Je n’ai jamais osé demander à Aimée si son prénom venait avec une pression de performance. Peut-être parce que je me suis toujours douté de la réponse… Il suffit toutefois de la côtoyer un tant soit peu pour savoir qu’il n’y a rien de performatif dans sa gentillesse ni dans son amour de la littérature. Une littérature qu’elle crée (de la poésie au roman jeunesse, en passant par des livres de vulgarisation); une littérature qu’elle dévore (de la romance populaire à l’essai féministe, Aimée est allergique au snobisme et au terme « plaisir coupable »); puis une littérature qu’elle édite depuis quelques années aux côtés de Geneviève Thibault, chez Le Cheval d’août. Nous avons abordé tout ça et plus encore, le 2 janvier dernier, autour d’une théière et de baklavas, dans sa charmante petite maison de la rue Cadillac.

Si je nous savais reliées par la poésie et des amitiés communes, ce n’est qu’en mettant les pieds chez Aimée que j’ai réalisé qu’elle et moi, on se ressemble beaucoup. Nos foyers sont comme de petits chalets aux pièces bien définies, avec un maximum de lumière naturelle dans nos espaces de travail, pour favoriser l’inspiration. Je suis jalouse de son poêle à bois! Un droit acquis, faut-il le préciser, qui est peu banal à Montréal. Je me reconnais dans son besoin de structure, puis dans son côté « première de classe »: un trait de caractère qu’elle a mis à profit pour créer un amusant scrapbook (nous y reviendrons).

En ce début d’année 2026, je la retrouve excitée de partir bientôt en Égypte. Pour ses 40 ans, avec un peu de retard, elle s’offre ce voyage. Elle va en profiter pour suivre des cours de danse orientale, une discipline qui la passionne depuis longtemps et pour laquelle elle possède des costumes scintillants. Je la trouve cool, Aimée. Unique et assumée. Elle demeure punk à travers sa grande rigueur.

J’essaie de me rappeler comment on s’est rencontrées… Impossible. Dans une soirée de poésie des années 2010, sûrement. Ou dans un événement in situ des Productions Arreuh, feu la compagnie de création de Catherine Cormier-Larose, notre amie à toutes les deux. On pose un regard franc sur la scène poétique de cette époque. Un temps pas si lointain en termes de chiffre, mais qui nous semble à des années-lumière de la vie littéraire actuelle. Je dis que les poètes avaient un côté fougueux, baveux, fouteux de troubles… Aimée souligne qu’il fallait jouer du coude pour gagner le respect de nos pairs et que la bienveillance ne faisait pas partie de nos réflexes, même entre femmes. Je suis d’accord et j’ajoute qu’on se prenait beaucoup trop au sérieux. On rit.

Peut-être que c’est pour conjurer le sort qu’Aimée a réuni quelques ami·es poètes pour lire à la brasserie Beaubien, en décembre dernier. Elle parle de cette soirée créée sur un coup de tête en collaboration avec Laurance Ouellet Tremblay et Virginie Fauve, avec des étoiles dans les yeux. « En plein milieu du show, je me suis arrêtée pour regarder la salle et me dire que j’étais à ma place. J’ai senti que le public était venu pour apprécier les poèmes, pas pour juger ni se comparer. Il y avait comme une ambiance… d’amour. D’amour de la poésie. On avait invité Marie-Ève Comtois que plein de gens découvraient pour la première fois. T’imagines combien ces gens-là rataient quelque chose! Je suis fière qu’on ait mis le travail de Marie en valeur. C’est important. » C’est ça, avoir Aimée Verret dans son réseau, mesdames et messieurs. C’est recevoir de la lumière en partage.

Cela m’amène à croire qu’elle est à sa place comme éditrice. Non seulement les livres qu’elle dirige sont couronnés de succès (pensons à Combustion libre d’Alex Viens), mais Aimée parle de son métier comme d’un geste d’altruisme : « J’aspire à donner du courage; à mettre les auteurs et autrices en confiance pour les inciter à aller plus loin, à avoir l’audace de se dévoiler. » L’audace du dévoilement… En tout cas, comme écrivaine, Aimée vient de réussir ce pari! En lisant Verbe modèle, son recueil paru à l’automne au Lézard amoureux, j’ai eu l’impression de la découvrir sous un nouveau jour. Je garde un très bon souvenir de ma lecture de son second opus, Écharpe, paru en 2014 chez Triptyque. Une prose narrative qui s’ancrait dans le destin tragique de la danseuse Isadora Duncan.

Dans Verbe modèle, Aimée délaisse un peu l’aspect conceptuel pour se mettre davantage à nu. Elle se présente comme une femme ordonnée qui manie les mots et la grammaire avec justesse, mais à travers qui on perçoit surtout la perte des idéaux et les abus qui s’empilent. C’est d’ailleurs le premier recueil où elle ose entièrement les vers : « J’avais peur que ça fasse comme Vickie disait : “La poésie, c’est peser sur enter à tout bout de champ.” Mais non, j’ai travaillé la langue et j’y suis arrivée. »

Vickie Gendreau… Une autre amie qui nous relie. Perso, s’il y a une écrivaine qui m’a donné de l’audace, c’est bien Vickie! J’ai compris, en la lisant, que la meilleure littérature se trouvait dans l’inconfort et l’indicible. C’est devenu mon mantra. Aimée est d’accord que lire Vickie peut transformer (elle a d’ailleurs révisé ses titres parus au Quartanier), puis ajoute qu’elle, l’écrivaine qui lui donne du courage, c’est la romancière Mélodie Nelson. « Mélodie est tellement game! Elle va loin, mais elle garde de belles relations avec les humains, son entourage est fort… Ça m’a aidé à croire que si je me dévoilais plus, je serais correcte moi aussi, qu’on ne m’en voudrait pas trop. » Aimée met le doigt sur la prise de risque de l’écriture, sur ce qu’on peut saboter sans le vouloir. Or, cet après-midi en sa compagnie me fait surtout voir les ponts qu’on peut créer grâce à notre art.

Je la questionne ensuite sur ses multiples chapeaux : d’éditée à éditrice et vice versa. Qu’espère-t-elle d’une direction littéraire, désormais? « Des notes », qu’elle répond. « J’ai besoin qu’on me challenge et en même temps, j’ai besoin de monde smath. » On est deux, Aimée. On est mille. Elle me raconte son expérience récente avec Valérie Forgues, éditrice au Lézard amoureux.

Les titres avant chaque poème de Verbe modèle, c’est un peu l’idée de Valérie. Au lieu de diviser le texte en sections, elles ont choisi ce procédé tout simple qui donne au lecteur des clés précieuses de compréhension. Aimée s’est amusée à trouver des bijoux de titres comme « Maux de compagnie », ou le tout simple « Participe passé », clin d’œil à son prénom, évoquant un « je » incomplet. Leur collaboration a culminé par un rituel que Valérie honore avec chaque poète sous sa gouverne: la lecture du manuscrit à voix haute. Cela a permis à Aimée de revenir au sens des mots et aux images évoquées, de ramener sa poésie dans ses tripes avant de la partager avec l’univers. Une façon de célébrer un processus si intime… « Quand j’ai lu tout haut le dernier poème de mon livre, je me suis mise à pleurer. J’ai tout revu. » Je ne vous dis pas de quoi les vers parlent, courez en librairie. Héhé!

Puis comme deux copines qui ne se sont pas vues depuis un bout, Aimée et moi déconnons un peu. Aimée me raconte ses débuts comme réviseure pour les éditions Michel Brûlé; combien elle ne le blairait pas et envoyait son chum chercher les chèques à sa place. « Brûlé était tellement cassé vers la fin qu’il ne voulait plus payer pour des timbres. » Je lui demande si elle croit à la mort du personnage lors d’un accident de vélo au Brésil, en pleins déboires judiciaires pour agression sexuelle. Elle dit que oui, qu’il était trop narcissique pour accepter de disparaître complètement. C’est un argument de poids, je l’avoue. Je lui livre à mon tour ma théorie sur sa finitude, que je vais me garder d’écrire ici. Certaines choses qui se disent autour d’un thé doivent rester autour d’un thé.

Notre rendez-vous s’achève sur ma découverte de son fameux scrapbook qui renferme des coupures de presse, des photos, des lettres et courriels de lecteurs… Un trésor évolutif qui raconte sa carrière de manière assez exhaustive! Je trouve ça à la fois brillant, adorable et un peu drôle. Ça lui ressemble tellement. Je fais des blagues comme quoi elle prépare son fonds BAnQ, mais Aimée me reprend : « C’est pas des textes que j’ai écrits, c’est des souvenirs! Quand je déprime, j’ouvre ça, pis ça m’encourage. Tu devrais faire pareil. » J’avoue posséder quelques coupures précieuses racontant mes débuts, mais c’est dans une boîte pêle-mêle, dans le haut d’une armoire… Je ne suis pas aussi bonne élève.

Car Aimée a tout, tout gardé et classé par ordre de parution. Je retrouve des souvenirs de l’époque évoquée plus tôt, dont cette couverture hilarante du numéro 122 de la revue Mœbius, intitulé Masturbatorium, où tous les collaborateurs posent avec le pouce en l’air. Je découvre des entrées de blogue mettant ses livres en valeur, des publications Instagram enthousiastes, il y a même une recension parue dans Le Bel Âge et une critique tiède signée Hugues Corriveau (un classique!).

Une lettre manuscrite absolument charmante d’une jeune lectrice me ramène en tête la réaction de Thomas, 11 ans, le fils de mon amie Véro, après qu’il a lu Dans mon garde-robe, le recueil de poésie jeunesse qu’Aimée a fait paraître à la courte échelle. Comme il était peu enthousiaste à lire des romans qu’il jugeait trop longs, j’avais suggéré à sa mère qu’il tente la poésie. Celle d’Aimée serait parfaite pour le grand sensible soucieux des apparences qu’il était. Je lui ai donc prêté mon exemplaire… Qui m’est revenu une semaine plus tard avec des remerciements sincères. Thomas avait été étonné de tout comprendre, d’avoir été touché, de s’être reconnu. Il avait lu un livre complet, d’une couverture à l’autre, sans effort : quelle fierté! Thomas m’a ensuite questionnée sur les romans d’Aimée : peut-être venait-il de trouver une voix littéraire qui l’accrochait? J’ignore aujourd’hui s’il les a lus, mais j’ai l’intime conviction que ce jour-là, Aimée et moi avons semé chez Thomas la graine d’un univers des possibles.

Aimée prend plaisir à me raconter des anecdotes au fil des pages du scrapbook… « Ça, c’est mon premier lancement. Il y avait plein de monde. Pis Mathieu Arsenault disait : “Ouais, ils viennent tous au premier…” Ça me faisait rire. » Je reconnais bien le cynisme attachant de Mathieu, oui. « Là, j’étais l’invitée d’un salon du livre en Acadie. J’en ai profité pour visiter un peu… Là, j’étais à Paris pour parler des livres de Vickie, à la librairie Le Monte-en-l’air. C’était incroyable! » Chaque réussite qu’elle partage est une leçon. Il n’y a pas de petite expérience avec Aimée. Chaque rencontre est accueillie, notée, célébrée. Grâce à ce scrapbook, tout demeure concret et précieux. J’en prends exemple et songe à mettre un peu d’ordre dans ma boîte à moi, quelque chose comme une résolution pour l’année à venir.

La théière est vide et des baklavas, il ne reste que quelques miettes… Je remercie Aimée pour cette plongée dans son univers lumineux, tapissé de vrai. Quelle chance de connaître une écrivaine comme elle! Je la salue en me gardant de dire tout haut le jeu de mots qui me taraude… Allez, je le dépose ici : ben oui, tout le monde aime Aimée!

 

Erika Soucy
La poète, romancière, dramaturge et scénariste Erika Soucy, aussi comédienne et chroniqueuse sur les ondes d’ICI Première, a publié les recueils de poésie Cochonner le plancher quand la terre est rouge, L’épiphanie dans le front (Trois-Pistoles) et Priscilla en hologramme (L’Hexagone) ainsi que le roman Les murailles (VLB éditeur), qu’elle a aussi adapté en pièce de théâtre. Elle a également signé les textes de la série télévisée Les Perles et coécrit plusieurs épisodes de la série Léo. Cet automne, elle a fait paraître une bande dessinée jeunesse, illustrée par Geneviève Bigué, La maison cachette (La Pastèque). Elle y raconte l’histoire poignante d’une fillette qui trouve refuge avec son frère et sa mère dans une maison cachée, à l’abri de la violence de son père. Avec De mauvais augure (Triptyque), en librairie en février, l’autrice revient à la poésie. La narratrice s’adresse à son fils, à l’aube de ses 14 ans. Elle espère le sauver du naufrage, l’épargner de tous les maux (guerre, censure, viol, génocide, etc.) et lui apprendre à résister par la révolte. [AM]

Photo d’Aimée Verret : © Justine Latour
Toutes les autres photos : © Erika Soucy
Photo d’Erika Soucy : © Hugo B. Lefort 

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