lendemain matin avec la réponse au nœud narratif ou à la question d’écriture qui me taraudait. »

Quand on m’a proposé une plongée dans l’univers de Perrine, j’ai d’abord pensé que cette invitation arrivait au bon moment, avant que je ne disparaisse dans mon monde, à deux années-lumière du sien, avec mes propres questions qui me tournent en tête. Je lui confie que je vais créer un projet numérique en lien avec l’impact de l’IA dans mon processus de création littéraire. Perrine me fait aussitôt remarquer, en riant, qu’à nous deux nous couvrons une bonne partie du spectre du livre, moi et mes expérimentations numériques et elle qui vient de réaliser un ouvrage de bibliophilie avec des techniques traditionnelles et qui envisage maintenant de créer un leporello, un livre composé de pliages successifs.
Au moment de notre échange, elle entre dans le tourbillon médiatique pour la parution de Petite nature, après un séjour de six semaines en France où elle a composé une suite de poèmes pour le Musée départemental Arles antique, en Provence.
« J’ai travaillé sur la couleur bleue, puisque tout le monde à Arles appelle ce musée d’art antique et d’archéologie le Musée bleu, et sur le Rhône, le fleuve qu’on peut voir à travers plusieurs fenêtres du musée. Et je me suis inspirée de six œuvres, dont le buste présumé de Jules César, qui date du milieu du Ier siècle av. J.-C. J’étais fascinée par la représentation de la ride du lion et de la calvitie. » Elle me parle avec émerveillement de cette expérience de création inédite et de l’installation sonore créée par un compositeur de musique électroacoustique marseillais, notamment à partir de l’enregistrement de la lecture de ses poèmes par deux comédiens de la compagnie arlésienne Le Bazar Palace. « Tu peux aller l’écouter, j’ai mis le lien sur mon site dans la section : Autres textes. »

Et tandis que j’avale la dernière gorgée de ma troisième tasse de thé, je lui demande comment se dessine son horizon.
« Pour mon prochain livre, j’ai besoin de revenir au roman, mais j’ai au moins deux projets d’essais/récits sur ma table de travail… Pour moi, le roman est un genre souple qui peut accueillir toutes les autres formes littéraires. Il peut y avoir, dans un roman, du théâtre, de la poésie, une partition musicale, une recette. On peut glisser entre deux scènes un essai théorique si ça nous chante. C’est ce qui fait la beauté du roman : c’est un genre extrêmement inclusif. » Je pourrais dire la même chose de ma démarche interdisciplinaire; nous explorons chacune à notre façon l’ailleurs, par-delà les limites imposées. Et ça explique peut-être pourquoi, depuis plus d’une décennie, même si nous avons souvent voyagé loin, très loin l’une de l’autre, tant sur le plan physique que créatif, et malgré les métamorphoses successives de nos vies intimes, nous avons toujours su reprendre le fil de notre conversation là où nous l’avions laissée : vive, ouverte, tendue comme une étoffe légère entre deux continents intérieurs.


Karoline Georges
Écrivaine et artiste multidisciplinaire (vidéo, art audio, photographie, littérature et modélisation 3D), Karoline Georges a publié plusieurs livres, dont La mue de l’hermaphrodite (BQ), Ataraxie, Variations endogènes, Sous béton et De synthèse (Alto). Ces deux derniers titres ont aussi été édités dans la renommée collection « Folio SF ». Elle a également signé des textes dans les collectifs Clairvoyantes (Alto), Capillaires (Nota bene) et Selfies (Le Cheval d’août). Dans Post-Po (Québec Amérique), une nouvelle de science-fiction initialement parue dans le collectif D’autres mondes, la narratrice fait l’expérience de Po, une couche de peau révolutionnaire, exploitant les ressources numériques de façon plus puissante qu’un ordinateur. L’autrice, qui a reçu plusieurs prix littéraires, dont un Prix littéraire du Gouverneur général pour De synthèse, s’intéresse notamment à la quête du sublime, aux possibilités du virtuel, du numérique et de l’intelligence artificielle, ainsi qu’aux processus de transformation. [AM]
Photo de Perrine Leblanc : © Isabelle Lafontaine

















