
Vous êtes illustratrice depuis plusieurs années et vous avez imagé de multiples livres jeunesse. Comment tout cela a-t-il commencé?
Ma mère étant artiste, il y a toujours eu à la maison de quoi dessiner. Après mes études en graphisme, j’ai collaboré à des journaux et magazines pendant une dizaine d’années, j’adorais ça. Mais quand Stéphane Jorisch m’a invitée à illustrer un conte (L’Affreux) pour Les 400 coups, j’ai craqué pour la littérature jeunesse.
Votre série M. Monsieur parue aux éditions Scholastic a été adaptée pour la télévision anglophone sous le titre The Remarquable Mr. King. Quel effet cela vous a fait de voir votre personnage prendre vie à l’écran?
J’ai adoré participer à la conception de la série télé et à l’écriture de scénarios. Comme mon travail est solitaire, c’est stimulant de travailler en groupe à l’occasion. C’était surréaliste de voir mes personnages apparaître sur d’autres tables à dessin et prendre vie, par la magie de l’animation. Entendre leurs voix pour la première fois (les acteurs étaient formidables) a été particulièrement émouvant.

En 2007, les illustrations de l’album La petite rapporteuse de mots (Les 400 coups) vous ont valu un Prix littéraire du Gouverneur général. Écrite par Danielle Simard, cette histoire tendre évoque la perte de mémoire de la grand-mère de la jeune Élise. Quel a été le processus de création de ce livre?
Le processus varie selon que j’illustre mes textes ou ceux d’autres auteurs, mais ça doit commencer par un coup de cœur. Or quand j’ai lu le texte de Danielle Simard, si tendre et lumineux sur un sujet aussi sensible, j’ai tout de suite dit oui, de peur que Danielle puisse changer d’idée!
En octobre dernier, vous avez fait paraître la bande dessinée Deuil et curiosités (Nouvelle adresse), une première dans votre parcours puisqu’elle est destinée à un lectorat adulte. Cette œuvre empreinte de sensibilité et non dénuée d’humour traverse les aléas émotionnels d’une femme à la suite de la mort de son conjoint. Quel en a été le moteur?
Après la mort de mon conjoint, tout s’est arrêté. J’ai cherché des mots pour tenter de comprendre ce qu’était devenue ma vie. J’ai lu sur le deuil tout ce que je trouvais : essais, autobiographies, fiction, poésie, articles scientifiques, manuels de développement personnel, tout y a passé. Je cherchais un écho, des voix amies.

Puis j’ai commencé à écrire — une façon d’organiser le désordre dans ma tête. Si Deuil et curiosités est d’inspiration autobiographique, dès le départ, j’ai su que ce ne serait pas un journal intime. Je tenais à laisser assez d’espace entre les lignes pour que les lecteurs puissent se projeter dans le livre, comme j’aime le faire quand je suis moi-même lectrice. Assez d’espace aussi pour y faire entrer de la lumière et de l’humour.
Comme je pense et m’exprime en images et en mots, et que mon livre s’adresse aux adultes, le format du roman graphique s’est imposé d’emblée.
Vous avez illustré des petits romans pour jeunes lecteurs, entre autres Le trésor des Vikings et La boîte à mots (Québec Amérique) de François Gravel, qui font l’éloge des histoires et de l’imagination. Lorsque vous vous rendez dans des écoles, quelles réactions les livres engendrent-ils chez les élèves?
Je rencontre surtout des élèves du primaire — à l’âge où coexistent l’imaginaire et l’exploration de la réalité. Rarement un auditoire passif, ils sont acteurs autant que lecteurs et leurs goûts et dégoûts sont passionnément exprimés! Je suis d’autre part fascinée de voir à quel point les enseignants savent intégrer les livres de façon créative dans leurs cours.

Les livres sont de merveilleux ambassadeurs pour appréhender des sujets, des situations ou des émotions auprès des enfants. Dans Ninon tient bon, écrit par Heather Hartt-Sussman (Scholastic), on parle d’intimidation, dans L’araignée et la musaraigne de Deborah Kerbel (Scholastic), on parle d’entraide. Quels thèmes rêvez-vous encore d’illustrer?
Je m’intéresse aux liens qu’on tisse avec ceux qu’on aime, ces liens qu’on néglige parfois, qui s’abîment et se réparent. C’est ce que j’aime illustrer chez mes auteurs préférés, et on retrouve bien sûr ces thèmes dans mes propres textes, qu’il soit question de l’amitié au-delà des différences (série Cochon et Lapin, Bob et son fantôme, Scholastic), de la force de la communauté face aux défis liés à l’environnement (série M. Monsieur, Scholastic) ou des liens au-delà de l’absence (Petit Lundi, Scholastic). Mon prochain album n’y fera pas exception.
Avec Édith Bourget à l’écriture, vous avez illustré des livres de poésie pour la jeunesse chez Soulières éditeur (Autour de Gabrielle, Les saisons d’Henri, Poèmes des mers/Poèmes des terres). Qu’éveille la poésie chez les enfants?
Chaque fois que je rencontre des élèves qui connaissent les livres de Mireille Levert ou d’Édith Bourget, je constate l’impact que peut avoir la poésie pour les enfants — comme s’ils se découvraient libres d’inventer un monde et un langage à leur image.
Comme vous exercez le métier d’illustratrice depuis longtemps, qu’est-ce qui a principalement changé dans les livres qu’on propose aux jeunes aujourd’hui?
Ce qui me frappe, c’est la diversité de l’offre, et la pollinisation croisée entre les différentes catégories. On peut trouver de quoi tenter le plus réticent des lecteurs!

Puisqu’avec Deuil et curiosités vous utilisez le médium de la BD, aimeriez-vous répéter l’expérience dans un prochain projet?
Peut-être — pour l’instant je traduis mon livre en anglais. Les amateurs de BD québécoise ne sont pas en manque, qu’on pense à Michel Rabagliati, Jean-Paul Eid, Caroline Merola, Anne Villeneuve, Pascal Girard, tant d’autres…
Deuil et curiosités est construit à la manière d’un abécédaire où l’origine d’un mot est donnée pour être ensuite exemplifiée par une scène illustrée. Que signifient les mots pour quelqu’un qui travaille principalement comme illustratrice?
La notion même d’illustration sous-entend un rapport étroit au texte, auquel l’image n’est pas subordonnée. J’aime qu’images et mots se complètent, s’amplifient mutuellement, voire se posent en contrepoint ou se substituent les uns aux autres.
Dans Deuil et curiosités, les scènes illustrées, d’inspiration autobiographique, sont au cœur du livre. S’il y a une progression au fil des pages, elle n’est pas linéaire, à l’image du deuil. Comme mon personnage, j’ai tenté d’y mettre un peu d’ordre — ne serait-ce qu’un ordre alphabétique alimenté par ma propre passion des mots. Ça m’a permis de trouver un équilibre entre la création d’images, dominée par les émotions, et l’écriture, où le rationnel reprenait le dessus.

Illustration : © Geneviève Côté




















