Dès la première case, Clémence apparaît comme cette entité justicière et flamboyante. Forte de cette révolte qui bouillonne en elle jusqu’au débordement, solidement ancrée dans ses convictions militantes, elle libère sa voix et hurle son indignation face à cet homme plus âgé qui, nonchalamment, harcèle deux adolescentes attablées à la terrasse du coin. Si elle semble être l’archétype même de la femme badass, la réalité est tout autre. Alors qu’elle est fragilisée par les violences qu’on lui a fait subir et celles qui sont banalisées par la société, les fissures dans sa carapace se multiplient au contact d’une colère qui, chauffée à blanc par les injustices, menace de la mettre à genoux : « la seule vraie émotion que je feele si fort, qu’elle imprègne mes os mon corps ma tête, qui fait pas comme si je récitais quelque chose, c’est la rage. C’est pas normal je pense. Alors, parfois, je me demande : à quoi ça sert de vivre? »

Avec Clémence en colère, bande dessinée publiée aux éditions Pow Pow, Mirion Malle clôt un cycle autour de la thématique de la guérison amorcé par C’est comme ça que je disparais et Adieu triste amour : « Avec C’est comme ça que je disparais, je voulais raconter la réalité d’un personnage victime d’un épisode dépressif et qui, après avoir internalisé ce qu’elle a vécu, ce qu’elle vit et ce qu’elle reçoit, accepte de faire face à ses émotions pour avancer. Dans Adieu triste amour, l’histoire est centrée autour d’un personnage qui se choisit et qui décide de faire un pas dans les marges de la société pour trouver un répit. Avec Clémence en colère, j’avais envie d’une histoire qui explore la vie quotidienne et les formes que peut prendre la guérison lorsque l’on a seulement les outils autour de soi pour y arriver. »
Puisque pour l’autrice, la bande dessinée est un langage à part entière, tout comme le cinéma, il est essentiel de réfléchir au style graphique qui approfondira le récit. Dans C’est comme ça que je disparais, l’utilisation de noirs et de blancs très purs sert à exclure le personnage, les teintes contrastées soulignant son isolement. Dans Adieu triste amour, les couleurs froides dominent avant de laisser place à des teintes plus chaudes lors de la résolution. Enfin, dans Clémence en colère, le trait devient plus franc et l’usage du rouge se fait plus marqué. Emblématique de la colère, cette couleur peut être perçue à la fois comme véhémente et chaleureuse, mettant en lumière les nuances et les contradictions du sentiment exprimé.

La première teinte de rouge qui habite notre héroïne est bien celle de la colère ardente qui « mange son humain ». Celle dont les braises sont constamment attisées par une société bâtie sur les inégalités. Pour une victime marquée par les sévices comme Clémence, le manque d’imputabilité du système judiciaire ne fait que remuer les traumas et ouvrir les blessures, tout en mettant en évidence l’impuissance de l’individu face à cette machine implacable et bien rodée. Cette émotion vive l’isole. Clémence se sent si petite face à la tâche à accomplir. Devant ce débalancement des pouvoirs, le vertige est puissant et la sensation d’être piégée crée le désespoir qui nourrit cette colère destructrice. Mais Clémence n’est pas au début de son processus de guérison. Pour l’autrice, l’intérêt de créer une héroïne consciente de sa réclusion émotionnelle et prête à s’ouvrir aux autres était important pour démontrer comment l’aspect dévorant de la colère peut évoluer en une force productive. Une émotion non pas réduite à l’hystérie, mais bien sensée et rationnelle à ressentir dans une société comme la nôtre : « Avec Clémence, je voulais créer un personnage traumatisé avec toutes les complexités que cela implique, sans tomber dans le cliché de la vengeresse ni de la personne complètement détruite. J’avais besoin d’espoir, alors j’ai cherché à réorienter le personnage vers cette émotion. Et je crois que Clémence est ce personnage qui porte l’espoir, mais qui ne sait pas encore tout à fait pourquoi. » Pour Mirion Malle, cet espoir passe, d’abord et avant tout, par le groupe.
Qu’il soit amical, amoureux ou fondé sur des valeurs communes, le groupe constitue une forme de résistance à la société, « qui produit de l’espoir, de la compréhension, de l’amour sous toutes ses formes, et même du repos, essentiel lorsque l’on lutte ». Indispensable à l’animal social que nous sommes, ce réseau de soutien permet, tout particulièrement pour les victimes de violences, de redonner légitimité et humanité à un individu qui a pu en être privé. C’est le cas du cercle de parole auquel Clémence participe dans son cheminement de guérison. Bien qu’il soit tragique que chaque femme ait traversé une expérience traumatique, la beauté advient par la décision de créer du sens et de la connexion à partir de cette douleur. Continuer à exister, se soutenir et offrir de la douceur à celles qui ont vécu la même chose. Du rouge vif, la colère de Clémence se teinte d’une aura plus feutrée lorsqu’elle constate que la colère n’est pas figée. L’idée que la guérison est impossible se dissipe au contact d’individus qui, ayant vécu les mêmes traumas et ayant réussi à avancer dans leur propre parcours de rétablissement, démontrent que l’inertie n’est pas inévitable.

Et s’il est essentiel pour l’expression, le groupe offre également d’accueillir les silences qui délivrent. La bande dessinée est ponctuée de ces moments de vides narratifs qui autorisent aux émotions de prendre de l’ampleur et au sens de se poser. Mirion Malle sait effectivement utiliser les ellipses à leur plein potentiel. En fait, plus qu’un choix esthétique, le silence devient un choix politique : « Je crois très fort qu’on n’a pas besoin de tout dire, de montrer, de décrire, d’appuyer dans les agressions commises envers un groupe opprimé. Parce que lorsqu’on écrit ce genre de scène, on ne les écrit pas pour les gens concernés, mais pour les autres que l’on veut choquer tout en déshumanisant les victimes. »
Pour elle, la bande dessinée doit être pensée comme un safe space, écrit avant tout pour les personnes concernées, avec bienveillance et douceur, afin qu’elles se sentent entendues et légitimées. Cette façon de travailler le récit crée un espace salutaire qui analyse les émotions au lieu de les exploiter et qui offre une parenthèse essentielle où l’on développe la thématique de la reconstruction, l’après de la violence, comme une possibilité. C’est ce même parcours que suit Clémence qui, tout au long des pages, se dévoile à petite touche, avec son groupe, ses amis, son amoureuse, et qui, à son rythme, reprend contact avec sa joie et avec la force de sa colère. Une colère qui, lorsqu’elle est débarrassée du désespoir et de la peur, se pare du rouge joyeux de la flamme libre qui n’est plus un incendie, mais bien un lance-flammes.
Photo : © Prune Paycha
Extraits tirés de Clémence en colère (Pow Pow) : © Mirion Malle















