Chantale m’accueille en claudiquant, tout sourire malgré sa cheville pétée. La veille, en passant par l’extérieur pour aller de son bureau à sa salle de classe, elle a glissé sur une plaque de glace grosse comme un dé à coudre. L’ironie de l’affaire : elle était en train de vanter à des collègues les vertus du bon vent froid qui ravigote « comme un espressooooooo! ». Le dictionnaire, l’ordi et le thermos des Canadiens de Montréal ont survécu, pas la tasse ni le pied. Mais rien d’assez grave pour entacher son amour de l’hiver, sa saison préférée, à qui elle pardonne tout, même ses pièges sournois.

Chantale est ma seule amie viking, une vraie fan de l’hiver, le genre de femme qui pellette en camisole à moins dix et qui consent à troquer sa petite laine pour un manteau quand le rabais météo pousse tout le monde chez Ashton. Elle lève la tête et tire la langue pour manger les gros flocons gras. C’est la seule saison qui goûte, l’hiver. Comme je viens de la relire, j’ai ses haïkus plein la tête : « Les premiers flocons/virevoltent en tous sens/ils manquent d’expérience. » (Éclats, L’instant même, 2020)

Avant d’entrer, je jette un œil à sa terrasse enneigée, sous le gros érable à sucre, là où elle trouve l’ombre nécessaire pour survivre à l’été. Plus loin, il y a l’amélanchier, le magnolia, le cerisier, mais c’est sous le vieil érable fatigué qui bourdonne de vie qu’elle écrit. C’est aussi là qu’elle a terminé La face cachée des cailloux, son premier roman, qui se passe à Québec, en haute-ville et en basse-ville, dans cette ville qu’elle a tant marchée. À ses pieds, au moment de mettre le point final, une femelle colvert la regardait, à quelques pouces de sa jambe, comme disposée à se faire flatter. « C’était comme un accompagnement. Je m’apprêtais à me commettre après dix ans de travail, pis y avait une présence. » Elle me dit ça en riant, l’index pointé vers un joggeur — écureuil — qui s’entraîne à longueur de journée sur les fils électriques qui bariolent son bout de ciel.

Elle descend un grand verre d’eau — elle vient tout juste de finir d’enseigner — et me tend mon déca dans sa tasse Tetons, l’un de ses mots préférés. Des dizaines de paires de seins esquissées à gros traits la picotent tout le tour. Pendant qu’on rit du mot comme des enfants de deuxième année, je regarde sa bibliothèque qui occupe tout un pan de mur du salon et qui s’alourdit d’année en année. Un bateau débordant de migrants qui ont réussi la traversée. Mais quand je lance « Tes inspirations, toi? », sa tête pivote d’instinct vers la porte-patio, ses yeux plongent dans le banc de neige, elle entre dans sa tête : « Gary, c’est sûr, il a écrit des chefs-d’œuvre dans des langues qui n’étaient pas les siennes », « Bobin, pas de flafla avec lui, c’est l’âme qui respire », Deborah Levy quand elle a besoin de force et de chien, Lori Saint-Martin, feu Lori, qu’elle admire tant, « grosse perte », qu’elle dit à la porte-patio. Elle m’envoie chercher un gros livre, Le temps des sorcières, d’Alix E. Harrow, me parle de femmes fortes, de la superbe traduction. Je l’oublie parfois, mais Chantale est linguiste de formation, son mémoire de maîtrise a été publié sans qu’on en change une virgule, elle a passé des années à rédiger des entrées de dictionnaires pour l’Office québécois de la langue française; l’écouter parler de l’histoire de la langue est passionnant. C’est une amoureuse éperdue des mots, qu’ils soient tout seuls, en tas ou en cascade, « tant qu’il y a de la poésie ». Les polars pleins de rebondissements lui tombent des mains s’ils n’ont pas de moelle poétique.

Je monte voir son bureau pendant qu’elle met de la glace sur sa cheville. C’est une petite alcôve rouge pompier dans une pièce lumineuse, le coin d’une chambre, un espace volé dans une maison bondée. C’est tout ce qu’il lui faut pour écrire, un mini coin à elle, le silence, une fenêtre, un café, un matcha, une bière. Tout est calme en ce moment, le méri et les ados sont encore à l’école, mais ça ne durera pas. Il y a une vieille photo d’elle sur le pied de la lampe, des fleurs séchées sûrement importantes, des dessins d’enfants qui doivent dater, à en juger par la naïveté des formes. Je pense aux espadrilles-raquettes de son plus jeune qui traînent dans l’entrée et qui me ramènent à cette historiette de La vie est brève qui me parle tellement : « Son fils grandit; ses souliers deviennent trop petits. Il multiplie les pourquoi. Il grandit, pour sûr. En elle, l’angoisse éclot, immense. » C’est le bout qu’on ne raconte jamais aux futurs parents, cette indécrottable angoisse qui s’installe à demeure avec l’arrivée des petits. Ça ne changerait rien de le dire, peut-être, mais ça soigne un peu de l’écrire.

Prof choyée, elle a aussi son petit cocon au cégep Sainte-Foy, son « bureau de première ministre », comme elle l’appelle : 7e étage, porte pleine qui se barre, machine à café, vue imprenable sur l’autoroute Robert-Bourassa et les Laurentides, décor serti de trois églises — qui d’autre qu’elle ferait ça, compter les églises dans le paysage? Beaucoup de ses haïkus sont nés là, dans un instant volé entre deux cours, le regard perdu dans le beau, au loin, ou dans le laid, juste à ses pieds, pas loin du dé à coudre de glace. À force de se défenestrer par la pensée, elle a développé un don unique qui lui permet de cueillir l’image là où personne ne la voit : « Chacun sait qu’instinctivement le corps cherche la caresse. Même le brin d’herbe, l’insignifiant brin d’herbe, fléchit sous les doigts du vent. » (La face cachée des cailloux, L’instant même, 2018)

Elle enseigne à Sainte-Foy depuis une vingtaine d’années, mais on s’est connues au cégep Garneau, dans la vague d’embauches de l’année 2000 où, contre toute attente, nous avions tous survécu au bogue. Elle trépignait sur sa chaise juste à côté de moi — déjà prof dans un autre cégep, elle allait devoir faire un choix — pendant qu’on nous promettait un avenir radieux, des jobs stables, des permanences à court terme. On a signé notre contrat le même jour, emménagé avec trois autres profs dans un petit bureau sans fenêtre, crié « Vas-y, amuse-toi! » à chaque départ en classe pendant quelques sessions. Mais comme on est des X, habituées comme tant d’autres aux babounes de l’économie, le destin nous a retrouvées et a fait disparaître nos postes, nous forçant à nous disperser sur le territoire pour continuer d’enseigner, de faire des enfants et d’écrire des livres. N’empêche, c’est d’elle que j’ai appris ce que je fais de mieux dans ce métier. Je n’ai pas sa rigueur, ne l’aurai jamais, mais elle m’inspire toujours. Ça ne se consigne pas sous ISBN, mais certains de ses documents pédagogiques sont des œuvres en soi.

Je la retrouve en train de trier ses copies à corriger pour les prochains jours, de faire des piles pour tout prévoir, même les débordements sur les fins de semaine. Écrire dans tout ça? Une bataille sans cesse renouvelée. J’aime sa façon de m’expliquer comment elle souhaite que ses élèves deviennent des lecteurs, qu’ils adoptent ces « repousseurs d’ennui » que sont les livres. Elle voudrait qu’ils soient heureux, croit que les livres ont ce pouvoir-là. C’est un métier qui demande la foi. Elle l’a. Elle m’a contaminée.

Quand je lui demande si l’auteure empiète sur la prof, et vice versa, elle n’hésite pas : « Non, j’entre dans une autre bulle quand j’écris, je rejoins mes pairs, c’est une autre communauté. » Écrire sans lire est inconcevable pour elle, c’est ce qui la nourrit. Lire est un sas, un espace de décompression, de liberté. Réfugiée dans le plus beau chalet du monde avec seulement un cahier et des crayons, elle n’écrirait pas un mot. Elle a besoin des autres voix pour animer la sienne.

Après un autre grand verre d’eau, la conversation nous amène vers ce qui l’a conduite du roman à la twittérature, qu’elle appelle maintenant historiettes : « C’est grâce à Fabien Deglise du Devoir! » Il a un jour invité une vingtaine des plus grands écrivains d’ici — pensez Michel Tremblay, Senécal, alouette — à écrire une nouvelle en 140 caractères. C’est en apprenant que certains d’entre eux s’étaient solidement cassé les dents sur le défi — adorable mot pour elle — qu’elle s’est lancée, d’abord pour elle-même, puis dans le cadre d’un concours qu’elle a remporté grâce à cette petite perle : « Léa avait préparé son plat favori. La cuisine embaumait. Sur le comptoir, des épices, un couteau, de l’huile d’olive. Sur le sol, elle. AVC. » Cent quarante caractères pile-poil. Si certains mettent des heures, voire des semaines à peaufiner une histoire en format aussi réduit, c’est tout naturellement que le monde se déploie en condensé dans sa tête.

Normal, elle fait ça depuis toujours, inventer des vies déroutantes à la fille épuisée vue à l’épicerie, au gant laissé sur un banc de parc, au vieux croisé au coin de la rue : « Un vieillard attend patiemment l’autobus. Il est le seul à sourire dans le matin gris. Dans son manteau : un couteau encore taché de sang. » (La vie est brève, L’instant même, 2016) Elle a le sens de la formule, j’ai toujours dit que cette femme-là serait redoutable dans une compagnie de chandails à slogans. Que les Ouate de Phoque de ce monde se le tiennent pour dit. En quelques mots bien tournés, elle peut être tendre comme furieusement drôle : « Guy est un mari dévoué et souriant. Il travaille dur, ne rechigne jamais. Son secret? Il prend soin de sa femme… et de quelques autres. » Et son secret, à elle, pour son talent de la tournure qui punche? Des études en communications, dix ans de chroniques littérature et cinéma dans Québec français, son hypervigilance couplée à son amour du mot juste? Un peu tout ça, j’imagine. Ses profs lui reprochaient ses trop longues phrases à l’université; elle leur a joliment répondu en se faisant maîtresse du court.

Le haïku s’est glissé dans sa plume avec le même naturel. Quand des Éclats de beauté ou de laideur lui passent sous le nez, elle les cueille, les note dans son téléphone, comme des coquillages qu’elle aurait choisis, en fait des bijoux à glisser dans sa boîte déjà bien garnie : « Les algues amoureuses/étouffent/les lacs », « Son ventre s’arrondit/ comme ses pensées :/elle se nuance. » Et ses bijoux ont une forme pratique, elle peut les tendre aux passants dans les salons du livre. Ça l’amuse d’interpeller un jeune, de lui faire lire un poème ou une historiette et de voir son visage se fendre d’un gros sourire ou d’un regard inquiet. Les jeunes sont happés par les genres brefs, il y a une magie qui opère. Et c’est tellement précieux pour elle, créer l’émotion chez les autres. Elle me cite Kafka : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » Viking jusque dans ses métaphores, la poète. L’émotion des lecteurs, peu importe leur nombre, lui apporte cent fois plus de plaisir qu’une bonne critique. « T’imagines, quelqu’un qui paie 25 piasses, qui te donne cinq-six heures de sa vie pis qui trippe! Wow! » Les remuer, les forcer à quitter le mode automate, à vivre de l’intérieur, c’est ce qu’elle souhaite. En m’offrant un autre café, elle tempère son élan : « Bon, je veux pas faire augmenter leur facture de psy, là, juste les atteindre un peu. » L’horaire chargé de toute la famille épinglé sur le frigo me rappelle que le temps file.

En vrac lui viennent les souvenirs de ces moments bénis où des lecteurs, en pleine pandémie, lui écrivaient pour lui dire qu’Éclats — publié à peine une semaine avant la grande fermeture — avait été un baume pour eux. Son œil s’allume en me parlant d’une femme qui garde son recueil dans sa sacoche pour s’offrir un haïku au besoin, « comme des Smarties », d’une autre qui a roulé cinq heures pour venir la rencontrer à un salon du livre pour lui parler du bonheur que lui avait apporté La face cachée des cailloux. « Une nouvelle, c’est comme une publicité ou un uppercut, le roman est une longue plongée dans ma tête. » Quand je me rappelle qu’elle s’est récemment retrouvée parmi les cinq finalistes du Prix de la nouvelle de Radio-Canada — sur plus de 900 participants —, je me dis qu’elle a l’uppercut puissant. Rester amies, c’est mieux.

Chantale travaille présentement sur un roman jeunesse et fera paraître un recueil de nouvelles à L’instant même cet automne, qui balaie du « noir au gris pâle » — on se permet une petite blague sur les 50 nuances. « J’écris lentement », m’avoue-t-elle, même si elle a fait la paix avec cette lenteur depuis une rencontre avec Nicolas Dickner, au début des années 2000, qui lui a fourni l’image de son propre processus créateur : « Je suis comme une cafetière italienne, je percole doucement la matière que j’amasse avec le temps. » Elle a depuis appris l’italien, elle qui ne fait jamais rien à moitié. Son recueil, pas plus possible d’en connaître le titre que de savoir où elle écrit l’été, au Lac-Saint-Jean. Elle a trop peur de perdre son coin de paradis si tout le monde apprend qu’on peut le louer. « Mais toi, tu peux venir, on te bandera les yeux dans le char. »

Pendant que je mets mes bottes pour retourner dans le gros frette de février, elle me donne son secret pour aimer l’hiver : « Il faut choisir d’aimer l’hiver, c’est beau d’orienter son regard, de ne pas subir. J’aime février et novembre parce que j’ai décidé de les aimer. C’est beau, se forcer. » Elle rachète la détestation du mois des morts de tout le Québec à elle seule, même en claudiquant. Et c’est grâce à ce choix qu’elle construit certaines de ses plus belles fins de chapitre : « Il marchait d’un bon pas, les mains le long du corps, libres. Ses doigts effleuraient un piano imaginaire dans l’automne blond. » (La face cachée des cailloux)

Elle rêve d’écrire une pièce de théâtre à quatre mains, avec moi, qu’elle me rappelle. Je souris, j’avais oublié; vingt-cinq ans à refaire le monde ensemble, à fomenter des projets de toutes sortes, ça charge les petites besaces de nos cerveaux. On aurait bien besoin d’une retraite anticipée, que je me dis, mais je me souviens qu’on est des X. En tout cas, si on s’y met, on fera ça l’été : « Doigts glacés/février/a épousé ses mains. »

 

Marie-Renée Lavoie
Son roman Les chars meurent aussi (XYZ), qui a été choisi pour Une ville, un livre en 2019, met en scène Laurie, 19 ans, s’efforçant de débusquer la beauté, malgré les embûches du quotidien et les drames qui peuvent survenir. Cet univers lumineux rappelle celui de La petite et le vieux, son premier livre, qui a remporté beaucoup de succès, en plus d’être adapté au cinéma. Marie-Renée Lavoie a aussi écrit Le syndrome de la vis et la trilogie Autopsie d’une femme plate, Diane demande un recomptage et Boires et déboires d’une déchicaneuse (XYZ). Pour les jeunes, elle a publié Le dernier camelot ainsi que les séries La curieuse histoire d’un chat moribond et Zazie (Hurtubise). Dans La fille au jumpsuit (Hurtubise), Sylvaine, trentenaire qui habite à Québec, a l’impression de ne pas avoir de vie. Le vent pourrait bien tourner grâce à un nouveau vêtement qui la propulse dans une suite de péripéties hautes en couleur et une quête d’affranchissement. Offrant des histoires vibrantes et des personnages attachants, l’écrivaine dépeint les aléas de l’existence avec humour et sensibilité. [AM]

Photos : © Marie-Renée Lavoie et Chantale Gingras
Photo de Marie-Renée Lavoie : © Alma Kismic

Publicité